BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. A Crack In The Ice (7:25)
2. Pins And Needles (2:46)
3. Double Vision (4:24)
4. Elea (2:36)
5. The Hanging Tree (7:09)
6. A State Of Grace (3:26)
7. Blood Red Room (1:47)
8. In The Blink Of An Eye (5:29)
9. (Don't Forget To) Breathe (3:40)
10. Serenity (2:10)
11. Tears In The Rain (5:43)
12. Enemy Without (5:05)
13. Running From Damascus (3:44)
14. The Visitor (6:13)

FORMATION :

Paul Wrightson

(chant)

John Mitchell

(guitare, chœurs)

Clive Nolan

(claviers, chœurs)

John Jowitt

(basse, chœurs)

Mick Pointer

(batterie)

ARENA

"The Visitor"

Royaume-Uni - 1998

Verglas Music - 59:37

 

 

La profession de foi adressée à la presse par le management du groupe a le mérite d'être claire. En voici un extrait : «Ce nouvel album doit permettre à son auteur d'effectuer en douceur la transition entre le marché purement progressif et celui des amateurs de rock en général...». Voilà une déclaration qui, a priori au moins, ne rend pas la découverte de The Visitor très engageante... Le mouvement néo-progressif étant connu pour ses velléités commerciales, on se demande bien la musique que cette volonté de ratisser large en terme d'auditoire peut engendrer... Gardons nous néanmoins de tout jugement hâtif, on connaît les bêtises que cela peut conduire à émettre...

Arena a choisi d'illustrer le propos musical de ce troisième album studio sous la forme d'un concept. Quatorze titres ont ainsi été réunis pour donner corps à cette œuvre de 62 minutes, dont on constate immédiatement une particularité : l'absence de suite comme c'était le cas pour Songs From The Lions Cage et Pride, aucune composition ne dépassant en effet les 7 minutes... L'écoute va vite nous éclairer sur l'incidence de ce constat. Les enseignements sont effectivement rapides... et rassurants. La plupart des morceaux sont enchaînés et constituent une trame somme toute cohérente et séduisante...

La stratégie du groupe a donc clairement changé, et semble consister à ne plus ménager dorénavant la chèvre et le chou. Car finalement, ces suites, qu'un réflexe pavlovien nous conduit à regretter initialement, n'étaient qu'une caution au bon goût progressif de leur auteur. Face aux pièces plus ramassées et proches du format chanson, elles offraient en effet l'assurance qu'Arena avait une réelle ambition progressive...

The Visitor tord donc habilement le cou à cette tactique initiale, et prend ainsi la forme d'une œuvre bien plus cohérente que ses devancières, les apparences jouant finalement totalement en sa faveur... Plus aucune dichotomie n'est donc à déplorer entre ambition et concession, ces deux éléments se fondant l'un dans l'autre en toute équité. Le résultat est indéniablement convaincant, et offre à Arena un visage expurgé de tout rictus racoleur... Sans crier au génie, force est de constater que le quintette anglais fait ici preuve d'un rare brio : non seulement il ne fait aucun doute qu'il conservera son public de la première heure, mais les portes d'une reconnaissance plus grande lui semblent effectivement et dorénavant ouvertes. Au diable, point d'âme n'a donc été vendue...

Le pari n'était pourtant pas gagné d'avance. Le fait, par exemple, qu'Arena soit incapable de conserver une formation stable aurait pu conduire à un destin bien moins brillant; tant de groupes se sont bel et bien cassé les dents sur cette dure réalité. Comme nous le savions déjà, Keith More a donc quitté ses acolytes, et s'est vu remplacé par John Mitchell. Talentueux, ce dernier l'est assurément, mais ce constat n'est pas seulement d'ordre technique. Son jeu de guitare assez racé rompt quelque peu avec l'énergie plus typiquement rock de son devancier. C'est ainsi que certaines envolées se nourrissent d'un lyrisme atmosphérique évoquant immanquablement Pink Floyd ou... Pendragon... Remarque anecdotique certes, mais qui illustre certainement la difficulté d'une formation (néo-prog ici, mais valable pour tous les autres genres) à s'extirper de certaines références incontournables.

The Visitor ne fait donc pas preuve d'originalité, mais utilise les conventions du genre avec beaucoup d'application et de finesse. Cette subtilité se retrouve dans l'agencement des parties chantées sachant, bien que dominantes, s'effacer avec beaucoup d'à-propos pour laisser les séquences instrumentales donner libre cours à leurs développements...

