BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. The Skeletal Landscape Of The World (6:42)
2. Deceit (10:15)
3. Outcast (4:04)
4. La Chambre (7:26)
5. Snails (7:31)
6. Yet I Must Be Something (5:15)
7. Ignis Fatuus (11:22)
8. Stray Thoughts From A Crossroad (7:24)
9. A Grotesque Gift (1:23)
10. Someone Lies Here (4:43)
11. Pendulum Arc (6:49)
12. The Web Of Years (5:08)

FORMATION :

Michele Epifani

(chant, claviers)

Piero Ranalli

(basse)

Simone Antonini

(batterie, percussions)

Stefano Colombi

(guitares électrique et acoustique)

AREKNAMÉS

"Love Hate Round Trip"

Italie - 2006

Black Widow - 78:02

 

 

Après un premier album éponyme en 2003, unanimement respecté et apprécié sinon acclamé par la critique prog' et répondant aux attentes incongrues de ceux qui rêvaient d'entendre du VDGG interprété par un groupe issu de la scène de Canterbury, Areknamés récidive avec un Love Hate Round Trip bicéphale, donc forcément entre le monstrueux et le trop humain.

Ce disque est édité par le label Black Widow, ce qui est plus qu'un indice en soi. Sur la couverture du livret, la photo d'une rue de banlieue; celle d'une ville probablement anglo-saxonne. En gros plan, une volée de quatre marches d'un escalier de teinte marron-gris, longé par un mur de pierre (de type "pavé") de même couleur se dirigeant telle une ligne de fuite, vers un magasin de pompes funèbres en arrière plan. Les lettres de l'enseigne de l'échoppe apparaissent à l'envers. Funeral Service Gillman. Au premier plan, inscrit sur le mur à la peinture blanche, le titre du disque : Love Hate Round Trip, véritable annonce de ce qu'il contient. La réalité est un yo-yo, le changement la seul constante. De l'amour à la haine, de la noirceur à la clarté, un va et vient permanent. "The vortex of passion / Makes us alive and dead / At the same time".

L'intérieur du livret est dans le même esprit esthétique. Le texte de chaque chanson est illustré par une photo ou une peinture sombre et mystique, à l'image de ce tableau de Balthus ou celui de Bosch qui ne peuvent nous laisser indifférents. Une photo du groupe en ombre chinoise dans la lumière du soir clôt le livret. On ne distingue même pas les visages. Ce cliché mystérieux surmonte la traditionnelle liste des remerciements où l'on croise une multitude de noms, certains connus ou célèbres, dont la présence ici nous semble logique (Colosseum, Frost, Man et Wicked Mind bien sûr), ou nous paraît surprenante (Agitation Free, Wishbone Ash, Chocolate Watch Band, Mahavishnu Orchestra).

Ces détails peuvent paraître excessifs et minutieux mais je me fais un devoir de vous les citer dans l'espoir de considérer cette œuvre sous un angle convenable, comme si nous  découvrions ensemble l'univers d'Areknamés pour la première fois et le laissions pénétrer en nous par nos yeux et nos oreilles, comme si nous pensions ne pas pouvoir pleinement le comprendre et en écrire ou dire quoi que ce soit tant que tous ses composants ne seraient pas descendus dans nos bouches et au bout de nos doigts.

Le livret nous apprend également que nous allons entendre de la trompette à plusieurs reprises, qu'il y a eu un remplacement au poste de batteur et que Stefano Colombi est cette fois sollicité à temps plein à la guitare. On s'apercevra ensuite qu'une des différences de taille avec le précédent album est bien la place plus importante donnée à cet instrument, sans pour autant parler de retrait ni même recul des parties de claviers de Michele Epifani (mise à part le melloton qui se fait plus discret). A travers des arrangements joliment subtils, des soli très techniques, des interventions inventives et pleine d'à propos, la guitare de Colombi vient avantageusement compléter celle de plomb du leader.

Malgré ces changements, ces nouveautés, la musique d'Areknamés pourra sembler familière (surtout aux fans de VDGG). On pense alors la connaître par coeur mais c'est sans compter sur sa mutabilité, sa manière de se transformer selon la force et l'état de notre âme. Selon l'angle d'approche (en voiture, en concert, entre amis, seul pendant un coup de fatigue, de rage...), son aspect est modifié par ce qui nous arrive.

