BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Theme From Marduk & Tiamat (2:23)
2. The Scale Of Life (3:20)
3. Compromisation (3:04)
4. Loyalty To Creation (2:20)
5. Ancient Internationalism (4:03)
6. The Fear Of Life (After Death) (3:46)
7. Sporting (3:55)
8. Magic, Dogma And Faith (2:52)
9. Misery Loves Company (2:11)
10. Hot & Cold Frog (3:41)
11. Ignominies (5:12)
12. Imperfections (4:23)
13. Resentments (3:59)
14. Acknowledgements (1:43)
15. Elements (2:35)
16. In Life's Hands (4:55)
17. The Artist (3:36)
18. Causes Of Merit (2:42)
19. The Futility Of Oneness (6:41)
20. Carousel Of Progress (5:26)

FORMATION :

Jon Beck

(basse)

Greg Conway

(guitare)

David Kerman

(batterie, claviers, piano, guitare)

Curt Wilson

(chant)

Randy Coleman

(guitare)

Dan Malouin

(basse)

Jim Norman

(piano)

Lynn Johnston

(bois)

Chuck Turner

(claviers)

Ken Ando

(guitare)

Sanjay Kumar

(claviers)

James Grigsby

(basse, claviers, guitare, flûte, trompette)

Emily Hay

(flûte)

Becky Heninger

(violoncelle)

Gene Carl

(piano)

Eric Johnson

(basson)

5UU'S

"Point Of Views"

États-Unis - 1984-87

Cuneiform - 73:29

 

 

En attendant la sortie, début 1997, de Crisis In Clay, quatrième opus du groupe californien, Cuneiform nous propose un retour en arrière bienvenu grâce à ce CD très intelligemment conçu, qui réunit les œuvres fondatrices Bel Marduk & Tiamat (1984) et Elements (1986), ainsi que les deux faces d'un single publié en 1985 ("Bar Code") et un titre enregistré en 1987 pour une compilation du label Recommended Records. A l'instar de son nom (que Dave Kerman, batteur-leader de la formation, dit lui avoir été inspiré par un graffiti sur un mur de Los Angeles !), la musique des 5uu's est assez déroutante, et ce d'autant plus lorsque l'on croit trouver sur ces enregistrements une musique similaire à celle de Hunger's Teeth, le CD qui vit il y a deux ans sa renaissance. Le fait que le sus-cité Kerman (par ailleurs auteur de la grande majorité du répertoire) soit l'unique trait d'union entre les différentes incarnations du groupe est de ce point de vue assez éclairant.

Bien que bizarrement absent du travail de composition, le chanteur Curt Wilson est le personnage central des morceaux (vingt pour l'ensemble du CD, de 2:11 à 6:41), ne s'absentant que le temps d'un unique instrumental. Il est également le baromètre de l'évolution-maturation du groupe, irritant quelque peu par ses manièrismes à la David Byrne sur Bel Marduk & Tiamat, se fondant ensuite plus harmonieusement dans l'ensemble.

Il faut dire que d'un bout à l'autre du CD, l'évolution est conséquente, même si les fondements musicaux des 5uu's restent pour l'essentiel les mêmes. Se revendiquant du mouvement 'Rock In Opposition' (l'école Henry Cow/Samla/etc.), la musique cultive donc de réelles velléités progressives, mais les tempère constamment par des digressions expérimentales ou bruitistes (plus ou moins heureuses), avec le but manifeste d'éviter l'emphase et la prétention souvent reprochées au genre.

Bel Marduk & Tiamat représente en quelque sorte le stade primaire de cette démarche, avec un côté nombriliste et, franchement, un peu puéril dans sa crainte quasi-paranoïaque de l'académisme. La complexité réelle des compositions s'accommode ainsi d'une durée moyenne très réduite, de vocaux omniprésents et d'une instrumentation parfois réduite à l'essentiel (chant et section rythmique dominent). On peut se remémorer les propos de Dave Kerman dans le n°11 de Big Bang (cf. entretien reproduit ci-dessous), présentant les 5uu's comme un "groupe de rock'n'roll". Même si ce n'est quand même pas le cas ici, ça ne le sera jamais autant par la suite.

