BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. The Dark (02:05)
2. A Private Matter (01:32)
3. The Sweet Unknown (03:34)
4. The Gate (01:39)
5. End Of The Line Part 1 (01:22)
6. End Of The Line Part 2 (02:43)
7. Next Please (00:16)
8. Untying The Knot Part 1 (01:32)
9. Untying The Knot Part 2 (01:58)
10. Untying The Knot Part 3 (01:06)
11. Cold In A Warm Place (05:38)
12. The Gathering (01:55)
13. Under The Eye (02:21)
14. In Deepest Sympathy (02:47)
15. Burning Off (00:48)
16. A Room And One Door (01:45)
17. Shocked (0:06)
18. The Gauntlet (02:16)
19. The Sheer Joy Of Creation (04:03)
20. The Waiting Room (00:26)
21. At The Mercy Of Lions (03:14)
22. Waiting For The Big One Part 1 (00:47)
23. Waiting For The Big One Part 2 (03:58)
24. At Heavens Gate (00:53)
25. Hello God (04:01)
26. Brave New World (05:38)
27. The Stage Door (0:04)
28. The Switch (02:34)
29. The Cross (05:00)
30. Auld Lang Syne (01:32)

FORMATION :

John Poloyannis

(guitares)

Les Dougan

(chant)

Tom Behrsing

(claviers)

ARAGON

"Mouse" + Rétrospective

Australie - 1995

SI Music - 67:31

 

 

Enfin ! Tel est le premier mot libérateur qui vient à l'esprit en évoquant la sortie ce mois-ci de Mouse. Rarement, en effet, un album aura été attendu avec autant d'impatience et de curiosité. Il faut dire que le groupe australien a vu sa réputation grimper de façon vertigineuse dès la publication de son premier album. Aragon ne s'attendait certainement pas à ce succès; on peut alors imaginer la pression qui a du peser sur les épaules des musiciens, désirant à coup sûr ne pas décevoir les espoirs placés en eux en créant une œuvre parfaitement aboutie.

Maintenant que cet album est enfin là, il est possible de juger sur pièce et de rendre notre verdict : Aragon, feu de paille "médiatique" ou formation majeure de la scène progressive ?

L'histoire d'Aragon débute en 1985 à Melbourne, lorsque Tom Behrsing (claviers) et John Poloyannis (guitares) se rencontrent à l'université. Tom est né en Allemagne (le 14 juin 1961), mais il émigré très jeune en Australie. Il a joué de la guitare et de la basse avant de se décider à prendre des cours de piano. John, lui, est né (le 26 janvier 1960) en Egypte, de parents grecs, qui s'installent eux aussi, lorsqu'il a 4 ans, en Australie. C'est un autodidacte passionné.

Se découvrant de nombreuses affinités musicales, ils décident de former un groupe, et partent à la recherche d'autres musiciens. Répondant à une petite annonce parue dans un journal local, Les Dougan (né le 17 avril 1960), se présente et est immédiatement accepté. Il est écossais, a taté de la guitare, de la batterie, et joué dans plusieurs groupes avant d'émigrer lui aussi pour l'Australie, déçu par le monde musical de son pays. Là, il intègre un groupe de folk, Claymore, puis rejoint donc Tom et John.

En fait, le "groupe" Aragon se réduira, un peu par la force des choses, et surtout par les liens très étroits qui vont se tisser entre les trois musiciens au fil des ans, à ce trio quelque peu inhabituel. Tony Italia, le batteur (présent sur Don't Bring The Rain et quelques titres de Rocking Horse) ne pourra pas s'intégrer complètement pour des raisons professionnelles puis familiales, mais reste encore très attaché au groupe. Quant à Rob Bacon, le bassiste, il quittera définitivement le groupe après le premier album.

Le nom Aragon est choisi un soir de beuverie dans un pub du même nom, mais aussi parce qu'il leur rappelle un personnage du "Seigneur Des Anneaux", un de leurs livres favoris. Aux dires du groupe, comme ce nom désigne également, entre autres (!) un écrivain français et une région d'Espagne, il représente assez bien l'esprit multiculturel et ouvert du trio. Nous sommes alors en 1986.

Très rapidement, le groupe se met à composer (plusieurs titres de cette époque seront publiés plus tard sur Rocking Horse) et prépare des concerts. Déjà, une approche théâtrale est envisagée, mais ne sera vraiment effective qu'un peu plus tard. Une première démo est enregistrée, puis une seconde (qui contient notamment les morceaux "Rocking Horse" et "Changes"). Et les concerts continuent.