Cette harmonie est sans nul doute le gage du succès que ne manquera pas de rencontrer ce troisième album studio. La reconnaissance espérée et annoncée est certainement au bout du chemin que vient d'emprunter Arena...

The Visitor ? Un subtil changement dans la continuité, qui prouve que l'on peut faire intelligemment du neuf avec du vieux... Et comme la qualité est au rendez-vous, nulle raison de s'en formaliser. Au contraire...

Olivier PELLETANT

Entretien avec Clive NOLAN :

Peux-tu tout d'abord nous éclairer sur ta signification du concept de The Visitor ?

Pour résumer, il s'agit de l'histoire d'un homme complètement au bout du rouleau, perdu dans l'immensité d'un lac gelé. Il a perdu toute illusion et ne fait plus spécialement attention à lui-même. Soudain, la glace se fend et il coule à pic dans l'eau glacée... L'essentiel de l'album relate les secondes qui suivent, et la façon dont l'homme vit cette situation qui met sa vie en péril. Il rencontre le 'Visiteur', qui l'oblige à affronter certains aspects de lui-même et de sa vie, sous la forme de quatre personnages : le Vampire, le Voleur, le Prêtre et le Clown. Il reprend alors peu à peu conscience de sa volonté de vivre, et lutte pour retourner dans le monde réel. Comme vous pouvez le voir, la thématique n'est pas particulièrement gaie, et nous abordons dans cet album des questions difficiles; mais nous avons laissé volontairement nombre de ces dernières sans réponse, afin de laisser l'auditeur se faire sa propre idée...

Contrairement aux deux premiers albums d'Arena qui étaient constitués de pièces indépendantes les unes des autres et aux durées assez diverses, The Visitor est une succession de morceaux de longueur plutôt uniforme, enchaînés les uns aux autres. Qu'avez-vous trouvé de stimulant dans cette structure plus conceptuelle ?

En fait, on peut considérer que du point de vue de la composition, The Visitor n'est qu'une seule et unique pièce de 62 minutes. On y trouve beaucoup de thèmes récurrents qui ont pour but de lui conférer une continuité du point de vue de la texture sonore comme du concept. Ecrire dans ce genre d'optique nous est apparu comme quelque chose de très stimulant.

Ce choix donne également à l'album une plus grande cohérence. Il n'y a plus de longues pièces typiquement progressives, mais pas non plus de chansons plus accrocheuses comme «Medusa» ?

Je pense que les écoutes répétées de l'album vous révéleront qu'il y a également des choses très accrocheuses sur l'ensemble de l'album. Enfin, c'est une question de goût, c'est à chacun d'en juger en écoutant... Pour notre part, nous sommes très fiers du résultat !

Le dossier de presse fourni avec l'album fait état de votre intention, ou tout du moins votre espoir, de toucher avec cet album un public plus large, qui aille au-delà des amateurs de rock progressif pur et dur. Peux-tu expliquer cette profession de foi ?

Nous ne revendiquons aucunement un virage plus commercial, à moins qu'on entende simplement par 'commercial' le fait de vendre plus d'albums ! (rires)... Nous sommes seulement conscients que The Visitor semble en mesure de séduire un public plus large, notamment du côté des amateurs de hard-rock. Nous avons cherché à donner à notre musique une couleur sonore plus actuelle, mais pour autant nous n'avons pas l'intention de faire de la dance-music !

Peux-tu nous parler du chant ? Il semble que Paul Wrightson ait définitivement trouvé ses marques et affirmé une personnalité propre avec cet album...

The Visitor est une œuvre sombre, passionnée, qui aborde des thèmes très personnels. Il fallait que sa façon de chanter vienne du coeur. L'enregistrement a été très fastidieux, énormément de temps a été pris pour «rentrer» dans l'esprit des chansons, ce qui ne fut pas immédiat.

Le jeu de guitare de John Mitchell, qui avait fait ses débuts sur The Cry, tranche assez nettement avec celui de Keith More. Il est moins rock, plus lyrique. Etait-ce voulu de votre part en le choisissant ?

Non, ce ne fut pas une démarche consciente. John nous est simplement apparu comme le candidat idéal au moment où nous l'avons rencontré. Son jeu vient vraiment du coeur. Il a un sens inné de la mélodie, et c'est ce que nous recherchions en priorité.

Votre premier album fut comparé à Marillion, le second plutôt à IQ. Celui-ci le sera peut-être à Pendragon grâce à ce jeu de guitare plus lyrique. Comment réagissez-vous à ce genre de comparaisons, et plus généralement comment vous situez-vous sur l'échiquier progressif actuel ?