Il faudra un événement inattendu pour bouleverser cet état de fait. Cet événement, ce sera la rencontre d'un autre groupe californien, Motor Totemist Guild, à l'occasion d'un concert commun. Il en naîtra de multiples collaborations, puis en 1988 une fusion des deux formations sous le nom d'U Totem (cf. n°9). Elements (1986) est donc crédité à "5uu's with the Motor Totemist Guild", et tire brillamment profit de ce renforcement instrumental, d'autant que Kerman s'est enfin adjoint les services d'un claviériste à part entière, Sanjay Kumar.

Tout concourt à faire de ce disque l'une des œuvres majeures d'un genre que je qualifierais de 'rock de chambre'. Les sonorités utilisées (divers instruments classiques viennent s'ajouter au tryptique guitare-basse-batterie) comme la structure très écrite et stricte des morceaux vont dans ce sens, sans pour autant renier l'originalité et l'esprit de Bel Marduk & Tiamat. Délaissant extravagances inutiles et restes d'immaturité, le groupe propose une œuvre bien mieux maîtrisée, et s'autorise même des morceaux ou séquences très mélodiques et émouvants. Au total, il s'agit sans doute d'un disque plus typiquement 'progressif qu'U Totem, qui en développa la dimension classisante aux dépends du côté rock encore prédominant sur Elements.

La couleur est donnée dès le premier titre, "Ignominies" : clarinette basse et violoncelle sont bientôt rejoints par un piccolo et un piano, avant que la section rythmique ne fasse son entrée, rapidement suivie par le chant. La production, d'une grande ampleur, fait de l'ensemble une véritable fête pour les oreilles. Les autres morceaux poursuivent dans la même veine, celle d'une constante complexité rythmique mariée à un travail d'arrangement qui parvient à leur insuffler solennité et noblesse sans pour autant sombrer dans l'académisme. Le groupe se permet même des plaisirs tout simples, comme ce "Acknowledgements" dépouillé et très beau, avec seulement chant, piano et violoncelle.

On déplorera certes quelques dérives bruitistes et/ou free (sur "In Life's Hands" notamment), mais pour l'essentiel voici une oeuvre qui force le respect et qui, comme les deux albums d'U Totem (qui seront bientôt rejoints par un troisième, actuellement en cours d'enregistrement), constitue une excellente introduction à une école musicale passionnante.

Aymeric LEROY

(chronique parue dans Big Bang n°17 - Automne 1996)

Conversation avec David KERMAN :

Nous n'avons que très peu d'informations concernant les 5UU's. Il n'y a pas eu beaucoup d'articles sur vous dans les fanzines progressifs car vous êtes considérés comme étant en marge du rock progressif classique.

Je ne sais pas exactement ce que signifie le terme "progressif". Je nous vois plutôt comme un groupe de rock.

Comment présenterais-tu ta musique à quelqu'un qui n'est pas familier de ce style, un producteur ou un organisateur de concerts ?

C'est vraiment du rock. Il faut laisser la musique parler pour elle-même. Je veux dire que si tu avais demandé à Jimi Hendrix quel genre de musique il jouait, c'est ce qu'il t'aurait répondu: du rock. En y réfléchissant bien, je ne détecte pas de grande progression dans le rock durant ces quinze années. J'ai un ami qui a trente ans. Il dit que tout a déjà été fait et qu'il faut se contenter de recycler de vieilles idées. Je refuse de penser que je puisse être comme ça. Je ne pense pas que je le sois, mais je n'ai pas entendu grand chose qui ait vraiment progressé. Je n'aime d'ailleurs pas beaucoup ce terme. Il faut laisser la musique s'exprimer. Le truc, c'est d'arriver à faire en sorte que les gens t'écoutent et qu'ils se fassent ensuite leur propre impression à propos de ce que la musique signifie pour eux. Ce qui est progressif pour les uns ne le sera pas forcément pour les autres.

