
PISTES :
1. The Mote In God's Eye (7:00)
2. Before The Fall (10:54)
3. Dreamfish (9:12)
4. Cathedral Of The Mary Ruin (7:38)
FORMATION :
Rick Leonard
(basse, pédalier de basses, chant)
Doroccus
(chant, synthétiseur, piano électrique, orchestron, Omni)
Rodney Best
(batterie, percussions)
J. David Boyko
(guitares)
G.W. Chambers
(synthétiseur, pianos acoustique et électrique, orchestron, Omni, chant)
BABYLON
"Babylon"
États-Unis - 1978
Syn-Phonic - 34:52
La production progressive du tournant les décennies 70 et 80 se voit souvent réduite au produit d'une transition entre le style des pionniers et le néo-progressif qui allait dominer les années suivantes. Il n'y a pas que du faux dans ce raccourci, mais en l'effectuant il semble que l'on prive injustement les groupes concernés de mérites qui leur sont pourtant propres. Pour contre-nature qu'il puisse paraître à certains, le mariage sur lequel le progressif de ces années-là reposait généralement a engendré des résultats souvent dignes d'intérêt.
Le compromis cherché, mais rarement trouvé il est vrai, entre complexité et expérimentation d'une part (aspects sur lesquels la quasi totalité du néo-prog fit l'impasse, au profit de la seule théâtralité musicale), et accessibilité simili-pop d'autre part, n'est pas sans faire étrangement écho à la démarche pragmatique que semblent adopter aujourd'hui nombre de vétérans du genre progressif. Il ne saurait être question de plaider systématiquement ce genre de compromis(sion), mais à l'époque comme maintenant, composer avec la difficile réalité de la scène musicale est parfois une nécessité vitale.
Babylon - on y vient enfin - représente à bien des égards le meilleur parti que l'on pouvait tirer, au moment où son unique album fut publié, d'une musique alliant pragmatisme et solides fondations progressives. Certes la durée de vie particulièrement brève de cette formation (deux ans) n'est pas forcément de nature à faire de sa démarche un exemple à suivre, mais la façon dont elle sut capitaliser avec brio l'héritage d'une décennie de progressif pour projeter celui-ci dans l'avenir (ce dernier étant désormais pour nous un passé assez lointain...) laisse songeur dans la mesure où elle suggère qu'il y aurait pu avoir, pour le rock progressif, une autre porte de sortie que l'affadissement néo-progressif (constat sévère qui ne nie aucunement d'authentiques réussites - bien peu nombreuses hélas).
Le modernisme de Babylon, pour l'époque, tient essentiellement à deux aspects de sa musique : le recours massif à la technologie synthétique d'une part (avec l'avantage qu'en 1978, la lutherie est encore exclusivement analogique), le rôle central du chant d'autre part. Le fait que le préposé aux parties vocales, connu sous le seul pseudonyme de Doroccas, seconde son collègue Gary Chambers aux claviers, en dit assurément long sur sa contribution esthétique à la musique du groupe. La digitalisation de l'album, assurée par Kevin Gilbert peu avant son décès, renforce encore cette impression, au point qu'un test à l'aveugle pourrait facilement induire en erreur (nous avons d'ailleurs fait l'expérience sur un membre de cette rédaction, et par pudeur nous dirons pas de qui il s'agit ni à quel point il se fourvoya...).
C'est toutefois dans la musique elle-même que résident les véritables mérites des Américains. Déclinée en quatre compositions plutôt longues (de 7 à 11 minutes, la durée totale étant toutefois assez courte), elle semble s'être fixé pour but d'expérimenter diverses variantes de son postulat de départ. En dehors de quelques constantes (une rythmique touffue qui semble guetter avec impatience le prochain break, une guitare à la discrétion toute hackettienne, des claviers enveloppants), chaque morceau s'avère ainsi très différents de ses confrères, à l'exemple de la voix sans cesse changeante de Doroccas (qui évoque tour à tour Robert Plant, Michael Sadler, Fish ou Peter Hammill, c'est dire !).
Des envolées symphoniques dignes du Genesis le plus inspiré (celui de «Cinema Show») de «The Mote In God's Eye», à l'introduction touffue façon Mirthrandir/Cathedral de «Dreamfish», en passant par la nostalgie touchante de «Before The Fall» (tout dans ce morceau, jusqu'au chant, rappelle les fastes du Sad Cypress d'Ivory), tout semble réussir à Babylon, auquel il manque juste un peu de discipline dans l'agencement des différentes séquences pour rivaliser avec les plus grands. Gardons toutefois à l'esprit le très jeune âge de la formation, qui non seulement excuse ses maladresses, mais rend ses (nombreux) moments de grâce d'autant plus remarquables.
A l'instar du personnage de la pochette dont le regard nous fixe avec insistance, et qui a pris depuis la pochette de l'édition vinyle des allures de créatures 'roswellienne', un tel album dut, au moment de sa sortie, faire figure de véritable extraterrestre. Deux décennies plus tard, il frappe par sa modernité et la façon dont il se montra, à bien des égards, en avance sur son temps. Espérons maintenant que Syn-Phonic nous fera le plaisir de rééditer en CD - en essayant si possible d'en améliorer la qualité sonore autant qu'il l'a fait pour le présent album (une résurrection, dans tous les sens du terme !) - les deux excellents volumes du Live At The Empty Keg (issus d'un concert de mai 1978) qu'il publia en vinyle il y a maintenant dix ans, pour étrenner l'existence de son décidément indispensable label...
Aymeric LEROY
(chronique parue dans Big Bang n°32 - Octobre 1999)

