BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Ciclotimia pochette

PISTES :

1. Ciclotimia (8:31)
2. Vigilia (1:53)
3. El Vacio I (2:34)
4. Tu Eternidad (5:35)
5. El Vacio II (1:40)
6. Todo Lo Que Pueda Ser (2:51)
7. Fabulas De Un Titere (7:09)
8. Desierto Humedo (5:21)
9. La Luz Y El Cristal (6:10)
10. Dislalia (4:31)
11. Recluso Artista (Gustavo Montesano) (7:01)

FORMATION :

Agustin Amaya

(claviers, synthétiseurs, chant)

Juan Cruz Sanabria

(guitares)

Juan Amaya

(batterie, percussions, chant)

Javier Martinez

(basse)

AMAGRAMA

"Ciclotimia"

Argentine - 2004

Record Runner - 53:33

 

 

Cela faisait bien longtemps que l'Argentine n'avait pas été à l'honneur dans nos colonnes. Et pour cause, chacun sait que ce pays traverse depuis quelques années une crise politique et économique d'une ampleur sans précédent, ce qui ne doit guère laisser les moyens à ses ressortissants pour investir dans des loisirs superflus. Pourtant, ce pays fut dans les années 70 une terre exceptionnellement fertile pour notre genre de prédilection, engendrant même plusieurs groupes majeurs qui mériteraient d'urgence d'être redécouverts, tels que, entre autres, Crucis, La Maquina De Hacer Pajaros ou Espiritu. C'est donc avec un réel contentement, voire même un certain soulagement, que l'on accueille le premier album de cette jeune formation, d'autant qu'elle semble bel et bien décidée, si l'on en juge à la reprise de Crucis (crédité sous le nom de sa figure de proue, Gustavo Montesano) figurant en bonus, à faire honneur à ses aînés.

Sachez d'ailleurs que l'adjectif «jeune», appliqué au groupe, est loin d'être un vain mot : d'après les photos du livret, la moyenne d'âge des membres d'Amagrama doit sans doute tourner autour de dix-sept ans ! Fichtre ! C'est à se demander ce qui a bien pu amener cette bande de teenagers dégingandés vers nos rivages progressifs, réputés poussiéreux, plutôt que vers le rock de leur âge (hein, papy ?), genre Muse ou Placebo. La réponse peut paraître simpliste, mais c'est peut-être tout simplement parce que ces gamins là savent vraiment jouer de leurs instruments, et pas qu'un peu ! Tant qu'à faire, même si cela n'explique pas tout, on peut comprendre qu'ils aient eu envie d'exprimer leur virtuosité dans un cadre idoine, c'est à dire propice aux développements instrumentaux conséquents.

De ce point de vue, Ciclotimia, premier album de la formation, est une véritable fête. A peine a-t-on inséré le cd dans son lecteur que cela démarre sur les chapeaux de roue, avec un instrumental tonitruant de plus de huit minutes, gonflé d'orgue capiteux et de guitare revêche. Le reste de l'album est au diapason, aussi alerte qu'effrontément rentre-dedans, alternant quelques redoutables passes d'arme entre claviers et guitare, le tout soutenu par une section rythmique à la fois précise et hyper-bétonnée. Par ailleurs, Amagrama sait également insuffler de saines respirations dans ce déluge de croches, sous la forme de belles aubades décontractées, au charme délicieusement latin. Et lorsqu'on constate que ces parties chantées (à la perfection) en espagnol, loin de souffrir de la comparaison avec les sections instrumentales débridées, rajoutent à l'album un peu de cette chaleur sensitive qui aurait facilement pu lui faire défaut, on se dit que ces p'tits jeunes ont vraiment tous les talents...

Inutile de préciser que les années 70 sont ici à l'honneur, aussi bien dans le son (orgue à qui mieux mieux) que dans le style honoré, relativement sans surprise pour qui aime le «heavy-prog» un peu épais, aux grosses racines rock lorgnant parfois vers le metal. Car il y a tout de même dans la musique d'Amagrama une sorte d'urgence, une agressivité à peine contenue (est-ce dû à la situation actuelle du pays ?...), aux franges du hard-prog, qui éloigne quelque-peu le groupe de ses compatriotes devanciers, nettement plus apaisés, pour le rapprocher de formations beaucoup plus contemporaines (Dream Theater en tête...). Cette orientation ultra-pêchue tend d'ailleurs à estomper les influences latines du combo, que l'on pourrait croire, abstraction faite du chant en espagnol, issu des États-Unis, terre plus connue pour son rock abrupt et rugueux.

En tout cas, voilà un premier album tout à fait réussi et prometteur, sachant qu'Amagrama est tout autant capable de fougue que de finesse, comme en témoigne également la reprise de Crucis, "Recluso Artista", titre lyrique à souhait revisité ici avec un désinvolte panache. Certes, Ciclotimia ne propose rien de franchement révolutionnaire, mais tous les ingrédients d'un prog tellurique de haute volée sont déjà en place, et parfaitement dosés. Le degré de maturation vers un opus vraiment marquant est assez mince, pourvu qu'Amagrama trouve les moyens de donner une suite à cette précoce performance, en y insufflant peut-être davantage de personnalité. C'est tout le mal qu'on lui souhaite.

Olivier CRUCHAUDET

(chronique parue dans Big Bang n°56 - Décembre 2004)