BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Ran Part II (3:47)
2. Journey's End (7:33)
3. Omoi-Ire (8:05)
4. Psycho Part II (6:57)
5. 21st Century Africa (13:13)

FORMATION :

Kunio Suma

(guitare, chant)

Saegusa Toshimasa

(basse, synthétiseur, flûte à bec, chant)

Suzuki Akihito

(percussions, chant)

Kageshima Shunji

(batterie, marimba, flûte à bec, chant)

Osuka Kotomi

(piano, synthétiseur, flûte à bec, chant)

Mizoguchi Kazuya

(guitare)

Taguchi Masatoi

(percussions, cymbales)

Tazawa Kouji

(chant)

INVITÉS

Negita Kouichi
(trompette [1,3,5])

Sakai Tatsuya
(trompette [1,3,5])

Suzuki Shingo
(saxophones alto et bariton [1,3,5])

Saegusa Harumi
Kashiwahara Harumi
Ishikawa Hideko
(chœurs [3])

BI KYO RAN

"Go-Un"

Japon - 1995

Belle Antique - 39:39

 

 

Le retour de Bi Kyo Ran, après plus d'une décennie de silence, est une nouvelle dont il y a tout lieu de se réjouir. Au début des années 80, le groupe mené par le guitariste Kunio Suma se fit remarquer avec deux albums, Bi Kyo Ran (1982) et Parallax (1983), distillant une musique brillante et ambitieuse, d'inspiration crimsonienne mais à l'approche mélodique moins ardue, et qui demeurent des classiques du rock progressif japonais.

Enregistré l'automne dernier, Go-Un se veut à tous points de vue le symbole d'un nouveau départ. Autour de Suma, le personnel a été totalement renouvelé. Les styles musicaux visités ont eux aussi évolué. Et dans son essence même, cette œuvre est tournée vers l'avenir puisque, nous explique son auteur, chacun des cinq morceaux qui la composent a été conçu comme un avant-goût d'un album à venir... indéniablement, notre guitariste a de la suite dans les idées !

La nouveauté la plus évidente se situe au niveau de l'instrumentation. Le seul point commun avec le Bi Kyo Ran de jadis est le trio guitare-basse-batterie. Absents, donc, le violon (totalement) et les claviers (presque). A ce propos, rappelons néanmoins que lorsque le groupe se produisait sur scène, c'était toujours sous sa forme la plus dépouillée, les deux instruments sus-cités n'apparaissant que sur les albums.

Ce trio de base, donc, génère à la fois l'ossature de la musique et sa mise en relief. A savoir que les interventions solistes de Suma et les multiples cassures de rythme du duo Toshimasa Saegusa (basse) - Shunji Kageshima (batterie) sont les principaux jalons des compositions proposées ici. Les autres instruments (piano et percussions principalement) ont une vocation plus décorative et se retrouvent rarement en vedette.

Le chant, lui, fait son apparition sur trois des cinq titres (de 3:47 à 13:13), mais l'ensemble demeure assez majoritairement instrumental. On ne s'en plaindra pas, en l'occurrence, car autant Kunio Suma est un guitariste de grand talent, autant il s'avère manquer singulièrement de finesse lorsqu'il fait usage de son organe vocal.

Pour autant, cette dimension de Bi Kyo Ran ne doit aucunement être délaissée si elle est assurée plus souvent, à l'avenir, par la délicieuse Kouji Tazawa, qui officie sur "Journey's End" et délivre une performance digne des plus hauts éloges, susceptible de convertir les derniers réfractaires au chant japonais (féminin, s'entend). Soutenue par un accompagnement subtil de guitares acoustiques, percussions, marimbas et flûte à bec (!), celle-ci (créditée comme membre du groupe à part entière, bien que présente sur ce seul titre) nous enchante littéralement. Vivement l'album inspiré par ce titre !

Pour le reste, force est de constater que Bi Kyo Ran s'est éloigné de toute forme de symphonisme, au profit d'une optique plus proche du jazz ou de l'avant-garde. L'inspiration de Frank Zappa, revendiquée haut et fort, est évidente dans le travail d'arrangement très touffu et soigné (une section de cuivres intervient épisodiquement), et l'utilisation fréquente de percussions mélodiques. L'utilisation du piano, elle, évoque plutôt l'approche néo-classique d'un U Totem. Les comparaisons avec King Crimson sont donc plus que jamais réductrices, tant cette influence est désormais confinée au jeu de guitare de Kunio Suma, d'une grande force expressive.

Si l'on excepte quelques longueurs (l'intermède percussif au milieu de "Psycho Part 2", le début façon Jamie Muir de "21st Century Africa") et maladresses (essentiellement vocale, en particulier sur "Omoi-Ire"), Go-Un augure au mieux de l'avenir d'un Bi Kyo Ran plus que jamais créatif et personnel. L'héritage du passé est ici utilisé comme un tremplin vers des perspectives créatrices inédites... Nous serons du voyage !

Aymeric LEROY

Entretien avec Kunio SUMA :

Pourquoi as-tu décidé de reformer Bi Kyo Ran, en 1994 ? Et pourquoi ne retrouve-t-on aucun de tes anciens acolytes ?

C'est une longue histoire, que je vais cependant essayer de résumer. Bi Kyo Ran est mon seul moyen de m'échapper de la routine du quotidien, la seule opportunité dont je dispose pour m'exprimer. Voilà la raison principale. L'autre est que j'ai fait la connaissance d'excellents musiciens. Je n'ai absolument pas essayé de profiter d'un quelconque phénomène de "revival", ni reçu de propositions mirobolantes d'un producteur... Les anciens membres ? je les ai recontactés, mais beaucoup de temps s'est écoulé et nous avons chacun choisi des directions différentes.

