
PISTES :
1. Jusqu'où iront-ils
(8:55)
2. Cueillir les fruits du sérail (6:03)
3. Adrénaline (4:02)
4. Farces et attrapes (2:40)
5. Culinaire Lingus (5:05)
6. Les odeurs de cousine (5:51)
7. Intérieur nuit (3:28)
8. Univers et nirvana (3:51)
9. Gargantua (5:25)
10. On sexe (6:32)
11. Cadavres exquis (10:27)
12. Autour d'un cadavre exquis (11:34)
FORMATION :
Caroline Crozat
(chant, chœurs)
Christian Décamps
(chant, claviers)
Tristan Décamps
(claviers, chant)
Hassan Hajdi
(guitare)
Hervé Rouyer
(batterie, percussions)
Thierry Sidhoum
(basse)
INVITÉS
Gilles Pequinot
(violon, cornemuse [3])
Gilles Pequinot
(flûteà bec, guimbarde, violon [10])
Thommy Emmanuel
Claude Demet
Dan Ar Braz
Norbert Krief
Serge Cuenot
Paul Personne
Jean-Pascal Boffo
Jan Akkerman
(guitares [12])
ANGE
"Culinaire Lingus"
France - 2001
M10 - 73:51
Ça y est, il l'a fait !... Depuis le temps qu'il en rêvait (et les draps s'en souviennent, comme dirait la chanson)... Un album d'Ange consacré au sexe !! Sous toutes ses formes (physique), dans tous les états (je veux parler du mental). Ce n'est pas la première fois qu'Ange évoque la «chose», avec paillardise ou hyperréalisme (cf. «Fou» et son orgasme en stéréo), ce qui a pu choquer les esprits chagrins, criant «gare au gorille»...
Les quelques infos qui avaient filtré sur ce Culinaire Lingus laissaient redouter le pire dans ce registre. Il apparaissait que Christian Décamps s'était amusé à faire le parallèle entre le sexe et la bouffe. Libido et Gastro, fidèles recherches des mêmes plaisirs capiteux, célébrées en musique par un «maître-queue» de la langue (aie !) de Rabelais. On s'attendait donc à s'embarquer dans une orgie de bons mots, une débauche de doubles-sens et de triples-saltos arrière, de clins-d'oeil linguistiques salaces; une ambiance turgescente, où le vieux barde abuserait de la richesse de ses vers; un carnaval de chair plus ou moins pudique, plus ou moins «satyrique».
Surprise, il n'en est rien... à quelques détails près. A part sur le morceau éponyme, d'un goût douteux (disons... un peu trop épicé), où la nourriture spirituelle n'a jamais été aussi crue, le reste du temps la prose de Décamps contourne pratiquement toutes les lourdeurs du genre avec une certaine élégance n'écartant ni l'humour ni l'émotion, réduisant les facilités à quelques images convenues tirées d'un bréviaire rabelaisien. Malgré les menaces de cabotinage, notre poète s'illustre davantage dans la demi-mesure psy et dans la suggestion, d'une plume souple, racée, élégante, fière, mais pas frime; avec, au fond du tuyau, cette lumière vacillante qu'ont tous les song-writers qui ont tâté sans succès du gros volume. Pour l'anecdote, notons qu'il n'hésite pas, sans se laisser aller à l'auto-parodie, à faire de nombreuses allusions à peine voilées, à ses textes passés. Extraits : «ainsi va la vie», «entrez beau monde, choisissez...», «en spirale, un cahier»). A vous de retrouver les albums sources...
Une fois de plus, avec ce nouvel Ange, Décamps Père transforme en poésie la prose de ses désirs; il étend le verbe aux dimensions supérieures, en fait d'immenses voilures pour des vaisseaux nouveaux. Depuis toujours, il pense et agit en promoteur d'une grammaire singulière, d'un vocabulaire avec ses codes, ses tics, le tout contribuant à l'expression d'une vision du monde. Et depuis quelques années, l'essence de son œuvre coïncide davantage avec celle du réel, donnant l'occasion d'assister au spectacle du monde pour mieux échapper à sa cruauté.
Big Bang, on le sait, n'est pas un magazine littéraire mais musical. En ce qui concerne Ange, c'est bien dommage car sa musique n'a plus depuis longtemps la même puissance évocatrice que ses textes. J'ai aimé, j'aime et aimerai le verbe de Décamps pour son indéfectible ironie à l'encontre des puissants, tout autant que son art de philosopher avec un humour ou un cynisme qui ne négligent rien, pas même le sexe, seul objet philo qui vaille.
Allez, quelques mots de musique quand même, puisque nous sommes là pour ça ! Après l'éclectique La Voiture A Eau, Ange poursuit sa cure de jouvence et ce Culinaire Lingus semble à peu près du même tonneau musical, mais avec, placés à chaque extrémité de l'album, deux titres mixés par Steve Wilson qui font ici la différence, textes compris : «Jusqu'où Iront-ils» terriblement oppressant, semble le lien avec l'écologique «Voiture A Eau». Sur une musique d'une noirceur, d'une intensité, et d'un désespoir dont il n'avait pas fait preuve depuis longtemps, Décamps nous rappelle brutalement son dégoût pour les travers du monde moderne, entre mondialisation et libéralisme sauvage. Comme sur «Captain Cœur de Miel», (sur Guet-Apens), Christian semble réellement avoir la nausée... mais pas pour les mêmes raisons.
Sur plus de vingt minutes placées en fin d'album, «Cadavre Exquis», d'une onctueuse lenteur, parle de la mort en prenant le parti inverse du tragique «Réveille-Toi» (encore sur Guet-Apens). Son dernier vers (pour la route ?!), d'une beauté écrasante, surfit à en résumer l'inéluctable teneur. «Vivre la mort comme une étreinte quand elle vient nous offrir le plaisir de finir cadavre exquis». Titre oblige, la seconde partie instrumentale aligne pas moins de onze minutes de solos inspirés, exécutés par huit guitaristes de renom qui mettent chacun leur tour leur génie au service du thème principal du morceau. La preuve par huit que dans la vie, il n'y a pas que... etc. (air connu).
En somme, deux morceaux de premier choix, pour près d'une demi-heure de musique extatique, écrite par Tristan Décamps, l'autre grand gagnant de cet album. En fait, une véritable révélation : depuis Juste Une Ligne Bleue (1990), le deuxième album de Décamps & Fils, Christian le laissait monter en puissance, lui accordant de plus en plus de place, d'une chanson un peu tiède sur Nu en 1994 jusqu'aux deux chefs-d'œuvre sus-cités.
Dans cette cuvée 2001, Tristan a la charge de la quasi totalité des claviers, avec un esprit complètement respectueux des valeurs du passé sans pour autant être dépassé. Malgré la présence toujours aussi écrasante du père, Tristan tient une place non négligeable et se révèle être un partenaire de la même créativité que son oncle vingt-cinq ans plus tôt.
Tout ceci fait de Culinaire Lingus un album mitonné aux petits oignons qui, peut être plus encore que son prédécesseur, fait honneur au nom illustre et justifie la décision de l'avoir ressuscité. Et si vous avez quitté le train de Ange après Guet-Apens (toujours lui), c'est le moment de sauter dans le wagon restaurant, de lever le camp et de partir festoyer au pays des délices des Décamps...
Alain SUCCA
(chronique parue dans Big Bang n°42 - Décembre 2001)

