BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Actual Fantasy (1:35)
2. Abbey Of Synn (9:34)
3. The Stranger From Within (7:36)
4. Computer Eyes (7:31)
5. Beyond The Last Horizon (7:34)
6. Farside Of The World (6:21)
7. Back On The Planet Earth (7:01)
8. Forevermore (6:10)

FORMATION :

Arjen Anthony Lucassen

(tous instruments)

Robert Soeterbeek

(chant)

Edward Reekers

(chant)

Okkie Huysden

(chant)

Cleem Determeijer

(synthétiseur solo [3,4])

Rene Merkelenbach

(orgue Hammond, synthétiseur solo [2])

AYREON

"Actual Fantasy"

Pays-Bas - 1996

Transmission - 53:24

 

 

Une petite année après la sortie de The Final Experiment, Ayreon (alias Arjen Lucassen) nous propose de découvrir son successeur au doux titre de Actual Fantasy. Quelle prolixité ! Roine Stolt et ses Flower Kings seraient-ils en train de faire des émules de par le monde ?!?... Il est vrai que les temps ont changé. Rares en effet sont les groupes qui aujourd'hui disparaissent après avoir publié un unique album... Ce constat est bel et bien la preuve (nous aimons à vous le répéter, car il s'agit d'un gage de pérennité) que le mouvement progressif repose sur des fondations (artistiques avant tout certes...) solides.

Quoi qu'il en soit, c'est un véritable plaisir de retrouver aussi vite ce multi-instrumentiste néerlandais, car ses premiers pas artistiques sous le nom d'Ayreon avaient suscité une grande confusion parmi le public progressif. Œuvre sincère et véritable ou arnaque ? Cette question, ayant au moins le mérite de montrer que The Final Experiment n'avait laissé personne indifférent, n'avait pas trouvé de réponse tranchée dans notre analyse du Big Bang n°15. Aussi, vous avions-nous invités à patienter jusqu'au prochain album (deux points de vue valent mieux qu'un...), que je suis en charge de vous présenter aujourd'hui... Tâche difficile, croyez-moi !

La première écoute semble vouloir rapidement lever la confusion évoquée plus haut. Arjen Lucassen est sans aucun doute un artiste talentueux et véritable. Si ce nouvel album permet de lancer une telle affirmation, c'est avant tout car il est, contrairement à son prédécesseur, à dimension (visage ?) humaine... Une plus large frange du public, et non plus seulement les amateurs d'emphases symphonico-hard, peut ainsi se sentir concernée et se reconnaître en lui. The Final Experiment illustrait en fait à mon sens le syndrome dit 'de la première œuvre', que l'on cite couramment dans le domaine de la littérature. Il s'agit en fait de la propension qu'ont les artistes à vouloir faire de leur création originelle un lieu de rencontre saturé de tous les sentiments et idées qu'ils portent en eux depuis souvent de longues années... Voilà très certainement, au delà des affinités stylistiques de chacun, l'explication première de notre fameuse confusion face aux 71 minutes de The Final Experiment...

Actual Fantasy se présente ainsi à nous débarrassé d'une surcharge temporelle de 18 minutes, signe avant coureur d'une écoute plus digeste. L'humilité et la sobriété (que mes collègues réclamaient en conclusion de la chronique du n°15) est aujourd'hui de mise, même si la personnalité de Lucassen le conduit à créer bien sûr à nouveau des séquences emphatiques. Le gigantisme quelque peu impénétrable a laissé la place à une unité formelle (beaucoup moins d'intervenants vocaux et musicaux sont à recenser...) plus à même donc de mettre en lumière l'authenticité du talent de notre multi-instrumentiste (guitares, basse, batterie et claviers).

