
PISTES :
1. E Se Di Questo Voi Dicere Piue
(05:29)
2. Limbaire (05:48)
3. Outgrowth (06:45)
4. Litho 1 (01:26)
5. Communifade (06:44)
6. Bouncing (08:43)
7. Ink (08:27)
8. Litho 2 (01:08)
9. O.A.L.I. (06:30)
10. Tectonic Afterbirth (06:45)
FORMATION :
Edward Capel
(saxophones alto et soprano, clarinette)
Dirk Bruinsma
(saxophone bariton, basse, chant)
Frank Crijns
(guitares)
David Kerman
(batterie, percussions)
BLAST
"Stringy Rugs"
États-Unis - 1997
Cuneiform Records - 57:50
Blast, en anglais, signifie «explosion». Pas une petite explosion, non, plutôt du genre coup de grisou, si vous voyez ce que je veux dire. Eh bien Blast, groupe néerlandais de son état, c'est un peu la même chose, mais sous une forme musicale. Autant dire qu'on ne sort pas indemne de la prise de contact avec sa musique. Je peux d'ailleurs en témoigner à chaud, puisque je rédige cette chronique quelques heures à peine après avoir assisté à un concert du quatuor...
Le groupe mené par Frank Crijns (guitare) et Dirk Bruinsma (basse et saxophone baryton), compositeurs de la quasi-totalité du répertoire et seuls membres d'origine subsistants, s'est fait connaître en 1990 à l'occasion de sa participation au fameux festival MIMI. Formé un an auparavant, Blast allait dès lors multiplier les concerts un peu partout en Europe (c'est ainsi que, pour ma part, je les verrai une première fois sur scène, en 1992), et sortir un premier album autoproduit, Puristsirup. Après le départ du clarinettiste Wim van der Maas, remplacé par le saxophoniste Edward Capel (inutile de détailler les batteurs successifs du groupe, sauf pour signaler qu'ils furent tous excellents), Blast signa chez Cuneiform qui sortit son second album, Wire Stitched Ears, en 1995. Deux ans plus tard, voici donc son successeur. On notera la présence à la batterie (à l'exception de deux titres) de Dave Kerman, musicien américain connu pour son travail avec U Totem, 5uu's ou Présent, qui s'était joint à Blast à l'occasion d'une tournée de la côte Est des États-Unis au printemps 1996.
Comme je l'ai déjà laissé entendre au début de cette chronique, la musique de Blast n'est assurément pas à mettre entre toutes les oreilles. En premier lieu, elle est particulièrement complexe, au point que les musiciens sont contraints de s'aider de partitions lors des concerts ! La trame rythmique en constant mouvement (les mesures se suivent et ne se ressemblent pas !) appuie l'exposition, par les instruments mélodiques (guitare et saxophone alto ou soprano), des thèmes. En fait de thèmes, on préférera parler de riffs, joués avec une précision millimétrique, avec une parfaite coordination qui laisse d'autant plus pantois que, la plupart du temps, on a bien du mal à identifier un quelconque tempo digne de ce nom !
Les conceptions harmoniques de Blast ne laissent guère de place à une approche mélodique conventionnelle, mais exploitent plutôt le pouvoir des dissonances qui, combinées à un constant dynamisme (c'est parfois très violent !), produisent un effet hypnotique particulièrement redoutable. Il convient d'insister sur la puissance sonore impressionnante développée par les quatre musiciens, qui donne souvent l'impression d'entendre une formation beaucoup plus nombreuse.
Défendant une vision musicale cohérente, rigoureuse et intransigeante, Blast achève de s'imposer, avec ce troisième album, comme l'une des formations essentielles du versant le plus audacieux des musiques progressives. Parfaitement exécutée, impeccablement composée et arrangée, cette musique exigeante est surtout généreuse et authentique, et mérite assurément d'être découverte.
Aymeric LEROY
Entretien avec Frank CRIJNS :
Comment décrirais-tu votre musique ? La qualifierais-tu de progressive ? D'expérimentale ?
Je n'aime aucun de ces deux termes,
car les utiliser nous
range dans une catégorie bien précise, et nous
sommes très attachés à notre
liberté, nous tentons d'avoir l'ouverture d'esprit
la plus large
possible. Pour ma part, je
dirais
que nous sommes à la
croisée du rock, du jazz et de la musique
contemporaine. Nous écoutons des styles de musique
très
différents, de Varese ou Stravinsky à Pantera ou
Victims, en passant par Anthony Braxton ou Eric Dolphy, ou la musique
indienne style Shakti. En fait, tout ce qui est bon nous inspire !
Ne vous sentez-vous pas, tout de même, dans la lignée d'une tradition musicale qui incluerait des groupes comme Soft Machine, Henry Cow ou King Crimson ?