Enfin, de nouvelles compositions sont écrites, et le groupe envisage de sortir un mini-album en vinyl. Celui-ci, intitulé Don't Bring The Rain, voit le jour en 1988. Il est bien sûr l'occasion pour Aragon de faire connaître sa musique au reste du monde, et la réponse ne se fait pas attendre : passages radio et intérêt de plusieurs maisons de disques (Ugum en France, Progressive Records aux États-Unis). Devant ce succès inattendu, le groupe décide de ressortir l'album en CD, et enregistre trois compositions toutes fraîches pour amener sa durée à un niveau raisonnable.

En 1990, la folie Aragon s'abat sur le monde ! Tous les fanzines prog et de nombreux magazines ne tarissent pas d'éloges sur ce qui n'est ni plus ni moins que le "renouveau de l'avenir" du rock progressif ! En France, même Best en fait une chronique dithyrambique et un fan-club, tel une ville-champignon de la "Ruée Vers L'Or", est même créé (il a hélas disparu depuis !).

Mais cet album méritait-il tant de tapage ? On ne peut pas refaire le passé, et il est bon de toute façon qu'un groupe de "progressif" puisse susciter un aussi large engouement (surtout lorsque celui-ci parvient à atteindre les médias 'officiels'...), mais il semble que non. Don't Bring The Rain est certes très réussi, mais certainement pas un chef-d'œuvre, en tout cas pas le chef-d'œuvre qu'ont décrit certains. Il apporte néanmoins un regard nouveau sur le genre 'néo-progressif' auquel il est inévitable de le rattacher.

On pourrait même dire en extrapolant quelque peu qu'il est le précurseur du 'heavy-progressif' très en vogue aujourd'hui : un mélange de violence (guitares rageuses, chant), souvent contenue toutefois et de musique symphonique et mélodique (les claviers très présents, les solos de guitare). Cet album met en exergue le talent et la personnalité de trois artistes brillants, même si Les Dougan est plus particulièrement mis en avant. Il est vrai que sa voix, et l'utilisation qu'il en fait, n'a rien de banal. Elle est en effet très expressive, parfois un peu maniérée, et surtout très hargneuse, à la façon des chanteurs de hard !

Peu de gens doivent encore ignorer cet album, alors on peut se contenter de citer les morceaux de bravoure que sont "Company Of Wolves" (9:22) et "The Crucifixion" (15:39), les belles balades "Gabrielle" (3:30) et "The Cradle" (5:31), au final plus dynamique, et les plus conventionnels "For Your Eyes" (4:44), "Solstice" (3:40) et "Cry Out" (5:33), sans oublier l'anecdotique reprise de "For Your Eyes" (1:14) à la fin de l'album ("pour le fun", dit le groupe !). Précisons également que la production est assez moyenne (les choses se sont arrangées depuis) et que la batterie (acoustique - bien ! - ou électronique - moins bien !) reste le "bémol" de l'album. Là aussi, même si le groupe a perdu son batteur, l'avenir amènera des progrès.

Complètement abasourdi par le succès rencontré, le groupe parvient tout de même à gérer son avenir, et signe un contrat avec Platinum/Warner-Chappell en Australie, et SI Music pour l'Europe. Cela lui permettra désormais d'accéder à des studios d'enregistrement plus à la hauteur de ses ambitions. Le revers de la médaille, c'est que ces studios ne lui seront ouverts qu'en dehors des heures d'occupation : pas facile dans ces conditions de prévoir un planning bien défini.

C'est pourtant ce que fait Aragon en se lançant, dès 1991, dans l'écriture d'un concept-album, Mouse. Un nom qu'on n'a pas fini d'entendre !!!

A cette époque, et consécutivement à l'abandon de la section rythmique, le rôle des séquenceurs prend une place majeure dans la musique du trio. La batterie, la basse et de nombreuses parties de claviers sont désormais programmées. L'écriture des morceaux se fait à trois, et il paraît difficile désormais d'intégrer de nouveaux musiciens.

Les mois passent, et Mouse n'aboutit pas. Le groupe réalise à quel point l'élaboration de son projet est complexe, et comme il veut absolument donner le meilleur de lui-même, pas question de sortir n'importe quoi. De plus, les studios ne désemplissent pas, et les musiciens ne peuvent pas enregistrer comme ils le voudraient. De son côté, le public attend !

Pour le faire patienter, Aragon décide de sortir un CD-single, en préambule à son album. Finalement, ce sera tout un acte de Mouse, le cinquième, qui verra le jour en 1992. "Nous avions trop d'idées pour un simple CD-single, le format n'était pas adapté. Alors on a décidé de sortir The Meeting comme une introduction à Mouse. Ce sera l'acte manquant. Mais nous ne voulons pas révéler l'histoire complète...".

