BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

René Aubry - Mémoires du Futur

PISTES :

1. Mémoires du futur I
2. Viendras-tu avec moi ?
3. Amnésie
4. Lonesome clone
5. Mémoires du futur II
6. Frotti-frotta
7. Le givre et l'oubli
8. Remember
9. Regarde les autres
10. Carrefour de la nuit
11. Ten chi
12. Naufrages du temps
13. Ha tutte le carte in regola

FORMATION :

René Aubry

(guitare électrique, voix, banjo, cymbalum, djembés, guitare acoustique, quatro, mandoline, harmonica, claviers)

Daniel Beaussier

(clarinette, clarinette basse, saxophone ténor)

RENÉ AUBRY

"Mémoires du Futur"

France - 2006

Hopi Mesa - 51:14

 

 

Quelque soit le style abordé, l'exigence de renouvellement perpétuel est une constance de la critique musicale. Cette aspiration à la nouveauté peu s'avérer parfaitement légitime pour des genres bien délimités dans lesquels les musiciens finissent par lasser, mais si les musiques progressives n'échappent pas forcément à certaines formes de stagnation (en reconduisant notamment des schémas trop usités), il n'empêche que leur fondement autorise un choix maximal à même de garantir un intérêt durable. Ainsi certains ne se privent pas, démontrant une originalité qui rend tout à fait stupide à leur égard, toute sollicitation au bouleversement permanent.

René Aubry est bien-sûr de ces artistes qui occupent un créneau déjà peu encombré, dont la seule écriture s'avère une marque de fabrique aussi appréciée qu'identifiable. Qu'il nous ponde treize albums à la douzaine du même type que Steppe (1990) ou Signes (1997), et il ne se trouvera personne pour s'en plaindre. Il s'agit là d'un luxe dignement acquis qui ne l'a pourtant nullement astreint à l'immobilisme. Rares sont les musiciens à pouvoir prétendre d'autant de liberté. Mais s'il jouit de cet immense privilège, il faut préciser que ce n'est pas du seul fait du cadre progressif de ses choix musicaux, mais tout autant, celui d'une relative réussite commerciale qu'il doit à une conception universaliste de son art, ainsi que du soutien sans faille d'un label exemplaire (Hopi Mesa).

Lorsqu'avec Plaisirs d'Amour (1998), René Aubry choisit la voie du tout-acoustique en renonçant à ce qui d'un point de vue formel contribuait à la part la plus insolite de sa singularité, il sut tellement bien perpétuer la force de son écriture que le virage pouvait sembler définitif. Seuls au Monde (2003) allait pourtant en amorcer un autre dont on mesure mieux, aujourd'hui, la portée. Après la parenthèse que constituait Projection Privée (2004) dont nous regrettions quelque peu la trop grande dualité, le compositeur nous livre aujourd'hui, en prolongeant avec Mémoires Du Futur, les visions mélancoliques de Seuls au Monde, l'album le plus homogène de sa carrière. On serait bien tenté de dire qu'il est aussi le plus sobre et dépouillé, mais il ne faut surtout pas s'y méprendre en y voyant le signe d'une quelconque facilité, à l'image de certaines musiques de type ambient ou minimaliste.

L'objectif est, bien au contraire, d'en dire plus avec moins. Certes, il est vain de vouloir rechercher ici de futurs tubes radiophoniques; pour autant l'ensemble conserve un fort potentiel de séduction où la mélodie épouse avec subtilité des atmosphères lumineuses et incroyablement agréables. Cela peut paraître paradoxal, mais aussi désenchantée que puisse être cette musique, elle n'est jamais sombre. Comme une vue panoramique lucide sur l'évolution du monde, elle revêt les couleurs multiples de sentiments complexes où les souvenirs et les regrets avivent la tristesse d'un présent inquiétant et d'un futur bien compromis. Nous sommes conviés à assister à cette scène (que nous avons déjà tous au fond de nous même), dans des conditions si idéales que le confort éprouvé auquel le luxe sonore n'est pas étranger, donne l'impression d'une vue aérienne au sein d'une sorte de cocon douillet. L'impuissance que l'on ressent face à un lent processus d'auto-destruction est compensée par du bien-être qui peut s'assimiler à la valeur d'une prise de conscience et donc peut-être à de l'espoir.

Même les trois morceaux chantés, dont une reprise de Graeme Allwright et une autre du chanteur italien Piero Ciampi, sont adaptés à cette orientation, cadrant tout à fait, tant sur le fond que la forme avec l'ensemble évoqué. La lenteur imprimée à la plupart des titres s'apparente à une sorte de respiration qui en exalte toute l'humanité. Par cette aspect, le musicien évoque ce que l'on apprécie tant chez Vangelis, l'évidence d'une beauté qui va au delà de la musique et dont certains diront qu'elle est celle de l'âme.

Voilà donc un album en tous points réussi dont l'un des plus grands mérites est de nous prouver qu'on peut encore, en matière de musique progressive, dégager des espaces inédits où la sincérité préside au plaisir. Il n'est pas moins réconfortant de constater qu'il est l'œuvre d'un artiste que rien ne contraint à la remise en cause et qui nous reste proche. Rien que pour cela, mais aussi pour tout ce qu'il nous a déjà donné, il a notre plus grand respect.

Laurent MÉTAYER

(chronique parue dans Big Bang n°62 - Été 2006)