Mais aujourd'hui, il n'y a pas uniquement le public, les fans ou les musiciens. Il y a aussi les médias, les maisons de disques et les radios qui ne raisonnent probablement pas comme toi. Il est difficile d'ignorer leur avis. Te sens-tu à l'écart du "music business" ?

Non. Nous avons un label [RéRecords, le label de Chris Cutler, Ndlr] qui nous soutient et prend soin de nous. Nous avons une pléthore d'idées musicales. Nous devons travailler ensemble comme un groupe de rock et c'est vraiment ce que nous sommes à la base. Je ne veux pas employer le terme "progressif" et pourtant, beaucoup de gens veulent que nous l'utilisions. Si tu ne joues pas uniquement des rythmiques en 4/4 ou si tu ne joues pas dans des salles gigantesques avec les gens qui dansent, cela semble signifier que tu n'appartiens pas au courant dominant. Je ne sais pas vraiment comment nous situer par rapport à ce courant dominant mais je n'emploierais pas le terme "progressif". Je pense que c'est un genre qui s'est éteint il y a longtemps, un style de musique qui n'existe plus, ou s'il existe encore, c'est pour des gens qui s'accrochent à quelque chose qui est vieux.

De quelle manière les groupes progressifs des années 70 ont-ils influencé ta musique ?

Je dirais dans le sens où beaucoup d'entre eux approchaient différemment le travail rythmique, par opposition aux seules considérations de danse. Dans les années 70, le disco faisait beaucoup d'argent. C'était de la danse disciplinée, un certain nombre de battements par minute et certains groupes ne s'intéressaient pas à cela. Les groupes symphoniques ne se souciaient pas de savoir si les gens dansaient ou non sur leur musique. Ils composaient de la manière qu'il leur semblait être intéressante. De même, je ne réfléchis pas en terme de battements par minute. Je me concentre plus sur les mélodies et les textes.

Quels groupes appréciais-tu à cette époque ?

J'en aimais de toutes sortes, surtout ceux du mouvement "Rock In Opposition", Gentle Giant, ce genre de groupes. Mais j'aime aussi la musique classique, le jazz, le rock, la "world music". Je déteste moins de choses que je n'en aime. J'apprécie beaucoup de styles différents. Je n'aime pas trop le country, par contre.

Quelle est ton éducation musicale ?

Très limitée. Je suis un autodidacte. Je faisais partie d'une fanfare, à l'école et il me semble que j'aborde le travail de composition avec un certain esprit de "fanfare"

Sur Hunger's Teeth, tu joues de plusieurs instruments. De combien sais-tu jouer ?

Je joue de la batterie, un peu de guitare, un petit peu des claviers et... un tout petit peu de chant ! J'avais l'habitude de composer en m'aidant des claviers, les mélodies d'abord et les textes ensuite. Mais maintenant, j'écris les paroles en premier et j'essaie de composer ensuite à la guitare. Les nouveaux morceaux sont différents de ceux qui figurent sur Hunger's Teeth.

De nombreux groupes qui jouent une musique appartenant à la même mouvance que la tienne (Univers Zéro par exemple) sont dirigés par des batteurs. Ce n'est pas courant dans les autres styles rock où les claviéristes et les guitaristes se chargent plus souvent de la composition.

