
PISTES :
1. Entering The Spacebike (1:28)
2. Into The Dreamscape (9:41)
3. The Ballerina From Far Beyond (7:37)
4. Daddy In The Clouds (3:57)
5. Speed Wizard (5:35)
6. An Ordinary Nightmare In Poor Mr. Hope's Ordinary Life (5:55)
7. In The Land Of The Pumpkins (9:06)
8. The Magic Rollercoaster (3:07)
9. The Gathering (3:03)
10. Three Stories (16:41)
...Samuel - The Knight
...Adam - The Prophet
...Miranda - The Queen
FORMATION :
Tomas Bodin
(claviers, voix)
Hasse Bruniusson
(percussions, voix)
Roine Stolt
(guitare, basse sur pistes 3, 7)
Owe Eriksson
(basse - pistes 5, 6, 8, 10)
Michael Stolt
(basse - piste 2)
Jaime Salazar
(batterie)
TOMAS BODIN
"An Ordinary Night In My Ordinary Life"
Suède - 1997
Foxtrot Records - 66:10
Il est fort bienvenu de pouvoir enfin juger des mérites de Tomas Bodin en solitaire. Car si ses compétences comme claviériste des Flower Kings n'ont plus à être mises en doute au regard de ses prestations sur Back In The World Of Adventures et Retropolis, un mystère subsistait néanmoins quant à la véritable personnalité artistique de ce musicien. Car il a, pour l'essentiel, a bâti son rôle au sein de ce groupe sur les fondations posées par Roine Stolt lui-même sur The Flower King : le guitariste y prenait en effet en charge, avec le brio que l'on sait, les parties de claviers.
Bref, la question était posée : aussi compétent fut-il, Tomas Bodin n'était-il qu'un parfait exécutant ? Les courtes compositions qu'il signait sur Retropolis, plutôt anecdotiques, ne lui apportaient pas vraiment de réponse satisfaisante, et l'on ne savait pas vraiment à quoi s'attendre lorsque fut annoncé ce projet d'album solo. A l'écoute de An Ordinary Night In My Ordinary Life, il ne fait plus aucun doute que Bodin est non seulement un remarquable musicien, mais également un compositeur de grand talent.
Pour s'en rendre compte, il faut en premier lieu éviter le piège que le claviériste nous a tendu (et par là-même, s'est tendu à lui-même) en invitant à ses côtés ses collègues des Flower Kings : la tentation de comparer à outrance les compositions et arrangements de Bodin à ceux de Stolt, la forme étant souvent très proche. Il est en effet manifeste que le premier n'a pas, dans la "mise en scène" de sa musique, le talent du second. Cohérence, unité et fluidité sont des qualités dont il fait preuve avec une certaine inconstance. Ce qui n'empêche pas l'ensemble d'être, à bien des égards, des plus réjouissants.
An Ordinary Night In My Ordinary Life se veut un concept-album, mais le concept en question (en gros, nous entraîner dans les méandres de la vie cérébrale nocturne de l'auteur) est, plus que quoi que ce soit d'autre (quelques points de repère mélodiques unificateurs sont certes disséminés au long de l'album, mais demeurent anecdotiques), un moyen de justifier a posteriori le large champ stylistique qui y est exploré...
...Et peut-être, plus habilement, certains égarements, sortes d'assoupissements créatifs au milieu de phases de rêverie intense ? Il est vrai que certaines plages (heureusement courtes et regroupées au centre, mou par conséquent, de l'album), basées sur des bruitages et autres bidouillages sonores (avec au passage, sur le bien-nommé "An Ordinary Nightmare In Poor Mr. Hope's Ordinary Life", un clin d'œil appuyé au fameux "Revolution 9" du double-blanc des Beatles), voire des rythmes électroniques façon techno, distillent un certain ennui et viennent paradoxalement (puisqu'au nom du "concept" général) rompre le bon déroulement de l'album.
Ces quelques fautes de goût mises à part, Bodin n'en demeure pas moins un compositeur d'obédience progressive, au sens le plus noble de l'expression. Du coup, favorisée en cela par la présence des mêmes intervenants (ou presque), la musique prend souvent des couleurs 'stoltiennes' caractérisées, avec pour seule (et prévisible !) différence un renversement du rapport de forces entre guitare et claviers. Et pourtant, seul "Into The Dreamscape" (9:41), épopée aux nombreux morceaux de bravoure - à l'impact seulement amoindri par une conclusion ratée - évoque d'un bout à l'autre, avec ses arabesques de moog, nappes de mellotron et autres suaves épanchements guitaristiques, les Flower Kings.
Le principal aspect qui différencie la musique de Bodin de celle de son employeur guitariste, outre les expérimentations sonores évoquées plus haut et quelques interludes solistes (au piano, à l'orgue d'église ou aux synthés orchestraux), est un léger côté 'jazzy', présent sur certains titres (notamment l'excellent "In The Land Of Pumpkins" (9:06) et sa mélodie chantonnée par Hans Bruniusson) et dont le corollaire sonore est l'utilisation (très rare chez Roine Stolt) du piano électrique Fender Rhodes... "Speed Wizard" (5:35), mené tambour battant sur un rythme jazz-rock entêtant par un moog particulièrement volubile, n'est pourtant pas sans évoquer le tout premier album solo du guitariste, Fantasia (1979).
