
PISTES :
1. Sodium Regale (3:39)
2. What´s Going On ? (13:37)
3. Me & Liz (11:12)
4. Harlem Heat (8:20)
5. The day I Saw My Beautiful Neighbour (2:23)
6. New In The 'Hood (7:19)
7. Bloood ! (5:42)
8. The Ballerina Is Not Getting Closer (1:50)
9. The Last Eagle (5:50)
10. The Final Swig (10:58)
FORMATION :
Tomas Bodin
(claviers)
Jonas Reingold
(basse)
Zoltan Csörsz
(batterie)
TOMAS BODIN
"Pinup Guru"
Suède - 2002
Inside Out - 70:55
Parallèlement à la sortie du double-album des Flower Kings, Unfold The Future, Tomas Bodin nous livre son très attendu second effort solo. Presque six ans après An Ordinary Night In My Ordinary Life, coup d'essai aux allures de coup de maître, Pinup Guru a peut-être la 'malchance' de paraître en même temps que Unfold The Future. Il serait toutefois dommage de le considérer aveuglément comme du sous-Flower Kings et qu'il passe ainsi au second plan. Ce serait sous-estimer un talent ô combien singulier.
Entouré pour l'occasion de l'excellent bassiste Jonas Reingold et du jeune batteur hongrois Zoltan Csörsz (membres de qui vous savez), le maestro suédois déploie son impressionnante panoplie de claviers tout au long de ces soixante-dix minutes riches en surprises. Les multiples sonorités qu'il extrait de ses machines constituent ici l'un des principaux vecteurs de la réussite artistique de l'album, d'autant que les guitares brillent par leur absence. Hé oui, chose assez étonnante pour être soulignée, Roine Stolt, le guitariste le plus demandé de la planète prog et fidèle compagnon de route de Tomas Bodin, n'est en effet pas de la partie. Si certains regretteront l'éviction (volontaire) de la six-cordes, contrepoids indispensable à leurs yeux, il est indiscutable que Pinup Guru a gagné en originalité ce qu'il a perdu en densité par rapport à An Ordinary Night...
Pour beaucoup, la formule choisie, celle du trio donc, renvoie instinctivement à ELP. On aurait tort de ramener l'ensemble des compositions (dix de 2 à 15 minutes) à une simple copie des 'prouesses' (ou des 'fanfaronnades', au choix) de la bande à Emerson. Certes, il y a bien quelques passages, voire certains titres, qui trahissent cette référence, mais la diversité stylistique est ici bien plus grande et les claviers plus mesurés et tempérés. Tomas Bodin est davantage artificier que pyromane. La musique s'éloigne par ailleurs de façon plus sensible de certaines influences trop évidentes et encombrantes (An Ordinary Night... marchait un peu trop sur les plates-bandes de qui vous savez), mais demeure toujours aussi fantaisiste.
A l'écoute de Pinup Guru, on est sans cesse déstabilisé, en perte d'équilibre, bousculé dans nos repères, la plupart des morceaux nous invitant à traverser des ambiances contrastées et des climats changeants, pour ne pas dire antithétiques. Séquences symphoniques apaisées, envolées dynamiques menées par des claviers emphatiques (on pense pour le coup à ELP, en moins outrancier cependant), développements 'ambient' ou 'electro', légères expérimentations (utilisations de samplers et de bruitages), pièces 'classisantes' jouées à l'orgue ou au piano (à rapprocher du Pär Lindh Project), interludes jazzy, incartades ethniques (world music façon Peter Gabriel) ou folkloriques se succèdent pour nous perdre dans un dédale sonore insolite et biscornu. Une sorte de voyage musical multidimensionnel extravagant que chacun appréciera en fonction des ses goûts, de ses attentes et de son état d'esprit. Passionnant car plein de rebondissements ou désagréable car mouvementé, ce périple progressif peu orthodoxe enchantera les uns et déplaira aux autres, attirera les uns et dissuadera les autres. Dépaysant et rafraîchissant ou déconcertant et épuisant, difficile de dire à l'avance ce que chacun ressentira. L'expérience doit être vécue.
