
PISTES :
1. Phantom
2. Chase
3. Transi
4. Dance Macabre
5. Sahara 2301
6. Nova
FORMATION :
Keiko Kumagai
(claviers)
Akiko Takahashi
(batterie)
Kyoko Kanazawa
(basse)
ARS NOVA
"Transi"
Japon - 1994
Made In Japan - 42:00
Dans le dernier numéro de Big Bang, nous avions évoqué la dure condition de la femme dans le monde progressif et cité en contre-exemple les trois musiciennes d'Ars Nova. L'occasion de parler plus précisément de cette formation, menée par la claviériste Keiko Kumagai, n'aura pas tardé à venir puisque le trio a récemment sorti un second album.
En fait, le Japon est le seul pays dont la scène progressive ait jamais compté de formations exclusivement féminines : Ars Nova donc, mais aussi Rosalia, aujourd'hui malheureusement disparue (la délicieuse Naomi Miura n'ayant pas donné signe de vie depuis la fin prématurée d'After The Rain...).
Trio instrumental claviers-basse-batterie, Ars Nova a fait ses premières armes début 1992 sur la compilation Progressives' Battle 1992, avec un titre, "Fata Morgana" (8:38), repris six mois plus tard sur son premier album (ou plutôt mini-album avec sa durée totale d'à peine 32 minutes), Fear & Anxiety. De toute évidence, et l'instrumentation le confirme, l'influence majeure de nos belles nippones est E.L.P. : Keiko Kumagai possède toute la panoplie 'emersonnienne' (du Minimoog à l'orgue Hammond), et sait en user avec autant d'abus que son illustre modèle. Les oreilles trop délicates en seront pour leurs frais. La musique d'Ars Nova est en effet un déluge claviéristique incessant, où les moments de respiration et de calme sont plutôt rares.
Après un court titre introductif, le ton s'emballe rapidement, et c'est parti pour quatre longs morceaux (de 5:55 à 9:39) de furie musicale. Ceux-ci, sans se ressembler, empruntent un schéma identique constitué par une multitude de thèmes enchevêtrés, de cassures de rythme, de reprises, d'accalmies...
Bref, on n'a guère le temps de souffler et l'on peut regretter le manque d'espace pour aérer la musique qui, à la longue, se fait sentir. La section rythmique procède très souvent par à-coups, accentuant le côté "lâché" de la musique et, même si elle reste en général en second plan (sauf sur "Fata Morgana" qui comprend de brefs solos de basse et de batterie), elle n'en demeure pas moins bien plus qu'un simple accompagnement. Ces demoiselles ont la pêche, c'est le moins que l'on puisse dire !...
Mais l'instrument-roi, au service de la reine Keiko, est bien sûr la panoplie de claviers, qui accaparent l'espace sonore : tour à tour l'orgue Hammond, en accords plaqués ou complètement délirants, le piano, les synthétiseurs en nappes ou solistes. Une virtuosité certes confondante, mais qu'on aurait aimé plus assagie pour laisser à certains thèmes le temps de s'installer. Ici, tout doit aller vite et, comme avec E.L.P., cela se fait souvent au détriment des mélodies. A bien des égards, Ars Nova n'a pas su éviter les travers de son illustre 'ancêtre', et risque de s'attirer les foudres de ses détracteurs : extravagance, grandiloquence, pompiérisme... : on connaît la musique (si je puis dire...) !
Un peu plus de deux ans plus tard, Ars Nova nous propose Transi. Au menu : une durée plus 'normale', et un changement de personnel - Yumiko Saito a cédé son tabouret de 'batteuse' à Akiko Takahashi, qui joue également du violon.
Curieusement, la présentation musicale de l'album est similaire à celle de l'opus précédent. Le premier morceau, "Phantom" (1:30), plutôt atmosphérique et bruité, auquel s'enchaîne "Chase" (2:40), petite pièce qui remémore très vite les fastes éprouvants de Fear & Anxiety. Pas de doute, Keiko n'a pas renié ses influences, et propose toujours des compositions syncopées, aux breaks incessants et aux parties de claviers étourdissantes. Cependant, la fin du morceau, très symphonique, semble amorcer un léger changement d'écriture...
Eh bien, oui, changement il y a ! Le titre suivant, "Transi" (9:34), est plus mélodique que d'ordinaire, plus doux, avec une section rythmique qui sait rester sobre, et beaucoup de symphonisme dans les claviers (mellotron, orgue, piano et synthé-chœurs). Certes, il y a encore des accélérations explosives et des brisures rythmiques de ci de là. Mais jamais auparavant Ars Nova n'avait tenté de poser sa musique comme sur ce titre. Cette évolution est remarquable car, en plus d'affirmer la personnalité propre du trio, elle devrait lui permettre de s'ouvrir à un public plus large (dans le microcosme progressif, s'entend).
Les trois morceaux restants - "Dance Macabre" (8:39), "Sahara 2301" (6:35) et "Nova" (12:49) - sont dans cette lignée, alternant passages complètement fous et thèmes mélodiques plus accessibles. Et visiblement, les trois musiciennes s'en sont donné à cœur joie ! Du point de vue de l'auditeur, il faut avouer que l'expérience demeure éprouvante, tant elle exige de lui une grande concentration pour ne pas se perdre parmi les multiples directions qu'elle prend.
Avec ce second album, Ars Nova peut en tout cas revendiquer une place de choix dans le paysage progressif mondial, et japonais en particulier (d'autant que les formations s'y font rares...). Transi démontre une volonté de conserver une grande complexité musicale, et d'assagir sensiblement l'interprétation, laissant de côté une bonne part de ses démonstrations techniques excessives. Ainsi, après avoir frôlé le titre de "E.L.P. féminin", Ars Nova est en train de faire rejaillir les couleurs japonaises au firmament du progressif, sur les traces des Vienna, Social Tension, qu'il n'est d'ailleurs pas sans évoquer.
Un dernier mot à propos des pochettes des albums : celle de Fear & Anxiety est une petite merveille, où l'on découvre sur un rabat découpé nos trois jeunes femmes aux épaules dénudées; quant à celle de Transi, on y découvre un squelette guère attirant... mais, en ouvrant le livret, on retrouve celles-ci alanguies et paresseuses... Rhâââ... !!!
Christian AUPETIT
(chronique parue dans Big Bang n°9 - Janvier-Février 1995)