Si les gens veulent comparer notre musique à celle d'autres groupes, c'est leur droit. Je pense pour ma part que c'est une vision un peu réductrice... Nous nous voyons comme un groupe de musiciens cherchant uniquement à donner le meilleur d'eux-mêmes. Nous croyons en ce que nous faisons et cherchons en permanence à aller de l'avant. Nous ne nous sommes jamais présentés comme un 'supergroupe', c'est quelque chose qui est venu de la presse. Même si, évidemment, le passé de chacun d'entre nous peut donner aux gens une idée, bonne ou mauvaise, de ce à quoi peut ressembler notre musique...

Le travail sur le livret est vraiment superbe. Peux-tu nous en parler ?

La direction artistique a été prise en charge par Hugh Syme, qui s'est occupé par le passé de la plupart des pochettes de Rush, ou encore de celles d'albums de groupes comme Faith No More, Aerosmith ou Megadeth. Nous avons commencé à discuter avec Hugh avant même d'entrer en studio. Il nous a fait part de nombreuses idées excellentes qui ont influencé le contenu même de l'album. Tout ce côté esthétique est finalement devenu partie intégrante de l'album.

Quels sont les projets d'Arena pour l'avenir proche, et les tiens ?

Nous partirons en tournée à partir de septembre. Nous commencerons par l'Amérique du Nord et du Sud, puis l'Europe en octobre et novembre. Les dates commencent à se fixer, mais il faudra encore un certain temps pour que l'itinéraire définitif de la tournée soit établi... Pour le reste, je pars avec Pendragon pour l'Amérique du Sud le 11 avril. Nous allons donner trois concerts au Brésil, un au Chili et un en Argentine. Ça va chauffer ! La prochaine tournée de Pendragon n'aura vraisemblablement pas lieu avant début 2000... Je travaille aussi avec Oliver Wakeman sur un album intitulé «The Jabberwocky» que nous devrions enregistrer à Thin Ice en mai et juin prochains. Nous espérons que le père d'Oliver - Rick, évidemment ! - s'occupera de la narration ! A part ça, il devrait y avoir une tournée de Shadowland en mai... 1999 ! Eh oui, nous planifions cela longtemps à J'avance ! Quant au nouveau Strangers On A Train, il est entièrement composé, et devrait être enregistré au début de l'année prochaine.

Entretien avec John JOWITT :

Quel est ton sentiment général à propos de The Visitor ?

Je trouve que c'est un album fantastique ! Il est très rare que je continue à me passer un album sur lequel j'ai joué pendant des mois et des mois après l'avoir enregistré, mais celui-ci est une exception. J'ai envie de l'écouter et de le réécouter sans cesse. Nous avons énormément travaillé pour tenter de faire le meilleur album possible, en changeant tout un tas de choses au cours du processus pour qu'il n'y reste à la fin plus un gramme de matière grasse superflue. L'une des choses que je préfère sur The Visitor est le jeu de guitare de John, phénoménal et bourré d'émotion. Je suis également fier de mes propres contributions, composer avec Mick et Clive fut un plaisir car ils étaient très ouverts aux idées nouvelles. Par exemple, «The Hanging Tree» est en grande partie de moi, et il y a une séquence instrumentale très bizarre dont je n'étais pas sûr que Clive accepterait de la jouer car elle n'était pas des plus rigoureuses du point de vue de la théorie musicale. Heureusement, il a su voir au-delà de cet aspect, et le résultat est un morceau que je trouve très puissant ! Bref, vous l'aurez compris, tout me plaît dans cet album, que ce soit la musique, le 'packaging' ou l'atmosphère au sein du groupe. Je souhaite très fort qu'il plaise aux gens, en fait je n'en doute pas un instant!

Lorsque tu as quitté Jadis et rejoint Arena, l'une des principales raisons qui tu as avancées était justement cette possibilité de t'impliquer dans l'écriture. N'est-ce pas le cas au sein de IQ ? Et plus généralement, comment décrirais-tu ton style en tant que compositeur ?

Il ne faut pas oublier que ma culture musicale d'origine est le hard-rock - Black Sabbath, Judas Priest ou Led Zeppelin... Je suis donc un amateur de riffs bien plombés ! D'ailleurs, et pour répondre à la première partie de la question, mes contributions à Subterranea étaient essentiellement les passages les plus dynamiques, comme «Sleepless Incidental» ou «Breathtake». Mais j'ai aussi contribué à des titres comme «Subterranea» et, bizarrement, «Capricorn». Sur «The Visitor», le riff d'ouverture est de moi - j'en suis très fier - et comme je l'ai dit, j'ai écrit l'essentiel de «The Hanging Tree», qui est issu d'une chanson que j'ai écrite un jour où j'avais affreusement mal à la tête, ce qui se sent d'ailleurs à l'écoute ! Pour la grande séquence instrumentale, j'ai imaginé une immense caverne avec un vampire à la Dracula en train de jouer sur un immense orgue à tuyaux ! Du coup, ce vampire est devenu le thème d'inspiration d'un autre morceau de l'album...