Au chapitre des faiblesses et des regrets, outre l'absence d'instruments pour contrebalancer l'hégémonie des claviers, on peut signaler un manque de thèmes vraiment marquants. On a parfois l'impression que ça tourne un peu à vide, notamment lors des passages les plus contemplatifs. Il aurait fallu un soupçon d'intensité supplémentaire pour qu'on se laisse transporter, le pouvoir onirique qui s'échappe de certaines atmosphères (parfois un petit côté musique de films fantastiques) n'ayant pas toujours la force pour nous arracher du sol et nous projeter dans l'imaginaire. Finalement, malgré son côté aventureux et baroque, son petit grain de folie et sa dose d'excentricité, Pinup Guru serait presque trop sage. On aurait aimé plus d'élans, d'acrobaties, un soupçon supplémentaire de fougue dévastatrice et jubilatoire.
Ceci dit, nul doute que les amateurs de claviers, de prog audacieux (mais accessible), qui brise les frontières et qui ne se complaît pas dans une certaine tradition, par définition passéiste, devraient être conquis. Pinup Guru prolonge logiquement la démarche présentée sur An Ordinary Night... tout en introduisant quelques éléments nouveaux (groove, world music, ambient...) et couvre un large éventail de styles musicaux tout en demeurant fort cohérent. Une réussite qui nous confirme que Tomas Bodin est bien plus qu'un clown ou qu'un bouffon, même celui du roi. Un artiste, tout simplement...
Yann CARREAU
Entretien avec Tomas BODIN :
(par John 'Bo Bo' Bollenberg)
Tomas Bodin n'est pas seulement l'un des claviéristes les plus flamboyants de la planète; ce Derek Sherinian européen s'est même retrouvé sur la liste des possibles remplaçants de Rick Wakeman dans Yes !... Étrangement, si sa maison de disques présente Pinup Guru comme son premier album solo, tous les amateurs des Flower Kings ont gardé un souvenir vivace de ses débuts solitaires avec An Ordinary Night In My Ordinary Life en 1996.
Quelles sont les principales différences entre les deux albums ?
«Depuis la première fois que j'ai entendu l'Album Blanc des Beatles, je suis tombé amoureux du morceau «Revolution n°9». Je me suis dit alors que le jour où j'enregistrerai mon propre disque, je ferai en sorte qu'il y ait dessus un morceau dans la même veine. Mon premier album avait beaucoup de références au psychédélisme, ce qui m'a permis d'évacuer ce désir initial. J'étais dès lors résolu à faire quelque chose de différent pour l'album suivant. L'une des choses que j'ai décidées, c'est qu'il devait être totalement instrumental. Je voulais aussi l'enregistrer en trio, faire un disque résolument orienté vers les claviers, sans guitare. Du reste Jonas arrive à jouer de sa basse comme s'il s'agissait d'une guitare. De mon point de vue, le premier album était du rock symphonique avec des influences psychédéliques et beaucoup de séquences improvisées. Le second a un côté plus 'ambient', avec aussi un petit côté 'world music'. Au départ, je voulais l'intituler Around The World In 80 Minutes, en essayant de créer une véritable 'musique du monde'. Sur le morceau «New In The 'Hood», j'ai utilisé des samples de musique sud-africaine. Le point de départ remonte au moment où j'ai déménagé dans une banlieue d'Uppsala et suis allé me promener dans le quartier un beau jour ensoleillé... La plupart des fenêtres étaient ouvertes, et de chacune d'elles sortait une musique différente. Je me suis alors dit qu'il serait merveilleux de mélanger tous ces éléments et d'en faire quelque-chose de nouveau. J ai en projet un album purement 'ambient' avec toutes sortes de musiques du monde. Cette fois, j'utiliserai des musiciens et chanteurs en chair et en os !».
Le titre de l'album nécessitera peut-être une explication. «Pendant la dernière tournée américaine des Flower Kings, une photographe professionnelle, par ailleurs maquilleuse, m'a proposé de poser pour elle, et j'ai accepté. C'est ainsi qu'un matin, à 9 heures, elle a pris des photos de moi qui, en les découvrant plus tard, m'ont semblé avoir un côté 'pin-up'. C'est Ian Oakley, qui s'occupe du fan-club des Flower Kings, qui a eu l'idée du titre Pinup Guru. Ce qui est amusant, c'est que je suis également impliqué dans le projet solo de Jonas Reingold, Karmakanic, et les deux noms proviennent d'une chanson de Genesis. Ne me demandez pas laquelle, mais je suis sûr que certains fans de Genesis le sauront !» (Il s'agit bien sûr de «The Battle Of Epping Forest»).