Huit compositions (de 1:35 à 9:34) ont ainsi pour mission de nous révéler une nouvelle facette de l'art d'Ayreon. Globalement, il convient de noter que Actual Fantasy est certainement plus typiquement progressif que son prédécesseur, dans la mesure où les variations thématiques et rythmiques s'articulent ici au cœur d'un même morceau. Ce constat est de plus rehaussé par une utilisation ambitieuse des claviers, qui nous permet d'entendre quelques solos de moog (de Cleem Determeijer [Finch] notamment) ou d'orgue Hammond, sans parler des apparitions fugaces mais pleines de grâce du mellotron... Quant aux guitares du maître de cérémonie, elles s'avèrent (dans leur tâche harmonique tout au moins) irréprochables, sachant conférer aux parties qu'elles animent une dimension épique et mélodique.

Par contre, et c'est là à nouveau où les avis vont diverger, la guitare rythmique (assez souvent présente) bride logiquement le souffle symphonique généré par ailleurs. Elle semble en fait vouloir faire le lien (artificiel ?) avec le hard, genre dont s'éloigne finalement de plus en plus Ayreon. Opportunisme, maladresse ou conviction intime, quoi qu'il en soit, la musique de Actual Fantasy possède un fort potentiel de séduction, qui a toutes les chances de se développer encore si Arjen Lucassen rompt avec ses combinaisons stylistiques parfois confuses. De plus, l'appel à plusieurs chanteurs (trois ici), aux chants si différents (Edward Reekers est à mon goût celui qui se fond le mieux dans les ambiances musicales), ne facilite certainement pas la cohésion globale, d'autant plus que les interventions de chacun d'eux s'effectue au sein d'un même morceau...

Pour conclure sur une note totalement positive, je vous inviterais à écouter prioritairement deux morceaux («Abbey Of Synn» - 9:34 - et «Computer Eyes» - 7:31 -) qui font preuve de figures mélodiques tout à fait enthousiasmantes; le premier en évoquant les fastes du Vienna de Step Into..., et le second en revisitant le Pink Floyd de Wish You Were Here pour lui conférer une apparence plus exubérante et vigoureuse.

Voilà une bonne nouvelle : les fans de hard-prog ne seront certainement pas (plus) les seuls à être tentés par cette œuvre somme toute hybride...

Olivier PELLETANT

Entretien avec Arjen Anthony LUCASSEN :

Peux-tu nous parler du concept d'Actual Fantasy ?

Comme son nom l'indique, il parle d'imaginaire. Le titre est une expression de mon invention : «imaginaire réel», c'est le contraire de cette «réalité virtuelle» dont on nous rebat les oreilles en ce moment. L'album n'est pas un opéra rock comme The Final Experiment, les morceaux racontent des histoires indépendantes, dont certaines m'ont été inspirées par des films et d'autres par ma propre imagination. Mon propos consiste, en gros, à dire qu'il vaut mieux stimuler l'imaginaire que simuler la réalité...

Tu n'as donc pas été tenté, suite au succès de The Final Experiment, de réutiliser la même formule ?

Certainement pas ! Je ne suis jamais meilleur que lorsque je fais ce que j'ai vraiment envie de faire. Quand mon esprit se fixe sur une idée, je vais au bout de cette idée, peu importe les conséquences. Je laisse ma sensibilité parler, plutôt que mon intellect. Si j'avais fait le contraire, les gens le sentiraient, ils se rendraient compte que c'est calculé. Alors, évidemment, j'ai pris un risque, mais à en juger par les ventes jusqu'ici, sur un ou deux mois, je crois que j'ai bien fait : nous semblons bien partis pour dépasser celles de The Final Experiment !

On retrouve sur Actual Fantasy la plupart des éléments typiques du premier album, notamment cette guitare rythmique très présente, mais l'ensemble sonne plus typiquement progressif, moins systématiquement 'heavy'...