Si Tomas Bodin convainc sur l'un comme l'autre des deux tableaux, c'est pourtant sur la médiane qu'il s'avère finalement le plus brillant. Ce qui n'enlève pour autant, précisons-le, rien à la réussite constatée ailleurs. Mais il importe de mettre "Three Stories" (16:41) en exergue, tant cette pièce en trois volets (dont le dernier est un hommage implicite au "Abaddon's Bolero" du Maître Emerson), qui conclut l'album, s'impose comme l'un des plus beaux morceaux qu'il ait été donné d'entendre, de mémoire récente, sur un disque progressif.
"Three Stories" est en effet l'archétype de ce que chaque amateur de progressif espère découvrir en écoutant un album pour la première fois. Emphase lyrique (la guitare de Roine est ici bizarrement mais superbement 'gilmourienne') et intimité acoustique (le piano se fait câlin...) s'entremêlent en une chorégraphie divinement orchestrée, dont on cherche vainement à s'approprier la substance. Comme un filet de sable qui s'écoulerait inexorablement d'une main pourtant fermée, la musique de cette suite royale dépasse la capacité d'appréhension et d'entendement de l'auditeur (quant au fond, et non à la forme bien sûr). Tout est en effet trop fastueux pour que ce dernier parvienne à sortir indemne de ce tourbillon instrumental et que le chroniqueur assigné à sa description s'en sorte autrement que par quelques ellipses plus ou moins convaincantes... Ce dont vous devez être sûr cependant, c'est de la nécessité de venir vous recueillir sur ce fabuleux morceau, fleuron d'une œuvre, bien qu'inégale, somme toute essentielle...
Une simple réflexion, dont l'éventualité de la concrétisation donne carrément le vertige, constituera la conclusion de cette chronique : imaginons que Roine Stolt et Tomas Bodin parviennent à donner vie à une œuvre commune et démocratique, véhiculant la quintessence de leur talent...
Aymeric LEROY, avec Olivier PELLETANT
Entretien avec Tomas BODIN :
L'idée de réaliser un album solo te trottait-elle dans la tête depuis longtemps ?
Oui, je crois que j'ai toujours rêvé de pouvoir le faire un jour. Je pense que c'était le bon moment. J'avais écrit quelques trucs sur Retropolis, ça a été le déclic. L'album rassemble des morceaux écrits au cours des dernières années, sur une période assez longue car composer me prend généralement beaucoup de temps. J'ai essayé de donner une cohérence à l'ensemble grâce à un concept qui était d'illustrer musicalement un rêve, dans ses différentes phases. C'est pourquoi il y a des moments tour à tour romantiques et horrifiques, doux et emphatiques... Cela dit, chaque morceau possède sa vie propre...
Tu es âgé de 37 ans. Quel a été ton parcours avant de travailler avec Roine Stolt ?
En fait, cela fait plus de dix ans que je travaille avec lui ! J'ai fait sa connaissance en 1985, date à laquelle il m'a contacté pour me demander de rejoindre son groupe, Stolt. Nous jouions un mélange de rock, de pop et de funk. Le bassiste était Owe Eriksson, que j'ai invité sur mon album. Avec Stolt, nous avons tourné pendant deux ans et enregistré un CD, The Lonely Heartbeat et quelques 'singles', avant d'arrêter en 1993. Pour ce qui est de ma formation musicale, j'ai pris des cours de piano pendant de nombreuses années, puis j'ai étudié au Södra Latin de Stockholm, une sorte de conservatoire. Ensuite, j'ai joué dans des tas de groupes de rock : Mighty Skankers, Utslag Pa Richter, Desert Honkers...
Quelles sont tes principales influences ?
Je dirais les Beatles, la musique classique en général mais avec un certain faible pour Wagner, ELP, Yes et Frank Zappa. Et aussi la musique de cirque ! Je suis un grand amateur de rock progressif, comme vous vous en doutez sûrement. Relayer de Yes est peut-être mon disque de référence. Mais j'aime aussi le jazz-rock, notamment Weather Report, ce qui explique le style de certains titres de l'album...
Comment définirais-tu ton rôle dans les Flower Kings, sachant que Roine Stolt lui-même a apparemment des idées bien précises en matière de sons et de styles en ce qui concerne les claviers ?
Il est vrai que Roine est à l'origine de beaucoup d'idées pour les parties de claviers. Il continue d'ailleurs à jouer lui-même des nappes de mellotron et de synthé sur les albums. Mais nous avons des goûts assez similaires en la matière, donc tout se passe dans problème majeur. Je pense jouer un rôle important dans le son général du groupe, notamment en ce qui concerne les effets sonores, les petites expérimentations, etc. Je peux passer des heures à chercher des idées de sons sur mes synthés !
Comment vois-tu ton avenir avec les Flower Kings, et quelles sont tes autres activités et projets ?
En ce moment, je compose la musique d'une pièce de théâtre pour enfants. Ça paye plutôt bien, et en plus je dispose d'une certaine liberté créative, donc ça va. J'ai aussi des projets dans le domaine des musiques de films. Pour ce qui est des Flower Kings, j'espère évidemment que l'expérience durera aussi longtemps que possible. J'espère contribuer un peu plus à l'écriture à l'avenir, mais peut-être pas immédiatement car j'ai utilisé tout ce que j'avais en réserve pour mon album ! De toute façon, Roine n'arrête pas de composer, c'est le maître de la belle mélodie ! Pour autant, il n'a pas le monopole de l'écriture, nous pouvons très bien jouer des morceaux d'autres membres du groupe si ceux-ci conviennent. D'ailleurs, je pense que nous jouerons un extrait de «Three Stories», le dernier titre de mon album, lors de nos concerts à venir...
(chronique et entretien parus dans Big Bang n°19 - Mars/Avril 1997)

