
PISTES :
1. Nucleus (5:08)
2. Harvest (6:58)
3. Book Of Hours (9:58)
4. Raft (0:58)
5. Rubankh (3:07)
6. Here (7:23)
7. This Far From The Sky (8:47)
8. In Freedom (6:27)
FORMATION :
Jan Erik Liljestrom
(basse, chant)
Nicklas Berg
(guitare, mellotron, Rhodes, clavecin, chant)
Peter Nordins
(batterie, percussions)
Anna Sofi Dahlberg
(mellotron, violoncelle, chant)
Helena Killander
(violon)
Tommy Anderson
(Rhodes [2])
ANEKDOTEN
"Nucleus"
Suède - 1995
Muséa - 48:55
La popularité dont bénéficie Anekdoten, notamment auprès du public américain, depuis la sortie de son premier album, Vemod, il y a un peu plus de deux ans, est indéniable. On ne peut que s'en réjouir, bien sûr, mais on peut aussi s'en étonner. En effet, l'engouement vis-à-vis du quatuor suédois semble s'étendre bien au-delà du public auquel Anekdoten semblait a priori se destiner, c'est-à-dire les amateurs d'un progressif expérimental et parfois dissonant dans la lignée du King Crimson de 1973-74. Or il semble bien que les Suédois aient séduit y compris parmi ceux que l'on croyait réfractaires à ce style de musique. Comment ? Pour le comprendre, il faut sans doute s'extraire d'un point de vue purement 'progressivo-centriste' sur la question...
Pour revenir tout d'abord à King Crimson, il est indéniable qu'Anektoten a 'emprunté' une grande partie de son essence sonore à la formation menée par Robert Fripp. Pourtant, I'utilisation qu'il fait de ce matériau diffère en de nombreux points. Les dissonances, tout d'abord. Là où King Crimson fait appel à elles à des fins strictement musicales, comme l'expression d'une tension, d'une violence retenue, Anekdoten semble en user (et parfois abuser) de façon purement récréative, comme un exutoire, voire un défouloir, bref dans un esprit aussi proche du 'punk' que du progressif.
Ce rapprochement quelque peu provocateur n'est pas innocent. Anekdoten n'est pas, en effet, un groupe à 100% progressif. Sa musique intègre des éléments d'autres styles (notamment du rock 'gothique' et 'trash'), tandis qu'elle rejette clairement certains aspects du 'prog', en particulier le côté planant et limpide, et tout ce qui peut, pour de bonnes ou mauvaises raisons, être pris pour de la virtuosité gratuite ou spectaculaire.
Ces conceptions très personnelles (que semble partager dans une certaine mesure Landberk, mais pas feu Änglagård, le plus typiquement progressif des trois 'prodiges' suédois) ont déteint sur l'écriture du groupe, qui trahit un attachement systématique au format 'chanson'. Celui-ci ne se traduit aucunement, rassurez-vous, par des errances 'pop', mais par une omniprésence (apparente sinon réelle) des parties vocales. Celle-ci est d'autant plus injustifiée que le chant constitue, et cet album le confirme, le talon d'Achille d'Anekdoten. Certes, Jan-Erik Liljeström possède une voix bien à lui, qu'il sait moduler en fonction de l'atmosphère des morceaux, mais cela ne fait pas pour autant de lui plus qu'un "bassiste qui ne chante pas trop mal"... même chose pour Nicklas Berg, qui fait sur "Harvest" ses débuts vocaux.
Bref, il est un peu dommage de constater que la facette purement musicale d'Anekdoten, illustrée par deux longues compositions sur Vemod, soit ici quasi absente, à l'exception du court "Rubankh" (3:07) et du majoritairement instrumental "Book Of Hours" (9:53), qui est d'ailleurs le titre le plus réussi de l'album, le plus progressif en tout cas, avec ses somptueuses nappes de Mellotron.
Plus généralement, je reprocherais à Anekdoten de mettre trop systématiquement en avant sa face sombre, comme s'il trouvait indécent d'exprimer des sentiments positifs. L'écoute de Nucleus n'est pas, de ce point de vue, une expérience des plus agréables.
A l'actif du groupe, on mettra néanmoins un indéniable souci de renouvellement: si l'utilisation du violon et celle, plus fréquente, du piano électrique, reste peu significative, en revanche, les références trop scolaires à King Crimson (les solos de guitare 'frippiens' en particulier) ont quasiment disparu. Cependant, si le jeu de batterie de Peter Nordins a gagné en variété, Nicklas Berg se contente trop souvent de riffs dissonants assénés sans grande finesse. Plus de contrastes seraient bienvenus...
Anekdoten est encore un groupe en devenir, qui tente de trouver sa voie (voix) en s'émancipant progressivement de ses influences originelles. Nucleus est, à bien des points de vue, un exorcisme, et l'on peut souhaiter que celui-ci débouche à l'avenir sur plus de sérénité...
Aymeric LEROY
Entretien avec Jan-Erik LILJESTRÖM :
A l'exception d'un court instrumental, Nucleus ne contient que des morceaux chantés. Est-ce une décision réfléchie de votre part, ou le fruit du hasard ?
C'était en partie prémédité. Nous voulions plus construire les morceaux autour du chant que nous l'avions fait sur Vemod. Le travail d'arrangement a été plus ardu cette fois, nous avons mis beaucoup plus de temps à parvenir à leur forme définitive. A l'inverse, nos prestations scéniques laissent une place de plus en plus importante à l'interaction spontanée. C'est la tendance qui se dégage pour le prochain album, même si nous n'avons pour l'instant écrit que deux titres. Il est indispensable pour nous de ménager de l'espace pour l'improvisation. C'est le seul moyen d'aller sans cesse plus loin, plus haut, dans ce que nous faisons.
Avec ce second album, vous semblez vouloir vous écarter un peu plus du modèle 'crimsonnien'. Quelle est votre opinion sur ce sujet ?
Nous ne savons pas très bien où nous allons, franchement. Je suis également d'avis que Nucleus est moins 'crimsonnien' que Vemod. Nous avons commencé comme groupe de reprises de King Crimson en 1990, c'est donc le principal fondement de notre style. Mais depuis, nous avons découvert que nous avions beaucoup d'autres intérêts musicaux communs, et grâce à cela notre vision artistique s'est considérablement élargie.
Votre musique est plus que jamais sombre, voire sinistre. Est-elle pour vous une façon d'évacuer vos frustrations ou idées noires ?
Effectivement, je crois que la musique joue un rôle thérapeutique, et nous donne l'occasion d'exprimer des choses qui sont au-delà des mots. Et le malheur est une source d'inspiration plus riche que le bonheur. La plupart des textes de Nucleus ont été inspirés par le fait qu'il y a quelques années, l'un de mes meilleurs amis s'est suicidé. Mes textes tentent de recréer le traumatisme que cet événement a provoqué en moi, afin de comprendre comment il a pu se produire. Nucleus explore donc le tréfonds de l'âme humaine, c'est vrai. Néanmoins certaines parties de cet album sont plus positives et optimistes que n'importe quoi sur Vemod...
Je ne crois pas, en fait, que notre musique ait un effet très positif sur ses auditeurs. Pourtant, même si elle est sombre et violente, elle est aussi pleine d'énergie vitale, de volonté d'aller de l'avant. Les sujets abordés dans les textes sont rarement gais, mais il y a toujours une lumière au bout du tunnel. Je crois sincèrement qu'Anekdoten est un groupe très humain...
(chronique et entretien parus dans Big Bang n°15 - Printemps 1996)

