BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Rokus Tonalis pochette

PISTES :

1. Prelude (1:27)
2. Prima - Blessed Paul's Phantoms (7:27)
3. Secunda - Sliding On The Surface (5'09)
4. Tertia - The Destruction Of Faena (12:07)
5. Pastoral (5:56)
6. Underwater Sermon (16:13)
7. The Valse At The End Of Times (11:05)
8. Molto Largo - Calm Light (4:17)
9. Walking Down The Burning Scores (2:06)
10. Hymn (3:39)
11. Postlude (2:27)

FORMATION :

Dimitri A. Loukianenko

(piano, tous instruments)

Andrew Pruden

(guitare)

EXTRAITS AUDIO :

AVIVA

"Rokus Tonalis"

Russie - 2006

Muséa - 69:44

 

 

Pour le profane, il y a de quoi grimacer à l'énoncé du libellé de ce Rokus Tonalis : album conceptuel (pincement de lèvres) de prog (froncement de sourcil) instrumental (plissement du front), œuvre d'un multi-instrumentiste (yeux en l'air) dont les domaines de compétence sont centrés sur les claviers (mâchoires qui tombent). En effet, dans ce sous-sous-sous-genre, si on salue quelques réussites notoires (Hécénia par exemple), il faut avouer qu'on a aussi eu affaire à pas mal de monstruosités (chacun, afin de ne froisser personne, choisira les siennes !). Heureusement, dans le cas de Dmitri A. Loukanienko alias Aviva, il n'y a pas lieu de se défigurer ainsi ! Certes il y a une bonne dose de démesure, mais cela se traduit davantage par un fond savant et une forme ambitieuse, que par des outrances grotesques et gratuites. On n'est ni au barnum, ni dans un péplum.

Officiant seul ou presque (quelques rares parties de guitares sont tenues par Andrew Pruden), Loukanienko semble rendre un hommage appuyé aux quatre décennies de la lutherie électronique. Véritable féerie de claviers, l'arsenal présent est impressionnant : piano, orgue et rhodes vintages, et le meilleur de la synthèse analogique et numérique. De plus, ce sorcier des sons a aussi eu l'intelligence de se créer un univers sonore et d'y rester. Il n'essaie ainsi jamais de faire sonner ses synthés comme des instruments acoustiques, pas de nappe orchestrale, ni de cuivres ! Autre bon point, plus anecdotique peut-être, en dépit du caractère conceptuel de l'album (l'Apocalypse selon St Jean), il n'y a aucun récitatif entre les titres !!! Ouf !

Vous voyez, on peut se calmer et envisager l'écoute de Rokus Tonalis de manière sereine et dénuée de toute arrière pensée. On est très vite récompensé d'avoir franchi le cap car le premier quart d'heure est vraiment étourdissant. Après un «Prélude» atmosphérique d'une minute et demi dans lequel huit petites notes de piano se répètent, se modulent et résonnent de manière très mystérieuse, on entre dans le vif du sujet avec trois (disons deux et demi) morceaux vraiment percutants, faits de riffs tonitruants et dévastateurs et exempts de tout temps mort. Dans ce cas, l'enthousiasme du compositeur se transmet sans mal à l'auditeur, toujours tenu en haleine, même si on reste dans des sentiers bien balisés, par Keith Emerson essentiellement : orgue tellurique, passages au piano emprunts d'influences classiques contemporaines etc.

Hélas, cet élan se rompt assez abruptement dès la seconde minute du quatrième morceau : «Tertia». Sans véritable préavis, cette course extatique est brisée par une espèce de vide musical sans fond, ni forme... Un genre de tapis sonore tiède, plat et d'une fadeur indigente digne de la musique des films d'entreprise.

Une nouvelle fois, hélas, ce passage n'est pas une exception, puisque cette dichotomie persiste sur les cinquante autres minutes de l'album. Les parties infernales et jubilatoires jouent à cache-cache avec de longues plages inconséquentes où au mieux il ne se passe pas grand chose. Les premières perdent dès lors leur éclat par la maladresse des enchaînements entre ces deux extrêmes. Dans ce contexte, des détails anodins tels une interprétation trop rigide et métronomique, des bruitages attendus, ou l'irrégularité des niveaux sonores (on joue avec le bouton de volume trop souvent) viennent alimenter notre irritation de façon disproportionnée.

Frustrant, vraiment ! D'autant que là dedans, il reste des pépites instrumentales et des moments de bravoure, qui n'ont pas à rougir face à des groupes tels ELP, Hécénia, Nathan Mahl (Guy LeBlanc aurait très bien pu interpréter deux ou trois solos) ou encore Anders Helmerson.

Si notre grimace initiale a disparu, une autre moue est apparue sur notre visage, celle-ci est un reflet de déception mêlée de sévérité. Que voulez-vous... Quand on a la prétention d'être un virtuose (ce qui, ma foi, n'est pas faux) et de vouloir faire un concept inspiré de l'Apocalypse selon St Jean, on se doit d'être irréprochable. Et là, on est assez loin du compte.

Olivier VIBERT

(chronique parue dans Big Bang n°66 - Été 2007)