
PISTES :
1. Cerulean Sea (7:03)
Interlude (0:23)
2. Original Sin (4:55)
3. Etude Revisited (4:57)
Interlude (0:19)
4. A Palace Of Pearls (on a blade of grass) (5:33)
Interlude (0:19)
5. Fin De Siecle (5:22)
6. DrumBass (0:54)
7. Cracking The Midnight Glass (6:06)
8. Torn DrumBass (0:54)
9. Thick With Thin Air (3:28)
10. Cobalt Canyons (3:53)
Interlude (0:27)
11. Deeper Blue (4:12)
12. Presidents Day (6:22)
FORMATION :
Bill Bruford
(batterie, percussions, claviers)
Tony Levin
(basse, stick)
Chris Botti
(trompette)
David Torn
(guitares, loops)
BRUFORD/LEVIN
"Bruford-Levin Upper Extremities"
Royaume-Uni - 1998
PapaBear Records - 56:01
King Crimson n'est plus, du moins provisoirement. Il s'est démultiplié en plusieurs entités baptisées "ProjeKcts" regroupant chacun trois ou quatre de ses six membres. Le but de la manœuvre n'a été confessé qu'à demi-mots par Robert Fripp, mais il est bien simple : le groupe est dans l'impasse. Non que ses membres n'aient plus rien à dire. Mais qu'ils n'arrivent pas vraiment à les dire d'une seule voix...
Bruford/Levin Upper Extremities, BLUE pour les intimes, n'est pas à proprement parler un "ProjeKct", puisqu'il n'implique pas seulement des membres de King Crimson - même si David Torn (guitares) et Chris Botti (trompette) sont présentés comme les invités des deux maîtres de séance, Tony Levin (basse et stick) et Bill Bruford (batterie)... Difficile néanmoins de ne pas faire le lien avec le Roi Cramoisi, aussi bien pour le son que la démarche.
On a ici affaire, à peu de choses près, à l'équipe qui officiait il y a douze ans sur le premier album solo de David Torn, Cloud About Mercury (à ceci près que la trompette y était tenue par Mark Isham, devenu depuis compositeur prisé de musiques de films), mais la musique proposée n'a que peu à voir. La formidable section rythmique de Levin et Bruford est ici le moteur créatif de l'ensemble, qu'elle tienne son rôle de manière traditionnelle (le duo basse/stick-batterie) ou s'aventure dans des expériences plus inhabituelles, comme cet instrument hybride baptisé explicitement "drumbass"...
Bénéficiant d'une prise de son remarquable, foncièrement organique, Bruford/Levin Upper Extremities est un vivier créatif particulièrement enthousiasmant, se nourrissant des possibilités apparemment inépuisables du duo. Bruford l'espiègle, avec ce son de caisse claire si particulier enfin restitué dans toute sa splendeur, et son goût pour la broderie rythmique autour de motifs répétitifs, ce jeu constant sur les tempos et les métriques qui change instantanément la direction générale de la musique; Levin l'esthète de la basse, ennemi de toute ostentation, qui voit dans son rôle bien plus que celui d'un simple rythmicien. Tous deux s'entendent comme larrons en foire, et ça fait dix-sept ans que ça dure !
Les deux invités n'en sont pas pour autant de simples faire-valoir. David Torn, d'abord, est un guitariste prodigieux, d'une constante inventivité. Par certains aspects, son jeu et sa sonorité évoquent Robert Fripp, et l'on ne cachera pas que l'on se prend à plusieurs reprises à rêver d'un King Crimson en trio instrumental, débarrassé à la fois des pesanteurs de cette absurde formule du "double-trio" et des maniérismes agaçants d'Adrian Belew. L'introductif "Cerulean Sea", qui plante instantanément le décor, donne un aperçu éloquent de ce que pourrait donner une telle formule. Mais Torn est bien plus qu'un succédané de notre binoclard préféré : un véritable expérimentateur de la guitare, comme en témoignent les crédits de l'album, lui attribuant toutes sortes de fonctions qui n'ont parfois qu'un lien très vague avec le grattage de six-cordes ("brokenbird", "hysterium", "light-industry dementia", "high atmos"...).
La trompette de Chris Botti ne fait par contre l'objet d'aucun traitement sonore, mais son jeu (sur lequel plane plus d'une fois l'ombre de Miles Davis) apporte à l'album quelque chose de tout aussi crucial, une "couleur" sonore qu'il serait réducteur de qualifier de "jazzy", tant la musique de BLUE ne s'affilie que de manière très lointaine à ce style. Bref, il en renforce plus encore l'originalité.
Soyons clairs quant à l'ambition de cette expérience. Celle-ci n'est assurément pas de nous donner à entendre des compositions aux arrangements peaufinés dans les moindres détails. L'improvisation est en effet ici une donnée essentielle. Mais qui dit improvisation dit surtout liberté et spontanéité, pas forcément absence de règles. Il a été décidé ici de réduire la part du prédéterminé à l'essentiel, afin que puisse naître l'interaction osmotique entre les musiciens, qui est la véritable raison d'être d'une telle musique. Mais qu'on l'envisage comme un acte de naissance ou comme une expérience unique, cet album est peut-être ce qu'il s'est fait de mieux dans la galaxie crimsonienne depuis belle lurette.
Aymeric LEROY
Entretien avec David TORN :
"B.L.U.E."
est
ta seconde
collaboration avec la section rythmique formée par Tony
levin et Bill Bruford. Toutefois, l'optique musicale est assez
différente de celle de ton album "Cloud About Mercury".
Quelles sont selon toi les similitudes entre les deux projets ?