Ce mini-album s'avère une réussite. La production est excellente (une clarté sonore très pure), l'inspiration très variée et plus riche musicalement que Don't Bring The Rain (percussions, sax, claviers inédits). Pourtant, l'ossature de l'album est très proche de celle de son prédécesseur : morceau introductif percutant, long titre épique - "The Changeling" (9:46) -, belles balades... La voix de Les Dougan est plus dramatique que jamais, tant furieuse que posée, la guitare de John Poloyannis se fait lyrique et les daviers multiples de Tom Behrsing enrobent le tout d'un symphonisme souvent majestueux. The Meeting nous met en appétit et laisse augurer du meilleur.

Ce meilleur, qui tarde encore et encore à venir...

En décembre 1992, le groupe arrête l'enregistrement de Mouse pour préparer des concerts, puis se remet au travail sur son futur "bébé". Hélas, il faut encore attendre les heures creuses du studio. Pour couronner le tout, Gary Moorhead, qui leur avait permis de signer le contrat avec Platinum, décide de poursuivre sa carrière dans l'enseignement de la musique. Aragon se retrouve un peu perdu, sans "protecteur" au sein du label.

Le groupe décide alors de faire paraître, sous la pression des fans, d'anciens titres jusqu'ici disponibles uniquement en K7 démos. Cette "compilation", intitulée Rocking Horse, contient six titres (de 4:34 à 20:00) dont l'épique titre éponyme. En dépit de son ambition, celui-ci se révèle un peu trop long et répétitif (c'est le syndrome du 'premier morceau long', ils ne sont pas les seuls à l'avoir connu !) : la voix est souvent calme, les synthés dominent, mélancoliques, et les accélérations sont rares. Un document sympathique, qui met en lumière le passé du groupe.

On notera également d'autres bons titres comme "Secrets" ou "Changes", très réminiscents de l'époque Don't Bring The Rain. Quant à la qualité sonore, elle est ce qu'elle est (et le groupe a la franchise de le reconnaître), moyenne sans plus, comme une bonne démo. Ce CD, sorti en 1993, est avant tout réservé aux inconditionnels du groupe.

Les semaines, les mois continuent de s'égrener. Et l'enregistrement s'effectue, lui, au compte-gouttes. Il faudra encore deux ans (!) pour tout boucler, avec l'aide d'un ingénieur du son du studio, Chris Corr, qui s'est pris de passion pour cet album, et tient à le voir aboutir.

Et en cette fin d'été 1995, le monde découvre enfin ce tant attendu Mouse. Cette œuvre conceptuelle apparaît d'entrée beaucoup plus qu'un simple album. L'histoire et la musique sont en effet intimement liées, et l'on devine aisément, tant à la lecture du livret du CD qu'à son écoute, tous les efforts qui ont présidé à la création de ce qui est en fait le deuxième véritable album d'Aragon.

Nous ne vous raconterons pas cette histoire, à la fois pour respecter le souhait du groupe de préserver sa découverte à chaque auditeur, et ensuite parce que justement notre perception ne sera sûrement pas la vôtre - ni meilleure, ni pire, ni bonne, ni mauvaise.

Dès l'album Dont Bring The Rain, Aragon tenait à préciser les choses : "Les textes sont importants pour nous, et notre inspiration est très diverse. Cet album traite à la fois des rêves que chacun doit avoir, de l'avenir difficile, de Noël (par la vision que peut en avoir un enfant), de suicide, de drogue et même de politique ou de religion. Mais nous ne voulons pas nous lancer dans des explications de texte. Bien au contraire, nous espérons que chacun imaginera sa propre chanson...".

Voici donc seulement quelques indices, quelques bribes pour susciter votre intérêt et vous mener à la découverte de l'histoire de Mouse.

D'abord, "mouse", cela veut dire "souris". Et qu'ont-elles de particulier, les souris ? Elles sont nombreuses et se ressemblent toutes ? C'est cela ! Ce sont de plus des animaux peureux, et en même temps, curieux. Et si quelque chose venait à se dérégler dans cet ordre si bien établi, que se passerait-il ? L'histoire des hommes ne ressemble-t-elle pas, ou plutôt, est-ce que certains ne voudraient pas la faire ressembler à celle de souris ?

Vivre ses rêves, garder ses illusions, être soi-même, n'est-ce pas ce que chacun d'entre nous est en droit d'espérer ?