A l'écoute de l'album, il est parfois difficile de deviner si les sons entendus sont ceux d'authentiques claviers analogiques, ou d'échantillonnages. «J'ai utilisé un vrai Hammond... clone !! C'est un Clavia, une marque suédoise connue pour un synthé baptisé Nord Lead. Ils ont aussi créé le Nord Electro, qui imite le Fender Rhodes, le Clavinet, le Wurlitzer et l'orgue Hammond (le site officiel de la marque propose un mp3 créé spécialement par Tomas, ndr). L'avantage est qu'avec un seul instrument de 9 kilos, vous avez l'équivalent, en sons, de 150 kilos de claviers analogiques !! Quand j'ai visité leurs usines et découvert ce clavier, j'aurais juré avoir entendu le son d'un authentique Hammond B3, mais c'était le Nord Electro. J'ai été accro dès cet instant !! Les sons de Mellotron et d'orgue d'église qu'on entend sur mes albums sont également samplés. Le fait de ne pas avoir à enregistrer dans une église économise pas mal d'argent, et c'est bien plus pratique !! Les échantillons de grandes orgues viennent d'Allemagne et, comme sur les vraies, j'ai le choix entre plusieurs registres. Heureusement, je n'ai pas besoin de mes pieds pour utiliser le pédalier de basse - ça m'épargne quelques courbatures. Enfin, les voix bizarres dans l'intro de «What's Going On» sont un sample tiré d'une vieille chanson de pluie indienne».
Au milieu de ce dernier morceau, et pendant l'intro de «Me And Liz», on peut entendre du souffle et des craquements, comme si l'on écoutait un vieux vinyle... «Je trouve amusant d'utiliser ce genre de gimmicks. Je me souviens qu'on avait déjà fait ça sur un album des Flower Kings. Je sais que je recevrai des e-mails du Japon me disant : 'Cher Monsieur Bodin. Il y a un problème technique sur deux morceaux de votre CD. Peut-être y a-t-il eu un problème au mastering, ou mon exemplaire est-il défectueux... Pourriez-vous vérifier, et si possible m'envoyer la bonne version ?'... On m'a dit aussi que ces craquements étaient peut-être une allusion symbolique à mon divorce, ce qui est peut-être vrai... Également, quand j'utilise le Mellotron, c'est pour moi un symbole du passé. «Me And Liz» fut le premier morceau composé pour ce projet, et il est né dans la douleur. Je vivais un enfer. Ce divorce signifiait non seulement la fin de ma relation avec ma femme, mais aussi ma séparation d'avec mes trois enfants, que je ne reverrai plus jamais tous les jours, comme auparavant. Un jour, mon fils Adam a laissé un message sur mon répondeur, disant «Papa, je voudrais parler avec toi». Il devait avoir trois ans à l'époque. Je peux vous dire que quand vous entendez la voix d'un petit enfant vous dire ça, vous ne pouvez faire qu'une chose : vous écrouler sur une chaise et vous mettre à pleurer toutes les larmes de votre corps... C'est trop dur... On peut entendre la voix d'Adam au début du morceau. Je me souviens aussi avoir envoyé une démo de ce morceau à une amie aux États-Unis, en mp3. Elle venait elle-aussi de divorcer, et elle m'a dit que l'atmosphère de la musique lui avait rappelé sa propre histoire. Donc, bien que le titre s'appelle «Me And Liz» et qu'il ait été inspiré par mes propres sentiments sur mon divorce, il semble que d'autres gens soient capables d'y retrouver des émotions personnelles. Trop de gens divorcent, c'est devenu trop fréquent...».
A l'écoute de «Harlem Heat», on regrette évidemment un peu que de vrais cuivres n'aient pas été utilisés, au lieu d'imitations synthétiques. On se demande aussi comment Tomas a eu l'idée de cette séquence de chants gospel. «L'album a été entièrement enregistré chez moi, simplement par manque d'argent ! En fait, si je devais un jour monter ma propre maison de production, je l'appellerais sûrement No Budget Productions !!... J'ai même réalisé seul la pochette, et j'étais loin d'être sûr que les gens d'InsideOut seraient intéressés de sortir l'album. Heureusement, ce fut le cas, et l'avance qu'ils m'ont versée m'a permis de continuer l'enregistrement. La première partie de «Harlem Heat» a été inspirée par les films des années 60 dans lesquels jouait Mickey Spilane, l'un de mes héros. Quand je suis arrivé au refrain, j ai ajouté des applaudissements issus d'un disque de gospel. Le mot 'gospel' et la référence à Harlem dans le titre ma alors donné l'idée de recréer l'atmosphère d'une église d'Harlem... Il ne faut pas oublier que tout ça s'est fait très rapidement, deux ou trois heures tout compris, conception et enregistrement, avec ce glissement vers le gospel et le negro-spiritual. A un moment, on entend un mec chanter 'Oh... Jeeesus !!'... là encore, c'est un sample. J'ai plus de 25 gigaoctets de sons comme ça sur mon disque dur. C'est incroyable !».
