BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Lady Of The Light (7:03)
2. Brave Young Soldier (9:08)
3. These Are Days Of Sorrow (6:42)
4. New Day / Intermission (4:13)
5. Fantasy World (6:45)
6. Freedom (3:20)
7. Sirens (4:53)
8. Jailbait (4:19)
9. Leave Your Burdens (4:03)
10. Where The River Meets The Sea (7:54)

FORMATION :

Patrick Leandersson

(basse)

Mike Israel

(batterie, percussions)

Magnus Lindgren

(chant)

Joachim Karlsson

(guitares)

Nicklas Ahlund

(orgue, piano, Mellotron, synthétiseur)

BLACK BONZO

"Black Bonzo"

Suède - 2004

B&B Records - 58:28

 

 

Cela fait maintenant un bon bout de temps que l’on sait que la Suède ne produit pas que des meubles en kit et du saumon d’élevage, mais aussi parmi les meilleurs groupes progressifs du monde. On pourrait même presque être blasé, tant cette déferlante septentrionale tient régulièrement le haut du pavé. Vous vous en doutez, le nouveau venu dont il est ici question ne déroge pas à la règle, mais son heavy-prog survolté et délibérément rétrograde pourrait bien réveiller les amateurs de gros son les plus assoupis. Pour être tout à fait franc, disons que Black Bonzo ne fait pas dans la dentelle, pas celle de Calais en tout cas, même si ses compositions ne sont pas dénuées d’une réelle sophistication mélodique (c’est même l’un de leurs points forts). A vrai dire, sa musique est aussi rafraîchissante qu’une descente de ski de bosses bien négociée.

Les plus observateurs auront sans doute noté le caractère plutôt passéiste de la pochette, son graphisme un peu suranné ainsi que l’aspect vaguement chevelu du groupe, bref toute une imagerie qui semble renvoyer au début des années 70. Sachez que le contenu musical est au diapason, aussi «roots» et primordial que l’on pouvait le pressentir. Né sur les cendres d’une formation psychédélique éphémère revendiquant l’héritage des pionniers de la fin des années 60 (initialement nommée Gypsy Sons Of Magic), Black Bonzo n’a fait finalement qu’un tout petit bon dans le temps, s’inspirant désormais d’une scène proto-hard-progressive pour le moins typée : on pense souvent à Uriah Heep, période Demons And Wizards, pour cette fougue rustique alliée à un sens imparable du refrain (le chant rappelle même fortement celui de David Byron), mais aussi au Greenslade des débuts, pour ce son d’orgue épais et enveloppant, presque cradingue, voire à Grand Funk Railroad, au détour d’un ou deux titres âprement scandés (sur «Jailbait» en particulier). Il ne manque guère que quelques craquements de vinyle pour que le trip soit total…

Certes, il n’y a là rien de novateur. Globalement, l’album ressemble à une collection de clins d’œil plus ou moins appuyés, à tel point que l’on se demande parfois si l’on écoute vraiment une nouveauté, ou une relique de collectionneur oubliée depuis trente-cinq ans dans le coin d’un grenier. Mais Black Bonzo a indéniablement su trouver le ton juste : ce qui le sauve, et en fait une découverte essentielle de ces derniers mois, outre la force de conviction qui émane de sa musique, c’est cette capacité d’aller directement à l’essentiel, grâce à des compositions carrées et une inspiration mélodique de tous les moments. Cette caractéristique décisive confère même un vernis de modernité à ce qui n’aurait pu être qu’un vain exercice de style : pas un morceau qui ne retombe fermement sur ses pieds, pas un instrumental qui ne soit exactement à sa place, tout se passe comme si Black Bonzo s’était réapproprié l’héritage de ses illustres modèles pour en expurger les moindres déséquilibres. C’est là en effet l’atout relatif que peuvent avoir les suiveurs par rapport aux inventeurs, cette opportunité de concevoir une relecture irréprochable de la musique dont ils s’inspirent, mais forcément amputée d’une part essentielle d’authenticité et de fascination créative.

N’allons donc pas chercher une inventivité que le groupe ne songe même pas à développer, mais profitons comme il se doit de cette célébration délurée d’une époque finalement pas si révolue, qui reprend vie tout à coup comme si le temps s’était arrêté. Car l’interprétation est au demeurant remarquable, irréprochable et pêchue en diable, y compris le chant véhément de Magnus Lindgren (ce qui mérite d’être souligné, tant d’honnêtes albums sont plombés par la médiocrité des parties vocales). Depuis le pilonnage rythmique trépidant de l’excellent titre d’ouverture, «Lady Of The Light», en passant par les flasques coulées d’orgue et de mellotron de «Brave Young Soldier» ou «Fantasy World», les riffs saccadés de «These Are Days Of Sorrow», jusqu’aux frénétiques martèlements de fûts de «Jailbait», la musique de Black Bonzo ne laisse pas un instant de répit, et réveille d’étranges fantômes aux accents évocateurs. L’ombre même des Beatles semble planer sur les couplets de «Freedom», à la fois troublante et familière, comme une vieille connaissance que l’on aurait perdue de vue.

Au bout du compte, on a tout de même le sentiment que la première moitié de l’album est plus forte que la suivante, même si l’intérêt reste en éveil jusqu’à la reprise ultime du titre d’ouverture, ellipse finale qui ne manque pas d’un certain panache. Car derrière le lustre «vintage» de ce premier opus, Black Bonzo affiche un talent et un charisme très supérieurs à la moyenne, suffisants pour le faire connaître bien au-delà du créneau assez restrictif qu’il a choisi d’occuper. Je ne m’avance donc guère en pariant que cet album ravira non seulement les amateurs de prog tous horizons confondus, mais deviendra dans quelques années un trésor de brocante que l’on pourra se vanter de posséder. A moins que Black Bonzo ne soit devenu d’ici là un nom réputé parmi les formations progressives qui comptent. Autant de raisons pour ne pas passer à côté !

Olivier CRUCHAUDET

(chronique parue dans Big Bang n°58 - Été 2005)