Je crois que ceci a surtout à voir avec Christian Vander. Il a influencé de nombreux batteurs et a fait tomber pas mal de barrières. Je suis capable de composer. Le batteur n'est pas obligé de rester assis derrière sa batterie tout le temps. Je suis capable d'écrire de la musique. Les gens aimeront ce que je joue. Cependant, beaucoup de batteurs passent leur temps à étudier la technique. Ils apprennent les rudiments, des exercices pour garder les poignets souples. Beaucoup d'entre eux restent coincés derrière la batterie et n'essaient pas de voir au-delà, en termes de poésie ou de sensations qu'ils entendraient et essaieraient de traduire en musique. De bien des manières, Christian Vander a montré qu'il pouvait avoir une vision et l'offrir à d'autres gens. Il a réuni un grand nombre de musiciens et il a été capable de leur communiquer sa vision. De nombreux batteurs ne peuvent pas faire cela ou, du moins, en étaient incapables avant lui. Il a vraiment débloqué les choses. Il reste un de mes musiciens favoris et Magma est sans doute le meilleur groupe qui ait jamais existé.

Comment te définirais-tu ? Es-tu d'abord un batteur ?

Je dirais que je suis compositeur, parolier et batteur à parts égales. Je ne passe pas autant de temps que je devrais à travailler la batterie car je passe aussi beaucoup de temps à composer.

Certains ont dit que sur le dernier album, ton jeu de batterie avait quelque peu évolué, qu'il était parfois plus simple, plus direct.

Je l'ai aussi entendu dire et je ne suis pas du tout d'accord !! Je ne comprends pas pourquoi ils disent rela ! Certains pensent que mon jeu serait plutôt moins inhibé qu'auparavant. Peut-être est-il différent parce que nous avons utilisé un set de batterie "maison", avec des cymbales suspendues qui bougeaient dans tous les sens. Ça ne ressemblait en rien à un set habituel ou normal mais je n'ai en aucun cas joué normalement ou d'une manière directe.

Tu fais partie d'un groupe de musiciens jouant dans plusieurs formations. Pourrais-tu nous éclairer un peu sur la structure de cette nébuleuse ?

Eh bien il va falloir faire un petit peu d'histoire. A la base, il y a un groupe de californiens, principalement la région de Los Angeles, appelé C.O.M.A. (Californian Other Music Association). Cette association a été fondée par deux personnes qui voulaient rassembler de nombreux musiciens différents, qui s'intéressaient au même type de musique, afin de monter des festivals, des émissions de radio, d'enregistrer un album-compilation, de s'entraider. A travers cela, de nombreux musiciens se sont rencontrés et c'est ainsi que 5uu's en est venu à collaborer avec des groupes comme Motor Totemist Guild, qui était un groupe de musique de chambre. Nous, en tant que groupe rock, et eux, en tant que groupe de musique de chambre, la confluence des deux a donné U Totem, un groupe de "rock de chambre". Puis, dans ce contexte, nous avons rencontré les gens de Thinking Plague, du Colorado. Il y avait un réseau musical similaire là-bas. Ensuite, certains musiciens ont déménagé de Denver à Los Angeles. D'une manière assez incestueuse, nous avons joués les uns avec les autres, juste parce que nous étions amis et que nous aimions ce que chacun composait.

Chaque groupe a son compositeur principal.

Oui. 5uu's est mon groupe. James Grigsby a Motor Totemist Guild. Mike Johnson a Thinking Plague. Susan Lewis a Hail. C'est un peu comme si il y avait un groupe unique mais si l'un d'entre nous compose un morceau; il peut choisir à quel groupe il le destine.

C'est donc mieux d'avoir plusieurs groupes au lieu d'un seul au sein duquel il faudrait constamment partager le travail de composition.

Je pense que oui. C'est plus clair ainsi, du point de vue conceptuel. C'est aussi plus facile. Quelqu'un dit: "J'ai une vision". Il se chargera du morceau, le produira et le résultat lui appartiendra vraiment. Motor Totemist Guild ne sonne pas comme 5uu's. U Totem ne ressemble pas à Thinking Plague. C'est plus varié ainsi. On obtient une sorte de floraison.

