BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

PISTES :

1. Karelia (7:20)
2. The Old Man And The Sea (7:50)
3. Where Solitude Remains (7:20) 4. Thoughts In Absence (4:10)
5. The Flow (6:58)
6. Longing (4:50)
7. Wheel (7:52)
8. Sad Rain (10:14)

FORMATION :

Jan Erik Liljestrom

(basse, chant)

Nicklas Berg

(guitare, mellotron, chant)

Peter Nordins

(batterie, percussions)

Anna Sofi Dahlberg

(mellotron, violoncelle, chant)

ANEKDOTEN

"Vemod"

Suède - 1993

Virta - 46:34

 

 

Une pochette néo-psychédélique aux dominantes bleu/violet rappelant celle du premier Black Sabbath (et représentant une étrange femme, toute de noir vêtue, au regard irréel, entourée... de fers à repasser !)... la présence de deux mellotrons et d'une violoncelliste... Après Landberk et Änglagård, la Suède nous aurait-elle envoyé une nouvelle bande de nostalgiques irréductibles des années 70 ???

Pas de doute : contrairement à l'adage, ici l'habit fait le moine... Anekdoten revendique en effet haut et fort son passéisme ! L'esprit visiblement bloqué sur la période 1969-73, ces quatre musiciens scandinaves proposent sur leur album une musique qui aurait pu prolonger la trilogie crimsonnienne comprenant déjà Larks' Tongues In Aspic, Starless And Bible Black et Red. Et n'allez pas croire qu'Anekdoten s'offusquerait d'un tel jugement. Bien au contraire, comme en témoigne l'histoire du groupe...

C'est en février 1990 que le guitariste Nicklas Berg, 21 ans, et le bassiste Jan-Erik Liljeström, 23 ans, décident de s'associer, après huit années au sein de formations différentes. Trois mois plus tard, le batteur Peter Nordins, 21 ans, associé de longue date de Berg, complète le trio, qui prend le nom de King Edward. Le répertoire ? Constitué à 100% de reprises du Roi Cramoisi, "Larks' Tongues In Aspic, Part II" en tête ! En décembre 1990, après une interruption de 4 mois, le groupe est complété par un claviériste, Michael Thorne. Hélas, celui-ci repart au bout de 2 mois pour reprendre ses études. A contrecœur, King Edward continue en trio, donnant son premier concert en mai 1991. Dans la salle, une jeune violoncelliste de 20 ans, Anna-Sofi Dahlberg... Séduite par la prestation des trois musiciens, celle-ci attendra cependant quelques mois avant de proposer ses services au groupe. Celui-ci, ayant plutôt pensé à s'adjoindre un claviériste, un saxophoniste ou un violoniste, ne tarde cependant pas à accepter cette offre. Le 27 août a lieu la première répétition à quatre. Les quatre musiciens, inspirés par cette nouvelle formule instrumentale, décident rapidement de laisser tomber les reprises pour composer leurs propres morceaux. C'est pour symboliser cette évolution que le groupe change de nom et devient Anekdoten. En décembre 1991, une première démo de cinq morceaux est enregistrée, suivie d'une seconde qui en comprend quatre, un an plus tard. Les concerts se multiplient, le groupe se liant à l'occasion d'amitié avec Landberk et Änglagård. C'est d'ailleurs sur les conseils de ce dernier groupe qu'Anekdoten décide d'enregistrer son premier album, aux studios Largen de Roger Skogh, en avril et mai 1993. Voila pour l'histoire. Intéressons-nous maintenant à la musique que renferme Vemod ...

Le moins que l'on puisse dire, c'est que les ambiances affectionnées par Anekdoten sont, à l'image de la pochette, pour le moins sinistres et inquiétantes. Guitare saturée et dissonante, basse martelée sauvagement et batterie puissante forment une section rythmique massive et oppressante, véritable volcan en éruption d'où s'échappent de temps à autre des coulées de mellotron et de violoncelle tout aussi menaçantes...