Le succès d'Arena constitue un cas à part dans la scène progressive, d'autant qu'il était difficile à prévoir et que l'image du groupe a souffert des multiples changements intervenus dans le line-up. Ce succès semble même dépasser celui de groupes plus anciens comme Pendragon ou IQ. As-tu une explication ?

Je ne sais pas vraiment. Vu de l'intérieur, Arena ressemble davantage à une bande de potes, unie contre le reste du monde, un peu comme Ark à l'époque où j'y étais. Beaucoup de gens s'attendaient à voir le groupe échouer, et au contraire notre succès semble aller grandissant. En termes de ventes, je peux par exemple vous dire que les précommandes du nouvel album dépassent d'ores et déjà le nombre total d'exemplaires de Subterranea vendus ! J'aimerais quand même que ce dernier se vende aussi bien, car ce sont deux albums fantastiques, les deux meilleurs auxquels j'aie jamais participé.

A l'instar de Subterranea, The Visitor est un concept-album, ce qui pose le problème de sa transposition à la scène. N'y a-t-il pas un risque de lasser le public en rejouant à l'identique, dans le même ordre que sur l'album, plus d'une heure de musique ?

En ce qui me concerne, il est vrai que je ne suis pas très chaud pour faire avec The Visitor ce que nous venons de faire avec Subterranea. J'ai envie de pouvoir bouger un peu plus pendant un concert, pas seulement pendant les rappels ! Donc je pense que nous essaierons de procéder un peu différemment, je ne sais pas encore exactement comment... Mais bon, il reste que le but d'un concept est justement que l'enchaînement des morceaux ait un sens, et le but d'une tournée est justement de présenter ce concept au public. Avec The Visitor, je pense que le spectacle sera davantage un travail de groupe, et de plus l'album ne dure qu'une heure, ce qui nous laisse pas mal de temps pour jouer d'autres morceaux. Cela révélera je l'espère aux gens des aspects du concept qui pouvaient jusqu'alors leur avoir échappé...

Parlons un peu de Seven Stories Into Eight d'IQ. Quel est ton jugement sur ces morceaux, par rapport à la musique que joue IQ aujourd'hui, et as-tu joué un rôle dans les changements apportés à certains lors de l'enregistrement des nouvelles versions ?

Je pense que bien des éléments du son atuel d'IQ étaient présents dès le départ. Un titre comme «Intelligence Quotient» est du pur IQ, aucun doute là-dessus ! Bon, en ce qui concerne les autres morceaux, je ne sais pas si nous les sortirions aujourd'hui. «Capital Letters» est un truc funky assez dingue, qui remonte à une période où le groupe hésitait sur sa direction musicale, mais l'arrangement est typiquement prog. Nous avons changé l'instrumentation sur «About Lake Five» et «For The Taking» parce que Mike, qui a produit l'album, avait une meilleure idée, et beaucoup de choses aussi sur «Barbel» et «For Christ's Sake» parce que le groupe ne se sentait plus très en phase avec certains choix de l'époque...

Vous êtes plusieurs musiciens, comme toi ou Clive Nolan par exemple, à jouer simultanément dans plusieurs groupes. Dans ton cas, IQ et Arena appartiennent à la même école musicale, celle du rock dit «néo-progressif». Quitte à cumuler les emplois, n'es tu pas tenté de participer à des projets musicaux plus diversifiés ?

Oh si, et je l'ai d'ailleurs fait par le passé. J'ai par exemple participé il y a deux ans à l'album Perfect Life de Mindfeed, le projet de l'ex-chanteur de Threshold, Glynn Morgan. J'ai également joué en direct dans l'émission de Nick Freedman, qui est une star de la télévision ici avec «Home And Away». Et je travaille actuellement à deux ou trois autres projets assez différents, dont je préfère ne pas parler pour l'instant. Autrement, si qui que ce soit a besoin d'un bassiste pour un boulot, qu'il me contacte ! Je suis toujours à la recherche de nouvelles expériences dans tous les domaines !!!

(chronique et entretiens parus dans Big Bang n°25 - Mars/Avril 1998)