En entendant «Blood», je n'ai pas pu m'empêcher de penser à Ennio Morricone, et aux bandes originales de films en général. Tomas a-t-il déjà pensé à composer pour le cinéma ? «C'est marrant que vous me demandiez ça. J'en ai toujours rêvé, depuis mes débuts comme musicien ! «Blood» est, en effet, typiquement une musique de film. C'est un morceau que j'avais composé au départ pour le nouvel album des Flower Kings. Il devait venir en complément de «Devil's Playground». Je voulais que «Blood» raconte la naissance du diable sur Terre. Mais Jonas et Roine ont trouvé que c'était trop éloigné du style Flower Kings, alors je l'ai gardé pour mon projet solo».
L'album se termine avec «The Final Swig», qui est une sorte de résumé de l'album dans son entier. Ce morceau fut-il composé dès le départ dans le but de conclure le disque, ou s'est-il retrouvé à cet endroit un peu par hasard ? «Le titre d'ouverture, «Sodium Regale», est une sorte de clin d'œil à mes fans, qui savent à quel point je suis accro au Coca-Cola. Attention, pas question de Pepsi Cola ! C'est Coca ou rien d'autre ! J'aime tellement ça qu'on m'a surnommé le 'Roi du Soda' ! L'expression 'final swig' désigne le moment où il ne reste plus qu'une petite gorgée de boisson au fond de la canette. Ce morceau était tout nouveau quand je j'ai enregistré, et les radios le choisissent souvent car il résume bien l'album dans son ensemble. Bizarrement, elles passent souvent «The Last Eagle» et «The Final Swig» à la suite car les deux titres sont enchaînés...».Jonas Reingold et Zoltan Csörz des Flower Kings assurent la rythmique sur l'album, et en retour Tomas a participe au projet de Jonas, Karmakanic - n'a-t-il pas peur d'un effet de 'surexposition' ? «Travailler avec Jonas et Zoltan sur mon album était, encore une fois, la solution la plus économique. D'où aussi l'échange de bons procédés pour l'album de Jonas. En outre, ce sont d'excellents musiciens, et j'aurais difficilement pu trouver mieux. Jonas joue beaucoup de jazz, et il a un style très reconnaissable, fortement influencé par Weather Report, et c'est ce style qui m'a attiré plus que sa technique. Dans «The Truth Will Set You Free», sur le nouveau Flower Kings, il fait des trucs vraiment incroyables. Son jeu occupe tellement d'espace que j'ai dû enlever certains des autres instruments !! Il a aussi beaucoup écouté les vieux Yes, et comme avec Chris Squire, sa basse tend parfois à 'pomper' l'énergie de la guitare ou des claviers. Je pense qu'il est difficile de comparer Pinup Guru aux Flower Kings, de la même façon que Karmakanic est plus orienté hard, à cause notamment de la présence de l'ex-chanteur d'Yngwie Malmsteen, Göran Edman».
Certaines rumeurs font état du projet qu'aurait Tomas de partir en tournée sous son propre nom. «C'est vrai, mais avant d'y penser concrètement, il va falloir que j'achève un autre projet sur lequel je travaille en ce moment, en compagnie de Jonas, Zoltan et Daniel Gildenlöw de Pain of Salvation. La musique que nous composons pour ce projet sera largement inspirée de Gustav Holst et sa suite des «Planètes». Nous nous sommes fixés comme modèle Pictures At An Exhibition... Une fois que ça sera terminé, nous aimerions participer à quelques festivals avec la musique de Pinup Guru, celle de Karmakanic et ce projet avec Daniel Gildenlöw. J'espère que ça pourra se faire l'été prochain».
(chronique et entretien parus dans Big Bang n°47 - Décembre 2002)

