BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Jordrök (11:10)
2. Vandringar i Vilsenhet (11:53)
3. Ifrån Klarhet Till Klarhet (8:04)
4. Kung Bore (12:57)

FORMATION :

Tord Lindman

(chant et guitares)

Jonas Engdegård

(guitares)

Thomas Johnson

(claviers)

Anna Holmgren

(flûte)

Johan Högberg

(basse)

Mattias Olsson

(batterie, percussions)

ÄNGLAGÅRD

"Hybris"

Suède - 1993

Exergy (réédition 2001) - 44:04

 

 

Le premier album d'Änglagård est avant tout une déclaration d'amour de ses six membres à leurs instruments respectifs.

C'est sans doute pourquoi la déferlante instrumentale qui nous assaillit dès les premières mesures d'Hybris est si jouissive et rafraîchissante. Le simple plaisir des sonorités combinées des différents instruments aurait presque suffi à faire de ce disque une réussite... Flûte, Mellotron, guitares acoustiques, piano : troublante beauté d'instants intimistes et contemplatifs. Guitares stridentes, orgue Hammond déluré, basse éléphantesque, déluge de percussions : excitation et violence sans entrave. C'est à un constant va-et-vient entre ces sentiments contradictoires que nous invite avec une vigoureuse sollicitude le sextuor suédois. Et notre esprit avide de sensations fortes de suivre sans protester...

On peut reprocher à Änglagård d'être ancré trop radicalement dans les années 70 : il y avait bien longtemps qu'un groupe n'avait osé un tel retour à l'esprit originel du rock progressif. Et alors ? Le plaisir et l'émotion (quoi qu'en disent certains...) que l'on ressent immanquablement à l'écoute de cette musique aux richesses apparemment inépuisables ne constituent-ils pas une justification suffisante ? Et puis, qui peut affirmer que ce n'est pas ici que se trouve la véritable modernité ?

Car Änglagård, dans l'absolu, ne sonne pas "vieillot". Pas plus, en tout cas, qu'un orchestre symphonique, un piano ou une guitare classique. Tout instrument est potentiellement intemporel; il suffit de l'utiliser avec pertinence et avec parcimonie. Lorsque Tomas Jonsson, le claviériste du groupe, désire créer des nappes orchestrales, il utilise tantôt le mellotron, tantôt le synthétiseur. Jamais un instrument ne fait "tarte à la crème" ou cliché progressif.

Oublions alors les souvenirs d'albums et de groupes du passé qui nous viennent immanquablement à l'esprit. Sans doute ces réminiscences ne sont-elles que la conséquence d'un catalogage hâtif qui vit certains instruments et certaines valeurs être considérées comme "passéistes".

Et puis, là n'est vraiment pas l'essentiel, car Änglagård est avant tout un groupe. Un vrai groupe. C'est-à-dire qu'il joue des compositions qu'en aucun cas l'on ne pourrait rejouer avec le seul accompagnement d'une guitare ou d'un piano. La méthode de composition collective, à l'opposé de celle du rock néo-progressif où, la plupart du temps, un soliste est soutenu par un accompagnement uniforme, saute aux yeux. Chaque thème n'existe que grâce à la réunion des différents instruments. C'est sans doute pourquoi la musique d'Änglagård est d'essence plus harmonique que mélodique : hormis les splendides passages de flûte, elle est souvent basé sur un "riff" rythmique ou un séquence d'accords à laquelle les instruments dits solistes ajoutent, non pas de véritables solos, mais des fioritures mélodiques. La tessiture sonore s'en ressent fortement et s'imprègne particulièrement remarquablement de la personnalité de chaque musicien. La batterie, notamment, n'est en aucun cas réduite à un rôle subalterne : c'est même l'instrument qui, sans doute, frappe le plus avec la guitare soliste (souvent sinueuse et dissonante), lors d'une première écoute. Foisonnante, constamment changeante, elle revendique et obtient une place de premier plan.

On s'empressera sûrement de me rectifier en signalant l'oubli des claviers : en fait, ceux-ci constituent la base de l'édifice musical, mais ne se lancent presque jamais dans des solos (ou alors, il s'agit d'interludes solitaires au piano ou au mellotron). Nappes de mellotron, textures mouvantes à l'orgue Hammond, arpèges mélodramatiques au piano : les claviers sont certes avant tout un soutien, un tremplin à l'expression des solistes attitrés, mais force est de reconnaître qu'ils accaparent l'attention de l'auditeur.

Hybris est en fait, plus qu'un album constitué de quatre morceaux, une succession de très courts thèmes tous plus riches les uns que les autres, où les musiciens d'Änglagård explorent, collectivement et individuellement, tous les styles, combinaisons instrumentales et audaces techniques imaginables. Chacun des six musiciens y trouve l'occasion d'exprimer tantôt douceur, tantôt violence, soutenant ses camarades puis leur volant la vedette avec passion ou retenue.

Parfois, des parties chantées (en suédois, une langue au charme mystérieux) sont intercalées. C'est peut-être le seul point faible d'Änglagård : celui de ne pas posséder de chanteur attitré. Tord Lindman s'acquitte néanmoins de sa tâche avec beaucoup de sensibilité. Son assurance va même croissant au fil de l'album et sa prestation sur "Kung Bore" est même très émouvante.

Mais Änglagård demeure avant tout un groupe d'instrumentistes capables d'insuffler à leur musique une force d'expression rarement égalée : à l'image de la pochette, la musique se fait parfois inquiétante, envoûtante, puis, comme les photos intérieures, nous plonge ensuite dans la quiétude fraîche et humide d'une clairière perdue au milieu des immenses forêts scandinaves... La palette d'ambiances est employée de manière quasi exhaustive au long des quatre morceaux, dont la durée s'échelonne de 8 à 12 minutes.

Ce premier album est, indéniablement, une somme artistique difficile à appréhender dans toute sa richesse. Fruit du talent de musiciens d'un âge pourtant souvent propice à l'immaturité (ils ont entre 18 et 24 ans), Hybris ouvre des perspectives tellement larges que l'on a presque peur d'imaginer ce que pourra être leur prochaine œuvre.

Au delà d'un groupe, c'est tout un style musical qui se trouve révélé, une nouvelle fois, au monde. Le concept, entre les mains d'artistes peu compétents et perfectionnistes, aurait pu donner matière aux sarcasmes condescendants des chantres du pseudo-modernisme. Mais, pas de chance pour ces derniers : avec des défenseurs comme Änglagård, nul doute que cette version revue et corrigée d'un style musical tombé injustement en désuétude et sacrifié sur l'autel des modes auxquelles on l'a assimilé par erreur rétrospectivement, saura faire la preuve à tous de sa brûlante actualité.

Aymeric LEROY

(chronique parue dans Big Bang n°3 - Janvier 1994)