
PISTES :
1. A Day Among Four Walls (12:04)
2. Wasted Time (5:40)
3. Down (10:28)
4. Season Of Death (8:43)
5. Boredom (8:33)
6. Grain Of Sand Lost In The Sea (8:55)
FORMATION :
Michele Epifani
(orgue, piano électrique, Mellotron, synthétiseurs, harpsichord, guitares électrique et acoustique, flûte à bec, chant)
Piero Ranalli
(basse)
Mino Vitelli
(batterie, djembe, tabla Arabe, spring drum)
AREKNAMÉS
"Areknamés"
Italie - 2003
Black Widow - 54:36
Aux côtés de groupes au rock progressif volontiers défricheur et personnel, il est toujours intéressant de découvrir une formation décomplexée et affichant fièrement ses influences. Et ce d'autant plus lorsque ces influences ont l'originalité de puiser dans un vivier très (trop) peu exploré dans le prog actuel, à savoir celui produit par les années 1970/71. Les groupes issus de cette période (pour la plupart signés sur le fameux label Vertigo) offrent une musique, sous-genre du prog à part entière, des plus séduisantes mais devenue, par la force des choses, plus marginale.
Areknamés, trio italien auteur d'un premier album éponyme, a aujourd'hui la bonne idée de s'en inspirer (mais pas seulement, comme nous allons le voir) pour nous convier à un saisissant voyage dans le temps. Un rapide examen de l'impact du progressif 'seventies' sur les générations ultérieures montre que les années 1970/71 n'ont pas suscité autant d'intérêt chez les artistes de notre mouvement que les deux années suivantes, symbolisées entre autres par les œuvres majeures de Yes et Genesis. Pourtant les 'early-prog years', comme on a coutume de les nommer, regorgent d'excellents groupes, et ce dans un grand nombre de pays, principalement européens (Angleterre et Allemagne en tête), la plupart hélas éphémères et auteurs de seulement un ou deux albums. Aux côtés de Van Der Graaf Generator, Gracious!, Cressida, Raw Materiel, Indian Summer, Still Life ou encore Frumpy et The Trip forment une liste non exhaustive de quelques incontournables.
Le son de l'époque est caractérisé par un chant souvent chaleureux, des guitares «brut de décoffrage», à la fois blues, (heavy) rock et psychédéliques, et un orgue Hammond virevoltant, puissant et omniprésent (dans le meilleur des cas il est accompagné de mellotron et de piano électrique). Les albums sont assez typiques; sans être d'une complexité labyrinthique, ils possèdent un charme particulier et reflètent un certain état d'esprit : on a l'impression que rien ne pouvait arrêter leurs auteurs, il restait encore beaucoup à tenter ou à mélanger. Malgré des expérimentations en tous genres et des idées farfelues, la pilule passe car le tout est alimenté par un enthousiasme comme on en applaudit que trop rarement aujourd'hui.
Cette période progressive, et plus encore son côté obscur (paradoxalement à l'enthousiasme dégagé, les paroles sont souvent 'noires', voire morbides ou sataniques), est citée par Michele Epifani, le leader de Areknamés, comme principale source d'inspiration. Le chanteur-guitariste-claviériste ne cache d'ailleurs pas son admiration pour Peter Hammill. Si ce premier album est frappé du sceau Van Der Graaf Generator, notamment au niveau du chant et des ambiances développées, il ne tombe jamais dans le cliché et se pare de senteurs diverses qui lui confèrent au final une bonne dose d'originalité. Les claviers évoquent ainsi un croisement entre le Egg du sémillant et productif Dave Stewart et le déjà nommé Still Life alors que les guitares ont un accent 'doom' très prononcé.