L'un de vous compose la musique pour un album et tous les autres offrent leurs services pour l'interpréter. N'y a-t-il aucune frustration ?

Aucune car nous suivons tous les directives de quelqu'un d'autre. Dans Thinking Plague, j'écouterai Mike, dans Hail, j'écouterai Robert ou Susan. Dans U Totem, les autres suivront James ou bien moi. Il faut faire confiance à ces personnes qui sont tes amis et que tu respectes musicalement. Nous avons tous notre vision et avons une idée précise de comment elle doit sonner. Ce système fonctionne assez bien.

Ça serait difficile d'en faire autant dans les milieux rock de grande consommation car il faudrait payer cinq groupes au lieu d'un !

Mais si tu regardes les choses sous un autre angle, si quelqu'un souhaite organiser un festival rock et avoir cinq groupes...

... vous seriez tous très fatigués à la fin de la journée !

Oh, je l'ai déjà fait ! Pas avec tous les cinq, seulement deux. Ce n'est pas fatigant si tu t'amuses en le faisant. Ce serait super si quelqu'un réunissait les quatre ou cinq formations sur la même affiche. Je ne pense pas que cela coûterait si cher à monter.

Quelle est la spécificité de chacun de ces groupes ?

Je dirais que nous nous ressemblons dans le sens où nous essayons de faire quelque chose que nous ressentons comme très personnel et fidèle au style musical qui nous est propre. Voilà pour les similitudes. Essayer de dire que tel groupe est progressif, tel autre est expérimental et tel autre classique me semble sans intérêt. C'est une manière personnelle d'exprimer la vision que possède chaque compositeur.

Quelle est la proportion d'improvisation et d'écriture dans la musique de ces groupes ?

Aucun d'entre eux n'improvise. Je crois que U Totem a improvisé pendant cinq minutes une seule fois en Allemagne (!). De nombreuses parties de flûte ou de piano sont entièrement écrites sur partitions et rejouées telles quelles à chaque concert. En ce qui me concerne, l'improvisation n'a pas vraiment sa place dans ma musique. Je n'ai pas improvisé depuis longtemps et je trouve que composer et faire interpréter ta musique par d'autres musiciens est bien plus satisfaisant. Certains sont très doués pour l'improvisation. Je pense que je me débrouillais pas mal durant un temps mais ça n'était pas mon point fort.

"Truth, Justice and the American Way", dans le dernier CD, illustre parfaitement combien il peut être difficile de suivre tes chansons les plus complexes. A-telle été complètement écrite sur partition ?

Cette chanson est une collaboration avec le claviériste, Sanjay Kumar. La première partie, qu'il a composée, a été écrite sur partition. Habituellement, cela fonctionne de la manière suivante : je compose quelque chose aux claviers et l'enregistre sur 6 pistes environ. Puis je confie le tout à quelqu'un d'autre dans le groupe et nous travaillons là-dessus jusqu'à ce que nous tenions quelque chose qui nous convienne. Tout n'est donc pas généralement écrit sur le papier pour 5uu's tandis qu'avec Thinking Plague ou U Totem, c'est le cas. Les deux premiers albums des 5uu's ont été faits d'une drôle de manière, dans le sens où je suis entré en studio avec parfois rien de plus que des rythmiques jouées à la batterie. Ensuite, nous avons commencé à y ajouter des séquences d'accords. Ceci illustre deux méthodes de composition mais ça n'est pas plus de l'improvisation que ça n'est entièrement écrit sur le papier. Cela se situe quelque part entre les deux.

Parfois, la complexité de la musique fait que l'on a des difficultés à deviner si c'est structuré ou non. Pour l'auditeur, c'est parfois un peu déstabilisant.

Déstabilisant ?! Mais excitant en même temps, j'espère !

Certains trouvent ta musique bizarre.

Bizarre ?! Je ne vois pas pourquoi Je suis un mec très normal (rires) !