C'est vrai. J'ai toujours été partagé entre ma passion pour le rock progressif - Pink Floyd était mon groupe préféré lorsque j'étais adolescent - et mon goût prononcé pour le hard-rock, style Deep Purple, Led Zeppelin, Black Sabbath... Quand j'ai commencé à travailler sur Actual Fantasy, j'avais dans l'idée de faire quelque chose de 'soft'. Le premier titre que j'ai enregistré était «Computer Eyes», qui débute un peu comme du Pink Floyd... Et puis, dès que je me suis mis à la guitare, celle-ci a repris le contrôle, sans que je ne puisse rien y faire. Ce côté 'heavy' fait partie de moi, impossible de lutter contre ça. En tant qu'auditeur, cela m'est égal, mais dès lors que c'est ma propre musique, il y a cette progression, avec un début en douceur, et une montée en puissance progressive. Et c'est la guitare qui apporte cette énergie...

Pourquoi y a-t-il si peu de musiciens invités sur Actual Fantasy, par rapport à The Final Experiment ?

Pour une raison assez simple. Avec l'argent que m'a rapporté The Final Experiment, j'ai pu enfin me payer mon propre studio à domicile. Maintenant, je peux faire tout ce que je veux sans me préoccuper du facteur temps. Je me suis donc mis au travail, et tout s'est passé comme je le voulais. J'ai joué toutes les parties de guitare, de basse, presque toutes celles de claviers, et la batterie. Je ne suis pas un très bon batteur, mais je sais jouer des rythmes simples. L'informatique permet de corriger mes éventuelles erreurs. Donc les seules choses que je ne pouvais pas faire moi-même, c'étaient les solos de synthé et les parties chantées.

A propos du chant, justement, pourquoi faire appel, dans tous tes morceaux, à trois chanteurs différents ?

Eh bien, comme je vous l'ai déjà dit, mes morceaux sont basés sur une progression. Chacune des étapes de cette progression appelle, selon moi, un style de chant différent. Par exemple, pour les parties les plus mélodiques, Edward Reekers de Kayak me paraissait être le meilleur choix. C'est une approche assez rare en rock, même si on a déjà vu ça dans des opéras rock comme «Jesus Christ Superstar». Je crois que j'aimerais assez me lancer dans un projet de ce genre...

Revenons aux ventes de The Final Experiment, car celles-ci ont manifestement été exceptionnelles...

Effectivement, je crois que nous avons dépassé les 50 000 exemplaires... Cela s'explique à mon avis par le fait que l'album a beaucoup plu aux amateurs de hard. Hard-Rock, le magazine de hard le plus important des Pays-Bas, a élu The Final Experiment album de l'année. Et dans Rock-Hard, un magazine allemand à grand tirage, il a fait partie des dix disques du mois lors de sa sortie. Hélas, notre distributeur, Inside Out, n'a pas vraiment fait du bon boulot, et nous n'en avons vendu là-bas que trois ou quatre mille, ce qui était assez décevant. Avec le groupe Vengeance, nous avions fait plus de 20 000 avec notre album.

Quels sont maintenant tes projets pour l'avenir ? Y aura-t-il des concerts d'Ayreon ?

Non, ce n'est pas prévu pour l'instant. Je n'ai pas composé cette musique avec l'intention qu'elle soit jouée en concert. Lorsque je suis sur scène, j'ai envie de m'amuser, de sauter partout... Pour jouer la musique d'Ayreon, il faudrait au contraire que je sois très concentré. Je ne sais pas, peut-être plus tard... Dans l'immédiat, je vais écrire des chansons pour un projet d'album de l'ex-chanteur de Vengeance. Si un label se montre intéressé, nous le mènerons à terme. Mais ma priorité reste bien sûr Ayreon, et je compte me remettre à composer d'ici deux mois. Je ne sais pas vraiment à quoi il ressemblera, même si je sais qu'il y aura à nouveau une histoire, peut-être de science-fiction. Je sais que je peux mettre tout ce que j'ai en moi dans Ayreon. Je n'ai pas vraiment besoin de faire autre chose. Alors, nous verrons...

Entretien réalisé par Aymeric LEROY

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°18 - Hiver 1996/97)