BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Sleeping In Traffic Part 1 pochette

PISTES :

1. On The Verge Of Sanity ... (0:47)
2. Sunrise (7:54)
3. Afternoon Conversation (3:42)
4. And Never Know (5:59)
5. Roulette (12:07)
6. Dark Poet (3:24)
7. Harmony (7:20)
8. The Ungodly Slob (6:42)
9. Year Of The Knife (7:28)
10. Without You (2:39)
11. Same Old Song (7:51)

FORMATION :

Rikard Sjöblom

(chant, guitares, claviers, accordéon, percussions)

David Zackrisson

(guitares, percussions)

Robert Hansen

(basse)

Magnus Östgren

(batterie, percussions, cris)

EXTRAITS AUDIO :

BEARDFISH

"Sleeping In Traffic : Part One"

Suède - 2007

InsideOut - 65:55

 

 

Après plus de quinze ans d’une effervescence musicale aussi enthousiasmante qu’inespérée, on pourrait croire la cause progressive entendue. Et pourtant, cela n’empêche pas une certaine ‘intelligentsia’ bien pensante, toujours plus obstinée, d’opposer sempiternellement un rock progressif taxé de «régressif», car confiné dans ses clichés, à un prog soi-disant inventif et défricheur qui, lui, aurait conservé toute sa légitimité. Franchement, cette distinction m’a toujours semblé totalement artificielle, car elle fait abstraction de tout critère d’identité, et même du contexte musical extérieur – le marasme créatif généralisé des années 90 a, par exemple, grandement contribué à renvoyer le prog vers ses racines, sans que celui-ci ait à en rougir -, sans compter que la plupart des groupes dits ‘novateurs’ s’inscrivent déjà dans des courants préexistants, et font souvent tout autant du neuf avec du vieux. Quitte à être simpliste, moi aussi, il me semblerait plus judicieux d’opposer les élèves appliqués, pas forcément dénués de talent mais prenant leur art trop au sérieux pour oser se lâcher, et ceux qui réussissent à insuffler dans leur musique un petit vent de folie, d’audace et de poésie débridée. Beardfish est assurément de ceux-là, car s’il n’invente rien, sa relecture du patrimoine progressif est indéniablement personnelle, débarrassée de tout carcan réducteur, et casse la baraque avec une désinvolture qui n’est pas sans rappeler l’esprit animant les pionniers du prog.

InsideOut ne s’y est d’ailleurs pas trompé, en signant, sur les conseils avisés de Roine Stolt, ce quatuor suédois surdoué, qui a d’ailleurs créé un petit événement l’an passé avec son deuxième album, le double et hyper foisonnant The Sane Day, creuset iconoclaste réhabilitant avec insolence tout ce que le prog a pu inventer de plus déluré et de barré, de Gentle Giant (beaucoup) à King Crimson (un peu), en passant par Zappa ou Led Zeppelin. Mais tout cela ne vous dit sans doute pas grand chose, et peut-être êtes vous même passé à côté de cette tornade rafraîchissante. L’occasion vous est donc offerte de vous rattraper avec cet excellent Sleeping In Traffic: Part One qui, contrairement à ce que son titre pourrait laisser supposer, n’est pas un concept album, tout juste une déflagration de titres incandescents sans liens thématiques particuliers (tout comme The Sane Day, d’ailleurs). Au petit jeu des références érudites, s’il fallait absolument comparer Beardfish à une autre formation, j’aurais tendance à faire le parallèle avec Echolyn, dont l’esprit indépendant, l’énergie primale, le son et le goût pour les lignes mélodiques alambiquées sont finalement très proches, quand bien même notre drôle de poisson à barbe semble se nourrir davantage aux racines européennes du prog, Gentle Giant en tête. Disons, pour faire plus court, que Beardfish, sous des dehors alambiqués, n’est pas autre chose qu’un groupe de rock, aussi immédiat et accessible que n’importe quel faiseur de ‘tubes’, l’imagination et l’exigence en plus.

Cette singularité fertile, Beardfish la doit avant tout à Rikard Sjöblom, multi-instrumentiste doué et poète sombre (pour paraphraser l’un de ses derniers titres, le touchant «Dark Poet»), auteur aussi bien de la totalité des compositions que des textes, pétris d’intelligence et de désarroi métaphysique révolté. Pour ne rien gâcher, notre homme s’avère doué d’un organe vocal très convaincant, capable de retenue froide comme de déchaînements terriens surpuissants. Cela tombe bien, car une musique aussi viscérale ne tolère pas la tiédeur ou la pudeur mal placée : l’orgue y est gras, les guitares sales et rugueuses, la basse ronde, caressante comme une main calleuse et dévergondée. Sans doute est-ce là même l’essence de l’art de Beardfish, cette capacité de réconcilier une certaine abstraction cérébrale avec une musique charnelle et tourmentée, physique sous presque tous ses aspects.

Certes, il y a bien, sur la totalité du CD, quelques fugaces redites, des progressions d’accords un brin compulsives (le riff déluré de «The Year Of The Knife», notamment, m’évoque irrésistiblement le fameux «The Boys In The Band» du Gentil Géant), et surtout un titre plus dispensable, le trop délayé «Roulette», seul faux pas notable, qui ralentit malencontreusement l’élan traversant l’album (vite retrouvé par la suite, fort heureusement !). Mais comment ne pas fondre littéralement d’émotion à l’écoute de ce déchirant «Harmony», micro-tragédie musicale poignante et désespérée, parmi les morceaux les plus puissants qu’il m’ait été donné d’entendre ces dernières années ? Et comment résister au tourbillon d’idées pimentées qui emporte l’instrumental «The Ungodly Slob», ou à la  frénésie contenue de «Sunrise» ou «And Never Know» (titre syncopé pas si éloigné que ça du Izz de I Move) ? C’est que Beardfish ne fait pas les choses à moitié, il se donne entièrement, avec tous les risques que cela comporte, mais aussi les gains potentiels, récoltant alors cent fois sa mise !

Pari gagné, serais-je tenté de dire, tant ce Sleeping In Traffic: Part One s’avère être un album truculent, hargneux et bourré d’intelligence. Beardfish a en effet toutes les qualités pour s’imposer comme un groupe respectable, sinon majeur, au sein du mouvement progressif, de ces formations souvent reléguées dans l’ombre de noms plus fédérateurs, mais unanimement reconnues, et sans lesquelles le courant progressif tout entier aurait tôt fait de s’essouffler. Pour toutes ces raisons, artistiques ou théoriques, merci à Beardfish !

Olivier CRUCHAUDET

(chronique parue dans Big Bang n°67 - Automne 2007)