Conçue comme un double album dès le départ, la première partie de Love Hate Round Trip (les six premiers morceaux) est la plus agressive, la plus lourde et sauvage. Presque dangereuse, comme avec le venimeux "Outcast" (3 :15). Même l'allégresse de "La chambre" (7:25) semble méchante, limite arrogante. Le peu de douceur ou les quelques envolées floydiennes que l'on retrouvait sur le premier album semblent s'être évaporées. Les rythmes sont plus saccadés, plus syncopés que jamais. Une telle noirceur insidieuse, un tel désenchantement peut faire frissonner comme pendant "The Skeletal Landscape Of The World" (6 :40), lourde entrée en matière (doom ?) qui fait surgir des profondeurs le souvenir d'un vieux Black Sabbath. Mais la principale référence reste VDGG : même folie mélodique, même intensité narrative d'écorché vif, mêmes arrangements enflammés, même rythmique déstructurée.

Pour s'achever, ce premier chapitre, véritable lune noire, ne pouvait trouver mieux que la mélodie déchirante de "Yet" (5:15), ritournelle philosophique triste et désabusée à la poésie métaphysique d'une lucidité effrayante. "If I were born blind / I would be safe / From the mirror's torture / But lose the horizon of the sea. / If I were born a star in the sky / I wouldn't care about the lovers / Who point at me on their first-kiss day. /  The vortex of passion / Makes us alive and dead / At the same time / The vortex of passions / Makes me understand / I was born a weed / I'll take my course / And I'll be wowed down". Avec pour coda, une de ces ébouriffantes sorties d'orgue vintage comme savait si bien les inventer Mike Ratledge quarante ans plus tôt (ainsi que son émule Dave Stewart qui, il est vrai, a eu le mérite de les disséminer).

C'est avec sa deuxième partie (les six morceaux suivants) que Love Hate Round Trip fait vraiment la différence. C'est la face la plus lumineuse du projet, la plus inattendue et aventureuse aussi. Et tout en restant musicalement dans la lignée du premier album, Areknamés choisit d'exploiter plus fortement les directions prises alors et d'en explorer de nouvelles : la trompette débridée de Luigi Belfatto, les impros jazzy sur "Stray Thoughts From A Crossroad" (7:25), l'expérimental sur "A Grotesque Gift" (1:20), le proto hard-rock médiéval avec "Someone Lies Here" (4:48), le jazz rock fusion avec "Pendulum Arc" (6:50). La musique se met alors à vibrer dans la lumière et passe avec une telle intensité que l'on ne s'entend plus penser. Et puis l'allégresse relative s'arrête d'un coup avec "The Web Of Years" (5:10), le morceau conclusif et son petit côté Porcupine Tree dépressif. "I feel everyday / Like something passed away". L'air redevient chargé, immobile comme au début; si immobile qu'après ça, on se demande si on est pas devenu sourd.

Sans qu'il y ait eu de modification fondamentale dans la façon d'envisager son art, Areknamés nous a proposé avec ce Love Hate Round Trip un album plus élaboré et abouti que le précédent; à première vue, un voyage avec un aller tourmenté et un retour plus serein, voire enjoué. Mais, à l'image du splendide "The Web Of Years", plus apaisé que véritablement paisible, Areknamés ne reste t'il pas un groupe profondément noir, prompt à avancer que ..."There is no dark side of the moon", les deux faces sont sombres ? Peu importe la couleur et sa menace sur l'opinion d'autrui puisque dans le petit monde du prog', les termes de succès et d'échec n'ont pas la même signification. Une chose reste certaine, c'est qu'en diversifiant son style, en recherchant des ambiances plus variées, ce groupe original est aujourd'hui en mesure de s'adresser à un plus large éventail d'amateurs de prog', plus seulement celui du prog' hamillien cérébral et torturé, ou du prog' véloce issu de la scène de Canterbury ou du proto dark-prog' rustique. A tous ceux là et beaucoup d'autres encore.

Alain SUCCA

(chronique parue dans Big Bang n°63 - Automne 2006)