On ne s'étonne dès lors pas d'apprendre que le maestro apprécie aussi le heavy-rock des années 70 (Black Sabbath, Captain Beyond, Jericho, Warhorse... là encore des groupes issus du prolifique label Vertigo). Les six présentes compositions, fruit de plusieurs années de travail et de réflexion, font preuve d'une belle maturité. Le fait que Michele Epifani s'accapare l'écriture (musique et textes) et une bonne partie de l'interprétation tend à faire de Areknamés un projet solo déguisé et non un véritable collectif.
Pourtant, à l'écoute de l'album, on n'a jamais l'impression d'avoir affaire à un travail de muiti-instrumentiste. Il faut dire que la section rythmique à visage humain contribue grandement à la réussite de cette œuvre. Ah, qu'il est bon d'entendre une vraie batterie, et des percussions aussi variées que le djembé ou le tabla Arabe ? Si les musiciens sont sûrs de leur art, ils se montrent très sobres. Ici, l'accent est mis sur les atmosphères, sombres mais nourries de subtils contrastes.
Chaque morceau réserve son lot de rebondissements. Les thèmes mélodiques sont profonds, mélancoliques (nostalgiques ?) et gorgés d'émotion(s). Le chant Hammillien est particulièrement convaincant et se montre suffisamment varié pour ne pas lasser (il est même parfois déformé par des effets psychédéliques), les parties de claviers (à la Dave Stewart pour quelques plans d'orgue et de piano électrique tout simplement bluffant) figurent parmi les plus jubilatoires entendues de mémoire récente, les nappes de Mellotron arrivent au bon moment (pas de remplissage stérile), les riffs de guitare, puissants et lourds, tendus mais pas frénétiques (on est loin du heavy metal), collent parfaitement à la musique et génèrent des contrastes dynamiques du meilleur effet, la basse délicate ou saturée fait merveille, la batterie légère et travaillée cimente agréablement le tout. Ces éléments se chevauchent et se complètent pour donner naissance à une œuvre passionnante, riche et équilibrée, dont le délicieux et persistant parfum seventies en fait une forme d'hommage à un certain rock progressif, à la fois symphonique et tourmenté.
Areknamés possède une identité déjà bien affirmée. Certes, on peut opérer quelques rapprochements avec des formations récentes, La Maschera Di Cera pour l'intensité dramatique et la basse vrombissante, Discipline ou Dagmahr pour les références à VdGG et la dimension rock, mais ils sont finalement superficiels et n'altèrent en rien le formidable talent de cette formation Italienne.
Yann CARREAU
(et les envolées lyriques de Fabien CLAIR)
Entretien avec Michele EPIFANI :
Quelles musiques ont influencé ton parcours artistique, en général et plus particulièrement en matière de rock progressif ?
En fait, je suis plutôt de formation classique. Je n'avais pas plus de cinq ou six ans lorsque j'ai posé mes mains sur un piano pour la première fois. J'ai ensuite étudié la musique et je suis titulaire de diplômes de composition et d'orgue - mon premier instrument. Mon activité classique se limite désormais à la composition, car j'ai réalisé que dans cette musique, il faut faire un choix : jouer ou composer. Quant au rock progressif, je ne me souviens plus du moment où j'ai découvert cette musique, mais il était naturel pour moi de m'y intéresser : mon père jouait du piano électrique dans deux groupes de jazz-rock italiens, Diapason et Prehiera di Sasso, qui ont publié un album partagé en 1975, aujourd'hui très rare. Il y a toujours eu beaucoup de disques à la maison. Mon éducation musicale s'est ainsi faite entre Bach et Colosseum !...
Le nom de ton groupe, Areknamés, est aussi le titre d'une chanson de Franco Battiato. Pourquoi l'avoir choisi et quelle est sa signification ?
C'était surtout de notre part un hommage à ses premiers albums, en particulier le deuxième (Pollution), sur lequel figure la chanson en question. Le mot lui-même est, semble-t-il, un mélange de deux mots italiens inversés : «semancherà» signifie plus ou moins «si cela venait à manquer». Ce n'est qu'une interprétation de ma part, mais j'apprécie le fait que ce nom implique l'idée d'absence. Souvent, lorsque je compose, c'est précisément pour combler un vide, un manque.

