
PISTES :
1. Prolog (2:00)
2. Höstsejd (15:32)
3. Rösten (0:14)
4. Skogsranden (10:48)
5. Sista Somrar (13:10)
6. Saknadens Fullhet (2:00)
FORMATION :
Mattias Olsson
(batterie, percussions)
Johan Högberg
(basse)
Thomas Johnson
(Hammond, mellotron, clavier)
Jonas Engdegård
(guitare)
Tord Lindman
(guitare)
Anna Holmgren
(flûte)
ÄNGLAGÅRD
"Epilog"
Suède - 1994
Exergy (réédition 2001) - 43:49
Cela faisait bien longtemps que le second album d'un nouveau groupe progressif n'avait pas suscité une telle impatience au sein de notre microcosme. Unanimement considéré comme la révélation de 1993, et assez largement comme le meilleur groupe de cette année là, Änglagård était attendu au tournant. Car on exige évidemment beaucoup d'un groupe placé dans cette situation : il ne doit pas proposer une copie carbone de son premier opus, mais malgré cela confirmer une personnalité distincte; il doit faire preuve d'une maturité accrue, tout en continuant à explorer de nouveaux horizons.
On pouvait donc s'attendre, à la sortie d'Epilog, à un débat passionné et fructueux. Pourtant, il semble, à l'écoute de la plupart des opinions exprimées jusqu'ici, que chacun reste résolument sur ses positions : alors que certains redoublent de dithyrambes et pressent tout un chacun de faire illico presto l'acquisition du CD, les seconds persistent à ne voir en Änglagård qu'une bande de chevelus nostalgiques des années 70...
Il est étonnant qu'une telle polarisation persiste, car avec la publication d'Epilog il me semble que la donne a désormais changé. Car d'une part, l'audace expérimentatrice dont y font preuve les Suédois en limite le potentiel fédérateur (constaté sur Hybris). Et d'autre part, la réussite artistique exceptionnelle qu'il constitue rend définitivement obsolètes (pour ne pas dire ridicules) les accusations de passéisme, en tout cas les opinions critiques basées sur ce seul argument. Qu'Änglagård n'ait, pour l'essentiel, rien inventé, est un fait admis par tous; que ce constat empêche d'apprécier sa musique, est à vrai dire assez désolant...
C'est un fait : la musique contenue sur Epilog est loin d'être consensuelle. Elle est plus complexe et plus "difficile" d'accès que celle d'Hybris, car non seulement la technique de composition est plus précise et minutieuse, mais l'exécution s'est faite plus personnelle, voire exubérante : guitares et orgue joués avec pédale 'wah wah', jeu de flûte moins 'scolaire', plus subtil et audacieux. Seule la section rythmique, déjà époustouflante par le passé, a conservé intacte ses caractéristiques : extrême précision de la batterie, puissance terrassante de la basse.
Cette instrumentation demeure, je le concède, ancrée de manière quasi obsessionnelle dans les années 70. Pour ma part, je n'y vois nullement un manque d'imagination, mais plutôt une démarche esthétique comparable à celle d'un cinéaste renouant avec le noir-et-blanc pour donner une certaine atmosphère à son oeuvre. Le parti-pris stylistique d'Änglagård peut du reste en être considéré comme le pendant musical : l'alliance de la majesté et les contrastes envoûtants du passé (l'âge d'or du progressif, objet de nostalgie s'il en est), tout en utilisant les techniques de réalisation actuelles (quel son !).
Quoi qu'il en soit, il semble qu'Änglagård se soit désormais émancipé de l'influence, autrefois perceptible, de certains des pionniers du rock progressif : Genesis - ces séquences mariant somptueusement flûte et guitares acoustiques - ou King Crimson, dont il est évident que l'ombre plane sur l'école suédoise actuelle; mais qui, si tant est qu'il y ait engendré des "clones", n'aurait aucunement à rougir de honte devant sa progéniture...
Ceci étant précisé, je peux maintenant me lancer dans l'analyse proprement dite d'Epilog. Celle-ci s'intéressera évidemment avant tout à ses trois morceaux principaux. "Prolog" et "Saknadens Fullhet", longs chacun de deux minutes, sont en effet, pris individuellement, d'un intérêt limité, introduisant et concluant l'album sur une touche intimiste. Quant à "Rösten" (0:14), sa durée éloquente et le quasi-silence qu'il distille me dispensent d'une observation minutieuse...