Indirectement, peut-être. Il est vrai que nous écoutons beaucoup les vieux albums de King Crimson ou les premiers Soft Machine, et que Western Culture de Henry Cow est l'un de mes disques de chevet. Nous aimons la façon dont ces groupes ont abordé la musique, avec une attitude très ouverte.
Votre musique donne une impression de grande spontanéité. Mais elle n'est jamais vraiment free, ni facile d'accès d'un point de vue mélodique. Quelle est votre approche en la matière ?
Il m'est difficile de répondre. J'aime beaucoup les structures polymélodiques, les cassures de rythme, les changements surprenants, qui nous font nous demander : "tiens, qu'est-ce qui se passe ?"...
Le chant est assez peu présent dans votre musique. Quel y est son rôle ?
Il est évident que ce n'est pas un rôle central. J'ai toujours aimé les textes de Dirk, à cause de leur côte surréaliste et de la tension qu'ils génèrent. Nous sommes prioritairement un groupe instrumental, avec quelques titres chantés, ce qui je crois est bon pour l'équilibre d'un album. Mais nous ne ferons jamais plus de deux ou trois titres chantés par CD, l'équilibre actuel me paraît satisfaisant.
Vos compositions sont construites sur un arrière-plan rythmique en évolution constante. Cela donne une impression d'instabilité, un côté imprévisible. As-tu besoin, en tant que soliste, de cette forme de stimulation, d'inspiration ?
Oui, car un accompagnement changeant crée un effet de tension, une sorte d'énergie kaléidoscopique qui m'inspire, me «porte»... Et j'aime beaucoup la conjugaison de parties écrites jouées par trois musiciens pendant que le quatrième, lui, est complètement libre de ce qu'il joue...
Il y a sur vos albums, et particulièrement le nouveau, un certain nombre d'invités, au marimba et aux cuivres notamment. Vous sentez-vous parfois limités par le format de quatuor ? Pensez-vous éventuellement l'élargir à l'avenir ?
Nous composons tous, en dehors de Blast, pour des ensembles de plus de huit musiciens. Donc nous ne sommes aucunement frustrés de n'être que quatre. La présence d'invités est juste un moyen d'augmenter les possibilités sonores, en jouant sur les variations d'instrumentation. Nous avons cependant un projet particulier, qui devrait voir le jour en novembre 1998, qui nous associerait à cinq autres musiciens : un altiste, un claviériste, un trompettiste, un second batteur et un second bassiste...
Pour la première fols, votre saxophoniste, Edward Capel, propose deux compositions, qui semblent aller dans une direction plus 'free'. Est-ce une dimension que vous souhaitez explorer davantage ?
Nous sommes tous ouverts aux apports de chacun. Nous apprécions d'avoir trois compositeurs au sein du groupe, chacun a son style, et à mon avis cela donne plus d'impact à la musique. Quant à notre évolution, je serais bien en mal de la prévoir. Ce qui est sûr, c'est qu'aucune direction ne sera consciemment privilégiée. Nous verrons bien. Pour revenir à Edward, vous serez peut-être surpris d'apprendre qu'il travaille en ce moment sur une pièce très structurée, très écrite !
Dirk et toi êtes les principaux compositeurs depuis les débuts de Blast. Vos styles semblent assez proches, et il est difficile de reconnaître immédiatement, à l'écoute, de qui est tel ou tel morceau. Quelles sont vos différences ?
Je suis d'accord pour dire que nos morceaux ont une direction commune. Nous nous connaissons depuis très longtemps, et avons joué ensemble dans nombre de groupes avant Blast. Je crois que nous nous sommes mutuellement influencés, et bien sûr nous avons pas mal d'influences en commun. Nos différences ? Je crois que j'écris des morceaux basés davantage sur le rythme, très compacts («Pain Of Fear», «E Se Di Questo»), tandis que Dirk a une approche plus lyrique et organique («Outgrowth» ou «Rupture» du premier CD).
Le poste de batteur semble très instable chez Blast, puisqu'il est tenu par un musicien différent sur chaque album, et même par deux titulaires sur Stringy Rugs. Pourquoi ?
Pour des raisons pratiques, tout simplement. Nous avons besoin d'un batteur qui aie le temps de travailler suffisamment les morceaux. Jim avait beaucoup d'autres occupations qui l'empêchaient de répéter assez souvent avec nous. Nous avons donc demandé à Dave Kerman, que nous connaissions bien et qui à l'époque vivait encore encore France. En principe, Dave est un membre permanent mais cela dépend de sa disponibilité et du coût de le faire venir des États-Unis... Pour ce qui est de Rob Snijders, il n'a joué que sur deux tires de Stringy Rugs, il fait partie d'un autre groupe, Kong, qui y prend beaucoup de temps. Donc, en ce moment, nous travaillons avec un batteur suisse, Fran Lorkoviça, du groupe So Nicht.
(chronique et entretien parus dans Big Bang n°22 - Septembre/Octobre 1997)