Ce premier album possède un son très «années 70», avec un côté sombre et 'heavy'. Doit-on voir là l'expression d'une nostalgie ? D'un pessimisme ? Quels sont les groupes progressifs de cette époque qui t'ont le plus influencé ?
Comme je l'ai déjà dit, j'ai été familiarisé très tôt avec les grands groupes progressifs, comme King Crimson, Genesis, ELP, Soft Machine, Focus, etc. Dès lors, le seul moyen de découvrir d'autres groupes était de m'intéresser à des formations plus 'underground'. Parmi les découvertes les plus marquantes, je citerais Dzyan, Opus Avantra, 2066 And Then, Indian Summer, Paternoster, German Oak, Fuchsia, Food Brain... La liste est longue !!
Ne craignez-vous pas d'être considérés comme d'indécrottables nostalgiques ? Ecoutez-vous quand même des groupes actuels ?
Nous adorons le son des années 60 et 70 comme le montre notre musique, mais nous avons essayé d'éviter l'erreur de prétendre que nous sommes coincés dans cette époque. Ce que nous exprimons par notre musique, ce sont des choses actuelles...
Quelle est ta méthode de composition ? Attaches-tu une importance particulière aux textes ? Écris-tu d'abord la musique ou les paroles ? Quels sont tes principaux thèmes d'inspiration ?
J'ai composé tous les morceaux au piano avant même la formation du groupe. J'ai ensuite tenté de ménager de la place à l'intérieur des chansons pour insérer des passages plus improvisés. Nous avons toujours aimé improviser, en répétition comme sur scène. Quand j'ai commencé à composer cet album, en 1997, mon objectif était de faire un concept-album. Le thème aurait été un voyage dans mon subconscient, à travers mes peurs et mes obsessions. Finalement, j'ai estimé que le concept n'était pas indispensable à la compréhension de la musique, et j'ai décidé de le laisser «caché». Ceci dit, je crois que le lien très fort qui existait au départ entre les morceaux demeure d'une certaine manière. Les textes s'apparentent à une sorte d'autoanalyse, à base de souvenirs, de pensées, de rêves, etc., qui se succèdent par associations d'idées. Certains thèmes sont récurrents, comme la chambre, la mer, et la présence d'une figure féminine. Au final, on peut voir cet album comme une œuvre conceptuelle, mais le concept en question, de par sa nature intrinsèque, n'est pas immédiatement apparent.
Le groupe comporte quatre instruments mais seulement trois musiciens. Est-ce une configuration définitive ? Vous permet-elle de donner des concerts ?
En fait, nous sommes désormais quatre, Stefano Colombi ayant intégré le groupe. Avant la sortie de l'album, nos concerts s'apparentaient à un mélange de Can et de VdGG, mais avec une atmosphère plus sombre et sans guitares. Désormais nous essayons de combiner le côté improvisé et un set globalement plus structuré.
Tu as probablement déjà écrit de nouveaux morceaux. Pour quand peut-on espérer le prochain album ? Le champ d'influences va-t-il s'élargir à cette occasion ?
Peut-être, pour ce qui est de la frange plus jazzy du progressif des années 70... Je pense notamment à des groupes comme Colosseum, Hannibal, Ben ou Midnight Sun...! Ça me plairait beaucoup. Quant au prochain album, nous enregistrons la batterie en ce moment même. Tous les morceaux sont déjà composés et arrangés. J'espère que ce second album pourra sortir dès l'année prochaine. Il est encore trop tôt pour en dire plus, mais je suis sûr qu'il sera assez différent du premier.
Un dernier mot pour nos lecteurs ?
Je voulais juste dire que cette musique vient du plus profond de nos âmes, sans concessions aux modes du moment. J'espère que ceux qui écouteront cet album apprécieront notre démarche.
(chronique et entretien parus dans Big Bang n°55 - Octobre 2004)

