BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. I (23:12)
The Beginning, Wheel Spinner, Day By Day, Mother’s Heart, Speeder, They’ll Fight For Me!, Fighters, War Is Over, Aftermath, The Angel Of Dreams, The Awakening
2. A (21:28)
Take Me Home, The Tree Of Knowledge, The Path Of Decision I, The Prayer, The Path Of Decision II, Close The Deal, The Path Of Decision III, The Tube Of Reverse
3. M (18:43)
In The Land Of Retrospect "Why/7 Days At Kingdom’s Inn", Voice Macabre, Dance Macabre, The Halls Of Future, The Path Of Light I, The Path Of Light II

FORMATION :

Tomas Bodin

(claviers)

Jonas Reingold

(basse)

Marcus Liliequist

(batterie)

Jocke JJ Marsh

(guitares)

Anders Jansson

(chant)

Pernilla Bodin

(chant)

Helene Schönning

(chant)

TOMAS BODIN

"I AM"

Suède - 2005

InsideOut - 63:24

 

 

Après l'épisode «gagesque» et plutôt décevant de sa Swedish Family, Tomas Bodin revient aux choses plus sérieuses avec un quatrième album solo des plus ambitieux : I AM, trois lettres essentielles pour la vie d'un Homme (je suis donc j'existe), représentées ici par trois longues suites (23, 21 et 18 minutes) touffues et débordantes d'idées.

Baptisé un peu vite «opéra rock», I AM accorde effectivement une place non négligeable au chant, mais le nombre d'intervenants reste limité et la grandiloquence habituellement associée à ce terme fait fort heureusement le plus souvent défaut. L'album s'inscrit donc plutôt dans la grande tradition des concepts-albums progressifs chers à nos oreilles, ce qui est une bonne chose. Entouré par la même équipe (à une exception près) que celle qui officiait sur l'excellent Sonic Boulevard, Tomas Bodin livre ici le meilleur de lui-même, et démontre une fois encore que sa participation plus active aux côtés de Roine Stolt permettrait sans aucun doute un renouvellement d'inspiration important (et surtout nécessaire aujourd'hui) au sein des compositions des Flower Kings.

La principale nouveauté d'I AM par rapport aux autres œuvres en solo du claviériste est donc l'importance du chant. Assuré principalement par Anders Jansson, il n'est toutefois pas envahissant et les plages instrumentales demeurent dominantes. Celui-ci modifie à volonté ses intonations et donne effectivement une couleur de «comédie musicale» à nombre de ses interventions. Mais à moins d'être totalement réfractaire à une théâtralisation prononcée (mais pas trop excessive) du chant, aucun reproche n'est à formuler et le bonhomme a une indéniable présence. A ses côtés, on trouve deux autres vocalistes, mais féminines : Helene Schönning et Pernilla Bodin, qui n'est autre que la femme de Tomas. Assez limitées (essentiellement à la fin de la première suite, puis au cœur de la seconde, pour une envolée très «floydienne»), leurs interventions apportent un peu de variété et de délicatesse à l'ensemble. Instrumentalement, on retrouve Jocke JJ Marsh à la guitare, capable de jouer tant dans un style lyrique et mélodique que plus blues et «sale»; le fidèle Jonas Reingold à la basse, toujours impeccable et adepte d'un toucher jazzy; et enfin on découvre Marcus Liliequist, le nouveau batteur des Flower Kings, au style plus rock et percutant que celui plus jazz du démissionnaire Zoltan Csorsz.

Côté musique, la première suite est sans doute la plus typiquement progressive des trois. Elle s'articule autour d'un thème de claviers très «wakemanien», décliné à plusieurs reprises et sous différentes textures. Tomas Bodin y dévoile une virtuosité peu courante chez lui, et un goût toujours prononcé pour les changements d'ambiance. Le claviériste n'a d'ailleurs pas son pareil pour offrir des moments d'intimisme touchant à base de piano délicat. Mais la majeure partie de cette suite fait la part belle aux cavalcades instrumentales et dévoile une richesse sonore impressionnante. Le fan de progressif est à la fête ! La seconde suite est quant à elle plus franchement partagée en sections distinctes, ce qui la rend un peu moins cohérente. On passe ainsi du rock au jazz feutré, d'une partie assez influencée par Pink Floyd (façon «The Great Gig In The Sky») à une excellente chute digne du meilleur Flower Kings. Enfin, la dernière est la plus symphonique et lyrique, avec un long solo final emphatique comme un bon vieux cliché prog, mais que c'est bon ! Bien sûr, ces courtes descriptions n'ont rien d'exhaustives. L'album est vraiment très riche et multiplie les changements de climats. Inutile de dire que chacun trouvera matière à de longues heures de découvertes à l'écoute de ce magnum opus.

Tomas Bodin réalise donc avec I AM une œuvre marquante à plus d'un titre. D'abord il franchit avec succès le cap de l'album chanté sur le tout instrumental; ensuite il démontre que sa capacité à composer de longues pièces passionnantes et en aucun cas rébarbative ou creuse est toujours vivace; enfin il s'émancipe plus que jamais du groupe qui lui a ouvert les portes du succès pour parvenir à se faire un grand nom à lui tout seul. Autant dire qu'I AM est une étape décisive dans la déjà longue carrière de ce talentueux artiste. Et qu'elle appelle des lendemains qui chantent !

Christian AUPETIT

(chronique parue dans Big Bang n°58 - Été 2005)