Même si "Clouds..." faisait assez largement appel à l'originalité et aux spécificités de chacun des participants, sa conception d'ensemble et sa direction stylistique étaient entièrement sous ma responsabilité. Pour "B.L.U.E.", Bill et Tony étaient aux commandes et ont opté pour une approche plus 'organique", ce dont nous sommes du reste tous heureux. Par ailleurs, beaucoup de temps s'est écoulé depuis "Clouds...". Il est normal que nous ayons tous évolué et que notre collaboration ne donne plus la même chose ! Par ailleurs, l'ajout de Chris Botti a fortement dynamisé et renouvelé notre musique. Enfin, à titre personnel, je ne pourrai dire assez le plaisir immense que je prends à jouer sous l'égide du 'Grand Gentleman-Zen des Basses Fréquences'...
L'équilibre au sein de l'équipe s'est-il trouvé fortement modifié lorsque vous avez joué sur scène au printemps dernier ?
Chris et moi n'avions certes que le statut d'invités pour l'enregistrement de l'album, mais nous avons dès le départ eu le sentiment d'un vrai groupe, constitué de quatre personnes. D'ailleurs, vous noterez que la plupart des morceaux sont co-écrits par Chris ou moi... Quant aux concerts... Fabuleux ! Je ne trouve pas les mots pour vous dire comment c'était. Comme souvent, la musique produite en studio prend sur scène une dimension insoupçonnée. On peut même dire que c'est alors qu'elle prend réellement vie !
Comment as-tu fait la connaissance de Bill et Tony, à l'époque de "Cloud About Mercury" ?
En fait, j'avais pensé faire appel à Tony pour jouer du Stick sur mon premier album solo pour ECM, en 1982. Il se serait agi d'un trio avec Jack DeJohnette à la batterie. Mais des problèmes logistiques ont fait que le projet fut abandonné. Quelques années plus tard, j'ai contacté Bill, après avoir visionné un concert de King Crimson dont ma mère m'avait prêté la vidéo (!). Bill jouait de la batterie électronique, et ce fut pour moi une sorte d'Epiphanie ! Son jeu collait parfaitement avec la musique que j'avais en tête. Je voulais un batteur qui puisse générer électroniquement des harmonies rythmiques de nature pentatonique, qui puissent servir de fondation à des mouvements harmoniques plus étendus. J'avais essayé en vain de convaincre divers batteurs de jazz et de musiques innovantes de me suivre dans cette voie semi-électronique, et voilà que je découvrais un batteur qui s'y était engagé de lui-même ! Ce qui me plaisait également chez lui, c'était son refus de tout carcan stylistique. A l'origine, le bassiste de "Cloud About Mercury" devait être mon vieil ami Mick Karn, mais il n'était pas disponible au moment des séances. C'est Bill qui a alors suggéré de faire appel à Tony, et il n'a eu évidemment aucun mal à me convaincre ! Quand nous avons tourné un peu plus tard (1988), c'est Mick qui tenait la basse, par contre...
Ta carrière musicale a commmencé à la fin des années 70 sur la scène new-yorkaise, qui était alors un environnement très particulier, entre le punk et des tendance plus 'musicales'. Quels sont tes souvenirs de cette période ?
Eh bien, j'étais alors dans un groupe, l'Everyone Band, dont le style musical était des plus éclectique, une sorte de punk-psycho-fusion... Nous avons fait deux albums pour ECM, tourné pas mal en Angleterre et en France avec Don Cherry. Je crois qu'il existe un pirate de Don et nous au Bataclan en 1979, avec Trilok Gurtu à la 'batterie'... A la même époque, j'étais dans un autre groupe inclassable, le Zobo Funn Band... C'était une époque excitante, autant que je me souvienne, mais cette perception des choses tenait sans doute en grande partie à ma jeunesse !
Peux-tu nous parler de cette technique des 'loops' ("boucles") qui est un élément central de ton style et nous indiquer des exemples de son utilisation sur "B.L.U.E." ?
Le fondement de cette technique est l'utilisation d'un temps de 'delay' long, de 3 à 150 secondes, pendant lequel je peux modifier tous les paramètres de l'instrument - le son, le timbre, la texture, la hauteur... J'utilise le résultat de ces manipulations pour créer des arrière-plans sonores répétitifs ou mouvants. J'ai enregistré deux disques de démonstration de ces 'loops' pour le label Q-Up Arts. On peut en entendre sur la plupart de mes disques : "What Means Solid, Traveller ?", "Tripping Over God" et "Polytown" avec Mick Karn et Terry Bozzio, tous trois chez CMP. Mes 'loops' sont très variés : certains sont secs et agressifs, d'autres très 'liquides'. Concernant "B.L.U.E.", j'ai du mal à me souvenir d'exemples précis, mais je peux citer de mémoire l'introduction de "Cerulean Sea" ou celle de "A Palace Of Pearls...".
Il semble qu'une seconde tournée de B.L.U.E. soit prévue pour bientôt. Peux-tu nous en dire plus à ce sujet, ainsi que sur tes projets personnels pour les mois à venir ?
Effectivement, nous allons faire une tournée de quelques dates dans le Nord-Est des Etats-Unis à la fin de cet automne. Comme vous pouvez l'imaginer, je suis impatient à cette idée ! Malheureusement, je pense qu'il s'agira de la phase finale de l'existence de ce groupe. Bill veut ensuite se focaliser sur son propre groupe, EarthWorks. En ce qui me concerne, j'ai un certain nombre de projets de films, ainsi que des séances de studio, et j'ai démarré l'écriture de mon prochain album solo. Ceci étant, j'espère vivement poursuivre ma collaboration avec Tony Levin. C'est pour moi un honneur incroyable de travailler avec quelqu'un que je considère comme l'un des plus grands musiciens existants.
(chronique et entretien parus dans Big Bang n°27 - Septembre 1998)