C'est probablement parce que la musique des 5uu's ou U Totem est tellement différente de celle que l'on entend tout les jours.

Peut-être est-ce dans ce sens que certains la trouvent bizarre: elle est différente. Ça ne me gène pas qu'on la qualifie de bizarre si c'est dans le contexte de différent. Mais je suis tout à fait normal !

Je dirais que de tous les albums des 5uu's, Hunger's Teeth est le plus intense.

C'est sans aucun doute le plus écrit et d'une certaine manière, il s'appuyait aussi sur un nouveau groupe qui incluait Bob Drake de Thinking Plague. Il joue de la basse d'une manière plus agressive que les précédents bassistes. Il a aussi produit l'album d'une manière assez agressive. Je suis d'accord pour dire que le résultat est plus intense.

Parlons de tes textes. Quelle place ont-ils dans ta musique ?

En fait, je crois que ce que j'essaie de faire, c'est de partir d'une idée de texte et de la faire fonctionner mélodiquement en me servant des timbres de la langue anglaise que je parle aussi, d'essayer de la mettre en valeur en l'associant à de la musique. Je pense que souvent, la musique est là pour mettre en valeur ce que les paroles ont à dire.

Les textes sont-ils absolument indispensables à ta musique ?

Absolument. Enregistrer un album instrumental ne me viendrait même pas à l'idée.

As-tu construit les albums des 5uu's autour de concepts particuliers ?

Tous les albums des 5uu's possèdent une sorte de fil conducteur. Le premier a un thème harmonique qui revient plusieurs fois dans les morceaux. Le second a une rythmique particulière qui se répète de manière cyclique. Le dernier, Hunger's Teeth, a pour thème les bêtes de somme (!). Le prochain, qui est en préparation, aura une structure mélodique qui se répétera. Il y a à chaque fois une sorte de concept. Parfois, le lien est plutôt lâche mais il y a un concept que moi seul connais. Mais d'autres gens pourront toujours deviner l'idée générale que j'avais. Elements traitait de la Terre, du monde dans lequel nous vivons. Le premier album faisait appel à des symboles africains exprimant la création de concepts intangibles, ce qui a été particulièrement difficile à aborder pour un parolier débutant comme moi. Il est relativement facile de parler d'une chaise ou d'une table mais parler de choses que les gens ne peuvent matériellement saisir est autrement plus compliqué. J'ai trouvé intéressant que des polonais, des allemands ou d'autres aient pu appréhender ces idées même au travers d'une traduction. On peut perdre beaucoup de choses en traduisant.

Certains morceaux du dernier album ressemblent à des bandes originales de films. Tu exprimes tes émotions au moyen de musique et de mots mais quelque chose semble parfois manquer pour être complet : des images.

C'est drôle car lorsqu'une chanson est mixée, elle génère une image visuelle totalement différente. C'est comme regarder la pochette d'un maxi 45t qui te donne une image de ce que tu vas trouver dedans. Quand une chanson est mixée, c'est très différent de ce que tu avais en tête quand tu l'as composée. Tu pouvais avoir à l'esprit quelque chose de sombre, de noir ou d'austère et lorsque c'est mixé, c'est devenu brillant, plein de lumière.

Je vois ce que tu veux dire. Quand on écoute des œuvres pour orgue d'église, même si l'intention du compositeur était de louer la grandeur divine ou bien de transmettre une vision angélique, la musique semble toujours apocalyptique et bien plus sombre.

Comme chez Messiaen ! Il a écrit des morceaux à partir de chants d'oiseaux. Qui sait ce qu'il avait en tête lorsqu'il était assis au bord du Grand Canyon et imaginait des notes ! Il regardait des oiseaux; il a écrit des notes; nous allons écouter la symphonie en concert; nous y voyons un joueur de flûte. C'est une image visuelle bien différente de celle que le compositeur avait.

Il est préférable de simplement fermer les yeux...