Restent donc nos trois pièces de résistance : trois suites d'une grande richesse, exploitant, comme Änglagård a l'habitude de le faire, tous les contrastes dynamiques et 'atmosphériques' que son instrumentation lui autorise. Avec, au besoin, comme on le verra plus loin, le renfort de participants extérieurs.
Il est rare de trouver dans un groupe des tendances aussi contradictoires, pour ne pas dire schizophrènes, que celles que fait cohabiter Änglagård dans ses compositions. Je ne vois guère que le Genesis de Trespass (1970), qui présentait, dans des morceaux aussi différents que "Stagnation" et "The Knife", des facettes radicalement opposées (et tout aussi séduisantes) de sa personnalité. Cet album injustement méconnu s'impose d'ailleurs comme la référence stylistique la plus pertinente pour situer Epilog. Cet esprit, que Genesis délaissera par la suite, en fait après le départ d'Anthony Phillips, au profit d'une plus grande cohérence stylistique (perdant au passage une partie de sa fraîcheur) Änglagård s'en imprègne pour en synthétiser les différentes tendances.
Le résultat est donc décliné en trois 'suites', chacune effectuant un dosage plus ou moins équilibré de violence électrique et de douceur acoustique. "Sista Somrar" (13:11) est sans doute celle des trois qui évoque le plus Hybris. Elle en conserve en effet les envolées symphoniques, et fait le plus souvent intervenir le groupe au complet. Nul doute que ce superbe morceau sera celui qui réunira le plus grand nombre d'auditeurs autour de lui.
"Höstsejd" (15:33) propose pour sa part des ambiances en demi-teintes, à l'image des splendides montages photographiques de la pochette et du livret qui, superposant subtilement sculptures antiques et coins de nature dans des visions surréalistes, rappellent, par leur étrange dualité vie-mort, les vestiges de Pompéi. A l'exception de rares explosions collectives, l'ambiance est en effet calme, presque studieuse, chacun des six instrumentistes rivalisant de délicatesse pour tisser une toile sonore incroyablement complexe. Difficile d'isoler un quelconque thème mélodique, le but d'Änglagård n'est pas ici d'accrocher la mémoire de son auditeur, mais plutôt d'instaurer une atmosphère propice à l'introspection...
Enfin, "Skogsranden" (10:49) n'est pas totalement inconnu pour nous puisqu'il s'agit d'une nouvelle version de "Gangrat Fran Knapptibble", le titre enregistré fin 1993 pour un flexi-disc accompagnant un numéro du fanzine anglais Ptolemaic Terrascope. Malgré cette ancienneté, il s'agit du morceau le moins bien fini de l'album, sans doute parce qu'il a été remanié de façon conséquente, sans que manifestement le groupe ne parvienne à en agencer parfaitement les différentes sous-parties. On passe ainsi brutalement, sans transitions dignes de ce nom, de la dissonance la plus totale à l'infini raffinement de duos acoustiques mettant en scène la flûte aux côtés du piano (dans l'introduction) puis des guitares acoustiques (dans un interlude central renversant de beauté). C'est regrettable.
Car l'autre fait marquant de ce morceau est le renfort, de plus opportuns, d'instrumentistes invités. Vous le savez, cet album est, contrairement à Hybris, totalement instrumental, mais le groupe (qui n'envisage cependant pas de se dispenser définitivement de textes) a eu l'excellente idée de faire appel à une vocaliste féminine (Asa Eklund) dont le chant se marie divinement à l'orgue de Thomas Johnson. N'oublions pas de mentionner le renfort, plus discret, d'un trio à cordes (violon, alto et violoncelle) qui élargit agréablement la palette acoustique du sextette.
Au fur et à mesure que les écoutes de cet album s'accumulent, les défauts que je lui trouvais au départ, en particulier sa moins grande richesse mélodique, fondent comme neige au soleil devant la subtilité et la profondeur du propos musical que tient Änglagård sur cet album. Mon seul grief restera donc l'aspect inachevé de "Skogsranden", qui par son caractère hétéroclite pendant une poignée de minutes l'adage affirmant que, le plus souvent, "le tout est supérieur à la somme de ses parties".
Un adage qui retrouve par contre toute sa pertinence lorsque l'on considère Epilog dans sa globalité : ce second album est réellement un grand pas en avant pour Änglagård. Même si cela ne paraissait pas du tout évident lors des premières écoutes, ce sentiment est désormais enraciné en moi. Qu'il ait eu un peu de mal à s'installer me laisse d'autant plus confiant dans sa pérennité...
Aymeric LEROY
(chronique parue dans Big Bang n°10 - Mars-Avril 1995)