Si nous insistons sur l'importance de l'histoire, qui est partie intégrante de l'album, c'est aussi parce que sa lecture vous rendra l'approche musicale complètement différente.

Car sans rien connaître du récit, on reste musicalement un peu sur sa faim; on peut même aller jusqu'à être déçu. Le concept semble écraser les musiciens d'un poids dont ils ne parviennent pas à se libérer. Les parties instrumentales apparaissent bridées, rares, essentiellement dominées par les claviers de Tom Behrsing, et un cruel manque de dynamisme se fait sentir sur la longueur du CD.

Au contraire, avec la trame de l'histoire à l'esprit, c'est un tout autre voyage qui s'offre à nous. Les 30 (!!!) petites pièces (de 0:15 à 5:37 pour un total de 68:32) qui composent l'album sont autant de flashs, tous reliés entre eux, qui illuminent l'œuvre.

Plus que jamais, la voix de Les Dougan est omniprésente, au point même qu'elle conditionne, en fonction de notre jugement la concernant, l'intérêt que nous allons porter à Mouse. Certains la trouvent magnifique et théâtrale, d'autres par contre lui reprochent ses intonations exagérément maniérées. Dans un souci d'objectivité, on peut affirmer que Les Dougan, dès qu'il s'exprime dans un registre plus conventionnel et plus naturel, est assurément l'un des meilleurs chanteurs du monde progressif.

Ces mises en garde sont réellement importantes, car le chant, par son caractère hégémonique (heureusement sous de très nombreuses formes), est la première étape dans la découverte de l'album. Cette initiation, telle la surface d'un étang après qu'on y ait jeté une pierre, s'effectue alors sous forme de cercles concentriques, dont le centre est bien sûr le chant. N'hésitez donc surtout pas à multiplier les écoutes, Mouse prend à chacune d'elle une dimension supplémentaire.

Car la musique ne se contente pas du tout de jouer le rôle de faire-valoir. Les claviers, aux sonorités on-ne-peut-plus variées, dominent les débats d'un point de vue musical. Ils sont chargés, tel un joyeux luron au cours d'une soirée risquant de perdre son entrain, de créer les différentes ambiances.

Par conséquent, on les découvre, dans une optique constamment symphonique, dans différentes configurations : en nappes orchestrales, dans le rôle d'enrobage sonore de motifs mélodiques ou de bruiteurs, solistes (beaucoup trop rarement !)... Quant à la section rythmique, elle est excellente, au point même qu'on a parfois du mal à ne pas imaginer un batteur derrière ses fûts et un bassiste triturant ses cordes ! Seule la guitare, donc, apparaît plus délaissée. Présente en accompagnement (violente parfois, acoustique souvent) ou dans une tâche rythmique, elle est beaucoup trop avare en solos. C'est réellement un manque, car "Cold In A Warm Place", qui en contient justement un, fait ici figure de bijou esseulé... (un solitaire, en quelque sorte...).

Mouse n'est en fait ni plus ni moins qu'on 'opéra-rock' en sept actes (avec The Meeting, cela fait même huit !; ceux-ci engendrent autant d'atmosphères particulières, à appréhender dans leur globalité et surtout leur continuité pour être persuadé de la cohérence du tout. L'œuvre s'écoute ainsi dans sa totalité ou ne s'écoute pas !

Aragon a indéniablement atteint ici sa pleine maturité, tout en conservant le cachet de ses vertes années. Il n'y a donc aucune raison que Mouse ne séduise pas autant de personnes que ne l'avait fait en son temps Don't Bring The Rain...

Plus généralement, le trio sera jugé sur la voie stylistique dans laquelle il s'est engagé et qu'il est peut-être, finalement, en train d'ouvrir : une "musique néo-progressive". "Musique" étant bien sûr ici le terme essentiel dans la mesure où l'aspect "rock", au regard de la langueur qui caractérise globalement Mouse, est devenu chez Aragon beaucoup plus un moyen parmi d'autres qu'une fin en soi...

Beaucoup trop d'images se bousculent encore dans nos esprits pour prédire avec certitude et précision quelles seront la portée et la durée de vie du présent album... Tout juste peut-on déjà affirmer que Mouse n'est pas le chef-d'œuvre tant espéré par beaucoup. Quoi qu'il en soit, une chose est sûre : Aragon a une valeur symbolique trop importante dans le microcosme progressif pour ne pas se donner sans préjugé à Mouse et lui donner en conséquence la possibilité de nous conquérir...

Christian AUPETIT, avec Olivier PELLETANT

(chronique parue dans Big Bang n°13 - Septembre-Octobre 1995)