... et d'utiliser son imagination ! C'est quelque chose que la musique possède en plus par rapport à la vidéo. Combien de fois peux-tu regarder une vidéo de Led Zeppelin ? Cinq ou six fois ? Combien de fois peux-tu écouter un de leurs albums ? Des milliers de fois ! C'est une caractéristique importante de la musique: elle peut être différente à chaque fois qu'on l'écoute tandis que la vision d'une image restera toujours la même...

Tu sembles apprécier l'Europe. Ressens-tu un intérêt particulier des européens pour ta musique ?

Non, je pense que les gens sont les mêmes où que ce soit. C'est juste que le réseau des gens qui soutiennent le groupe est mieux organisé ici. Si tu fais référence à la stagnation musicale en Amérique, je suis d'accord avec toi, mais pour être honnête, je n'ai pas encore assez d'attachement émotionnel envers l'Europe.

Où vis-tu ?

En France [dans le Sud, Ndlr], Une opportunité de travailler et de continuer ma carrière sans avoir besoin de conserver un travail à temps partiel s'est présentée. Je ne me suis pas installé ici parce qu'il n'y avait pas de futur pour moi aux Etats Unis, je l'ai fait uniquement parce que cette chance de changement se présentait et qu'elle m'a permis de rester dynamique, actif, de progresser.

Dirais-tu que ta musique possède une sensibilité typiquement américaine ?

Absolument, tout spécialement celle de Hunger's Teeth. Ecoute bien. Il y a une marche de Souza, des feux d'artifices pour le 4 Juillet : c'est très américain. Les deux premiers albums sont plus européens J'ai réalisé Hunger's Teeth en incorporant de nombreux détails appartenant à l'héritage culturel américain : l'hommage aux pow-wows indiens, au rock, aux acteurs américains C'est un album bourré de références typiquement américaines, pas européennes.

Dans cet album, en effet, on détecte des allusions déformées au rêve américain. Par exemple, le dernier morceau, "Traveler Waits For No One", débute par une joyeuse mélodie pop, très 60's mais jouée de manière dissonante. "Bachelor Needle" possède aussi un côté jazzy.

Celui-ci était à l'origine un morceau jazz et la chose intéressante à son propos est que je l'ai complètement sorti de ce contexte jazz. J'ai tout déstructuré, en particulier les rythmiques de batterie. Le jazz repose principalement sur l'improvisation. Je suis parti d'un morceau jazz et l'ai entièrement démonté dans ses constituants basiques. Cela a finalement abouti à une chanson rock très écrite faisant référence à un certain héritage américain.

J'ai parfois l'impression que tu as déstructuré plusieurs icônes musicales. Hunger's Teeth me fait parfois penser à comment sonnerait Yes sous acide !

D'autre gens ont fait cette comparaison avec Yes mais je ne vois pas pourquoi personnellement.

C'est probablement dû en partie à la voix de Bob qui par moment, ressemble à s'y méprendre à celle de Jon Anderson. Ça n'est pas si courant.

Je crois que c'est à cause du son registre élevé et du fait qu'elle n'a que peu de vibrato. Mais Bob est né avec sa voix et Jon Anderson avec la sienne. Si tu les mettais tous les deux dans une pièce, ils ne parleraient pas du tout de la même façon. D'autres gens disent aussi que je joue comme Bill Bruford. Pourquoi ?

Je n'ai pas assez étudié ton style pour te répondre mais je ne dirais pas qu'il ressemble à celui de Bill Bruford. Donne-moi une dizaine d'années et je te dirai ! A propos, comment te vois-tu dans dix ans ?

Je jouerai encore probablement de la batterie puisque c'est ça que je fais depuis vingt ans. Je me vois un peu plus sage. Je vois une très grande progression dans une direction tout à fait différente !...

Entretien réalisé par Jean-Luc PUTAUX

(entretien paru dans Big Bang n°11 - Mai/Juin 1995)