Ce magma sonore qui envoûte et attire autant qu'il terrorise (paradoxe psychologique certes courant) est réellement la marque de fabrique du groupe, autour de laquelle gravitent quelques nuances. Si "The Old Man & The Sea" (7:50), où le cordon ombilical avec King Crimson n'a pas encore été tout à fait coupé (solo d'e-bow à la "Night Watch", riffs assénés brutalement à la "Larks Tongues II"), représentent l'archétype abouti du style Anekdoten que l'on retrouve sur la quasi-totalité de l'album, certains morceaux introduisent une dimension complètement originale.

Ainsi en est-il de "Thoughts In Absence", superbe et rafraîchissante ballade jazzy avec balais (la prestation de Nordins est d'ailleurs réjouissante tout au long de l'album par son assurance et son constant renouvellement) et piano électrique cristallin (tenu par Per Wiberg)... Une chanson que l'on n'imaginerait pas chez Änglagård, et c'est sans doute là que se situe la plus grosse différence entre les deux groupes. "C'est vrai", avoue d'ailleurs Liljeström, "bien que nous soyons plus dissonants et peut-être plus 'avant-garde' qu'Änglagård, nos compositions sont à bien des points de vue plus conventionnelles"...

La place bien plus importante accordée au chant (tenu par Liljeström, rejoint fort opportunément sur "Wheel" par Dahlberg), malgré la présence de deux instrumentaux - l'apocalyptique ouverture "Karelia", et l'acoustique et apaisé "Longing", duo guitare/violoncelle -, serait de nature à étayer cette explication. Mais la maîtrise et le goût dont font preuve les quatre musiciens, en invitant par exemple un inattendu trompettiste à jouer sur "Wheel", balayent tout débat de ce genre devant l'excellence du résultat.

Car, finalement, si Anekdoten propose des compositions moins complexes et touffues qu'Änglagård, il faut néanmoins lui reconnaître un perfectionnisme total dans sa démarche, que n'a par exemple pas eu son compatriote en ne renonçant pas, faute de chanteur adéquat, à certaines de ses parties chantées...

Gageons que, profitant de cette maturité précocement atteinte pour renforcer encore la qualité et l'originalité de ses compositions, Anekdoten sera dès son prochain album en mesure de nous offrir un véritable chef-d'œuvre, car il n'en est vraiment pas loin avec ce premier essai...

Aymeric LEROY

Trois questions à Jan-Erik LILJESTRÖM :

Votre instrumentation est assez originale. Est-elle le fruit du hasard ?

Batterie, guitare, et basse saturée étaient présents dès le début. Aucun d'entre nous n'avait joué de claviers auparavant, mais quand Nicklas a acheté son mellotron, nous avons commencé à nous amuser avec. Ce qui est bien avec le mellotron, c'est qu'on peut en tirer quelque chose d'intéressant sans pour autant être un sorcier des claviers ! Et puis nous adorons sa sonorité, et nous voulions qu'il soit présent dans notre son.

Votre son, justement, est-ce en quelque sorte un retour à ce qui fut selon vous un "âge d'or" : les années 70 ?

Non, c'est simplement notre moyen de nous exprimer. Nous l'avons choisi avant tout parce qu'il nous plaît. Et puis je trouve que le mellotron sonne mieux que bien des synthés modernes, et de plus il s'accorde très bien avec le violoncelle.

Mais surtout, je trouve normal de faire une musique qui soit proche de notre environnement. La techno, par exemple, est "jouée" par des ordinateurs; c'est très artificiel. Alors que notre cadre de vie est plutôt "analogique" : tout au plus possédons nous une télé, une chaîne hi-fi, à la limite un magnétoscope voire un ordinateur. Mais en général, il n'est pas vraiment "high-tech" !

Hormis la techno, que pensez-vous de la musique d'aujourd'hui ?

Je la trouve assez consternante. Même si la dance-music s'est un peu améliorée ces derniers temps, elle est la plupart du temps très mauvaise. Je suis plutôt séduit par le mouvement grunge. En fait, il y a pas mal de groupes intéressants en ce moment, le climat musical est sans aucun doute meilleur que dans les années 80, mais le problème est que le marché est tellement manipulé par l'industrie musicale, que seul l'argent intéresse, que beaucoup de ces groupes n'ont pas accès à un large public.

En matière de rock progressif, les seuls groupes récents que nous ayons écoutés et que nous aimions sont Landberk et Änglagård. Ça peut paraître chauvin, mais c'est la vérité !

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°4 - Mars/Avril 1994)