Quelles étaient les circonstances à l'origine de la séparation du groupe en 1983 ?

Elles étaient essentiellement de nature financière. Il était impossible, comme il le sera sans doute toujours, de gagner sa vie en jouant du rock progressif. Je m'étais marié, et j'avais un enfant, je devais donc chercher un nouveau travail, sachant que je ne voulais pas jouer de la musique écrite par d'autres, ou devenir musicien de studio. J'ai donc annulé tous les concerts prévus et dissous le groupe. Je dois avouer par ailleurs que, d'un point de vue créatif, ce n'était pas une très bonne période pour moi.

Quelles étaient les rapports entre Bi Kyo Ran et le reste de la scène progressive japonaise ?

A l'époque, tes principaux groupes progressifs étaient Novela, Ain Soph, Shingetsu et Dada. Chacun avait un style très personnel. Je me rappelle qu'à la fin d'un concert de Bi Kyo Ran à Osaka, au Bourbon House, le guitariste de Novela, Teru Hirayama, est venu nous apporter un bouquet de fleurs dans notre loge ! Ce geste m'a beaucoup touché. Je me souviens aussi que notre premier concert à Tokyo, en 1973, était en première partie de Shingetsu.

Qu'êtes-vous devenus, par la suite ?

Pour ma part, j'ai continué à composer. Certains des morceaux de Go-Un remontent à cette période. Autrement, j'ai un travail qui m'occupe huit heures par jour... et autant pour la musique ! Pour ce qui est des autres membres, tous ont arrêté la musique, à part notre premier batteur, Masaharu Sato, qui accompagne aujourd'hui la chanteuse Tokiko Kato avec... Bernard Paganotti ! (ndlr : la femme de Paganotti, Naoko, est japonaise].

Le style musical de Go-Un est assez différent de celui des deux premiers albums. Cela vient-il de toi ou de tes nouveaux collègues ?

Un facteur-clé dans cette évolution a été ma découverte, en 1990, de l'œuvre de Frank Zappa. Je crois pouvoir dire que sa musique m'a encore plus marqué que celle de King Crimson, qui fut ma première influence, puis d'Art Zoyd et Univers Zéro, quelques années plus tard. Je pense avoir enfin trouvé ma voie et mon style, sans référence à mes idoles passées. Les musiciens qui jouent sur Go-Un viennent d'horizons très variés, du hard-rock au classique en passant par la soul ou la musique latine... Je dispose ainsi d'une grande palette de couleurs musicales. Je me vois désormais plus comme un compositeur-arrangeur que comme un guitariste. Je dirige d'autres musiciens et essaie d'extraire d'eux de la bonne musique...

Tu es crédité comme auteur de l'ensemble du répertoire de Bi Kyo Ran. Doit-on en déduire que tu règnes sans partage ?

C'est vrai, j'ai tout écrit, mais je n'en suis pas moins réceptif aux idées intéressantes que peuvent avoir les autres membres du groupe. Les répétitions fournissent également bon nombre d'idées d'arrangements. Entre 1979 et 1982, le batteur était Masaaki Nagasawa, un musicien très talentueux qui m'a incité à laisser une plus large part à l'improvisation, donc à l'inspiration des autres.

Aujourd'hui, les choses sont différentes, car j'utilise beaucoup l'informatique pour composer et arranger mes morceaux, ce qui fait que je présente aux musiciens des partitions complètement arrangées. C'est à la fois une mauvaise et une bonne chose, mauvaise d'un point de vue humain, mais bonne car cela nous ouvre de nouvelles possibilités.

Pourquoi avoir inclus deux courtes reprises de morceaux des deux premiers albums ?

En fait, je conçois Go-Un comme une compilation d'extraits de cinq albums... Je m'explique : chacun des morceaux qu'il comprend va constituer la base d'un album. Quant aux deux reprises, elles symbolisent donc les anciens albums, même si ce sont pour moi plus que de simples "reprises". Bi Kyo Ran est l'œuvre de ma vie, je ne cesserai jamais de jouer ces morceaux.

Peux-tu nous parler du nouveau line-up ?

Nous sommes désormais un sextette : Kunio Suma (guitare, chant), Kotomi Otuka (claviers - une demoiselle !}, Munehisa Jimbo {basse, ex-Marge Litch), Kozo Suganuma (batterie, ex-Black Page), Shyunji Kageshima (marimba, timbales) et Toshimasa Saegusa (effets), seuls ces deux derniers étaient présents sur "Go-Un". Nous avons donné notre premier concert sous cette formule le mois dernier. Nous nous préparons à enregistrer un nouvel album. Le thème en est "Kyo Part II". Le concept en est "Violence et Musique"... Il est difficile de réunir tout le monde, car une partie des musiciens vit à Fuji, et l'autre à Tokyo, à 300 kilomètres de distance. Nos projets sont donc réduits à l'album et quelques concerts.

Que penses-tu de la scène progressive japonaise actuelle ?

Ma conception de la musique progressive va au-delà du rock symphonique qui est un genre déclinant. La démarche progressive est ailleurs, on la trouve chez des groupes de free-jazz ou de heavy-metal. Donc, pour ma part, je trouve que la scène progressive japonaise est très productive !

(Merci à Hiroshi Masuda pour la traduction)

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°16 - Été 1996)