BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Fuga Sul Tema Di Oxian (1:37)
2. Profughi
a) Intro (1:56)
b) Oltre I Monti (5:29)
3. Rosalidia (2:28)
4. La Legenda Di Rosilidia (3:53)
5. Il Demone (2:45)
6. Il Tempio (5:11)
7. Il Monde Di Oxian (4:17)
8. Il Vampiro (8:36)
9. La Rivoltadi Popolo (7:56)
10. Guerra! (3:41) (d'après "La Norma" de Bellini)

FORMATION :

Valter Poles

(guitare, synthétiseurs)

Giuseppe Vendramin

(synthétiseurs)

Giampaolo Poles

(basse)

Maurizio Poles

(batterie)

Graziella Vendramin

(chant)

Paola Poles

(chant)

BARROCK

"Oxian"

Italie - 1994

SI Music - 48:10

 

 

Découvrir la publication de Oxian chez SI Music fut pour moi une réelle surprise. Etait-ce le label néerlandais qui avait assoupli sa politique artistique et délaissé de fait ses exigences néo-progressives, ou au contraire Barrock qui s'était laissé séduire par les sirènes d'un style plus vendeur ?

Fort heureusement pour ceux qui avaient apprécié L'Alchimista (1991), premier album du groupe - existant pourtant depuis 1982 -, la première proposition est la bonne. Cette union de deux entités, a priori si difficilement compatibles, peut s'expliquer en fait assez facilement : d'une part, SI cherche visiblement à se défaire de son étiquette "néo-progressive" et n'hésite donc pas à signer des formations à la démarche musicale radicalement différente (Gandalf, Coda...); d'autre part, Barrock, dépité par les carences en matière de distribution de son premier label (les japonais de la Spring Song Corporation, qui avaient été séduits par la prestation du groupe sur la compilation Exposure'88) tenait absolument à s'associer avec une structure européenne bénéficiant d'un réseau de promotion et de distribution performant : talent qu'on ne peut que reconnaître à la maison de disques de Rotterdam. Quant à l'orientation musicale, elle se trouve résumée à merveille dans les propos que tient Valter Poles pour expliciter le patronyme de la formation : "Barrock émane, contrairement à toute surprise, de l'union de deux termes : "baroque" et "rock". D'essence classique, notre musique ne veut cependant supporter la minutie pointilleuse des normes formelles de ce genre. Nos compositions se doivent, pour nous satisfaire pleinement, de cristalliser notre sensibilité, notre émotivité aussi bien que notre fantaisie. Point de limite pour notre art donc, si ce n'est celle de répondre à 'notre' définition de la beauté...".

Plus encore que sur L'Alchimista, la musique de Barrock est ici très visuelle et descriptive, dans la mesure où ses thèmes mélodiques, par leur fort pouvoir évocateur, génèrent des paysages émotionnels évidents. Nous nous retrouvons en quelque sorte "contraints" de succomber à ses images symphoniques qui nous arrachent alternativement des sentiments jubilatoires et mélancoliques. Globalement, Oxian est cependant une œuvre moins festive que son prédécesseur.

Les dix présentes compositions (sept de 1:37 à 5:11 et trois autres plus longues : 7:25, 7:56 et 8:36), denses et pleines d'une tension inquiétante mais prenante, capturent bel et bien les sens de l'auditeur pour les placer le plus souvent sous le joug d'une intensité dramatique. De ces atmosphères froides et sombres, il est bien difficile de se défaire, d'autant plus qu'elles sont intelligemment contrebalancées par de lumineuses séquences balayant, le temps d'une divine mélodie, craintes et doutes...

Par son lyrisme, sa fluidité, sa fraîcheur, Oxian est une garantie de dépaysement immédiat. Sans maître ni disciple, Barrock possède cette singularité stylistique qui en fait une formation essentielle du mouvement progressif. Car, même si sa musique ne possède pas la même capacité de rassemblement qu'un Roine Stolt ou un Änglagård par exemple, le sextuor transalpin, par son parti-pris classisant et son inspiration baroque, suscite le plus grand respect chez tous ceux qui ont pu l'écouter.

Il me faut à présent évoquer les musiciens et la formidable alchimie qui découle de la mise en commun de leurs talents respectifs. L'osmose saute immédiatement aux yeux, tant les atmosphères et leur agencement paraissent opportuns.

Ce constat s'effectue notamment sur les trois morceaux aux durées les plus conséquentes, où interviennent (seulement ici !) avec énormément d'élégance Paola Polese et Graziella Vendramin pour déclamer une poésie 'heroic fantasy' très engagée. La section rythmique (Maurizio à la batterie, et Giampaolo à la basse, tous deux frères de Valter !) soutient pour sa part, avec efficacité et discrétion (c'est ainsi, à mon avis, qu'elle joue le mieux son rôle), les instrumentistes solistes que sont Pino Vendramin (guitare classique et claviers), mari de Graziella (quelle histoire de famille, décidément !), et donc Valter Poles. Ceux-ci, duo très complémentaire dans l'écriture (Pino compose un titre avec son alter-ego) et dans l'exécution, honorent prioritairement leurs claviers pour créer un art résolument progressif, oscillant sans cesse entre une musique 'contemporaine' mélodique aux rares effluves expérimentales, et un classicisme baroque typique de la Renaissance italienne.

Quant aux âmes les moins aventureuses, SI Music se charge, dans sa note de présentation du groupe, de les rassurer : "Ce mélange mystique n'est pas toujours facile à sonder, mais il rend Oxian authentique, original et intrigant. Ceux qui trouvent ce puzzle trop compliqué à reconstituer peuvent sauter jusqu'au dernier morceau du CD : cette entraînante interprétation d'un thème classique démontre une fois de plus la diversité de la musique de Barrock".

Le thème en question n'est autre que "La Norma" de Vincenzo Bellini (1801-1835), un des maîtres de l'opéra romantique. Prenant ici le nom de "Guerra !" (3:41), cette version possède en effet des caractéristiques 'rock' plus affirmées que sur les autres morceaux.

Si Oxian ne sera vraisemblablement pas considéré comme un album majeur du courant progressif, du fait de ses explorations stylistiques trop aventureuses, il n'en demeure pas moins l'oeuvre d'une formation qui, pour sa part, doit être considérée comme l'un des dignes représentants du mouvement en question.

Barrock est effectivement un grand groupe. Malheureusement, son orientation musicale inédite et sa mise en son trop 'parfaite' en font l'ennemi du consensus, donc de la reconnaissance générale...

Olivier PELLETANT

(chronique parue dans Big Bang n°12 - Juillet-Août 1995)