BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Le Rêve est à rêver (2ème service)
2. Psychosomagique
3. Eureka
4. Bilbocquet
5. Elle fait mes rides
6. Eureka in Extenso
7. L'Eau qui Dort
8. Archimède
9. Coma des Mortels
10. Quelquefois
11. Ethnies
12. Patisonges et Mentisseries
13. Mémoires de Jacob Delafon
14. Les voleurs de clés
15. La serrure ou la clé
16. Jardin secret
17. La voiture à Eau

FORMATION :

Christian Décamps

(chant, claviers)

Tristan Décamps

(chant, claviers)

Hassan Hajdi

(guitare)

Hervé Rouyer

(batterie, percussions)

Thierry Sidhoum

(basse)

ANGE

"La Voiture À Eau"

France - 1999

Autoprod. - 72:35

 

 

Après un Troisième Etoile à Gauche qui prenait trop l'allure d'une autoparodie du Ange de la grande époque, Christian Décamps et ses Fils, décidément fidèles à la bannière angélique, font circuler La Voiture à Eau avec une assurance discrète. Il faut dire que, pour la première fois, les clins-d'œil appuyés au glorieux passé et les aspirations plus adaptées au goût du jour (un côté plus ethnique, voire orientalisant) cohabitent avec une aisance souvent magistrale.

En laissant s'exprimer plus largement les excellents musiciens qui l'accompagnent (notamment en termes de composition), Décamps a su tirer le meilleur parti d'une personnalité musicale qui trouve ses origines dans les années 70, et de son expérience revigorante et empreinte de modernisme avec Jean-Pascal Boffo, dont on eut peur il y a deux ans qu'elle soit sans lendemain.

Première qualité à l'actif de ce nouvel album, son contenu littéraire original, un hommage aux inventeurs de tout poil (Jacob Delafon, Saint-Exupéry, Léonard de Vinci...) qui nous éloigne avec soulagement des épopées éculées de Raël ou Godevin. Hymne aux créateurs oubliés dans un monde où les réflexes de la consommation déshumanisent («le progrès, c'est la mort des inventions»), La Voiture à Eau a ce côté aigre-doux typique de son auteur, avec néanmoins un retrait assez significatif de l'univers paillard qui avait fini par agacer plus d'un. L'anthologie des textes de Christian Décamps s'en voit considérablement enrichie : on retiendra surtout «Elle Fait Mes Rides», aux suaves effluves d'«Aurélia» ou «Catiline», et la courte ballade acoustique «Patisonges Et Mentisseries», virgule condensée d'espièglerie frappée du sceau d'un Brassens d'outre-tombe.

Deuxième bon point, l'impression d'extrême cohésion qui émane de nos cinq dealers de rêves. Si Décamps reste fidèle à ses poncifs (une palette vocale immense et très émotionnelle mais parfois amoindrie par une théâtralité excessive), les fils, tout en consolidant leur acquis, se montrent souvent sous un jour nouveau. Tristan Décamps, bon chanteur parcimonieux, a considérablement réfréné sa tendance au pompiérisme et renouvelé son éventail sonore, dont la dominante est désormais une certaine légèreté (les sons de flûte et les nappes atmosphériques sont très réussis). Hassan Hajdi, malgré quelques tics 'guitar-hero' intempestifs, continue à osciller avec brio entre un lyrisme progressif traditionnel (feeling 'latimerien') et un registre plus 'heavy' à la Jimmy Page. Enfin, cerise sur le gâteau histoire de dynamiter les mélodies, Hervé Rouyer et Thierry Sidhoum (également chanteur plus que correct) forment une section rythmique ahurissante, sans conteste la plus performante de trente ans d'Ange. La pulsion rock de la frappe de Rouyer (et l'ajout des tablas) se lie le plus naturellement du monde au phrasé très subtil et mélodique de la basse de Sidhoum, plus vrombissante que par le passé.

Les futurs chevaux de bataille scénique ne manqueront pas : «Le Rêve est à Rêver», et son duo basse/guitare à vous faire dresser les poils de bonheur, «Archimède», où Hajdi conduit au ciel comme le ferait la pedal-steel de Steve Howe, le rock symphonique en grande pompe et les inflexions jazz-rock d'«Eurêka In Extenso», «Ethnies» et «Jardin Secret», le solo de guitare final tonitruant de «Coma Des Mortels» ou l'intimité du morceau-titre, tout à fait dans la lignée de «Juste Une Ligne Bleue». Bref, La Voiture à Eau est truffé de moments fameux.

Bien sûr, tout l'album n'est pas d'un tel niveau. Sa longueur est excessive et laisse planer quelquefois le spectre insipide du Ange de la décennie 80. Bien sûr, le chant domine toujours sur la facette instrumentale (difficile de se détacher d'une tradition prog à la française que l'on a tout simplement inventée !). Mais cette fois, pas de doute, Ange a trouvé son meilleur cadre d'expression, un pied dans le passé, l'autre dans le présent, au-delà des carcans...

Olivier DAVENAS

(chronique parue dans Big Bang n°32 - Octobre 1999)