BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Ouverture de Brocéliande (7:05)
2. Merlin l'Enchanteur (2:25)
3. Le Mariage d'Arthur (0:48)
4. La Bataille d'Avalon (4:13)
5. Chanson de Viviane (4:34)
6. Le Château Aventureux (2:20)
7. Le Pays sous le Lac (5:10)
8. La Table Ronde (1:34)
9. Lancelot du Lac (2:25)
10. Galaad (4:58)
11. La Fin des Légendes (8:55)
12. La Quête (4:55)

FORMATION :

Patrick Broguière

(claviers, guitares, flûte)

PATRICK BROGUIÈRE

"Brocéliande"

France - 1994

Muséa Parallèle - 49:27

 

 

La Quête :
"Le chemin qui mène au Graal
[s'ouvre en chacun comme un val,
Et chacun a son Graal à trouver,
[et chacun sa Quête à mener,
C'est un rendez-vous avec soi
[qu'il ne faut pas manquer,
Et dont on doit revenir vainqueur.
La Quête, c'est ce qui est en nous".

Découvrir coup sur coup les albums de Patrick Broguière et d'Hécénia fut pour moi un profond enchantement. S'il était aisément prévisible que celui né de l'imagination de Thierry Brandet soit effectivement une totale réussite, qui aurait imaginé que Brocéliande, dont le géniteur était un parfait inconnu, puisse susciter un tel enthousiasme (communicatif, de surcroît, tant le désir de faire partager ce bonheur auditif est intense et couronné de succès).

Patrick Broguière est un jeune homme de 32 ans qui habite Paris. Il travaille en tant qu'ingénieur du son depuis environ une dizaine d'années, essentiellement dans le monde du théâtre, mais aussi en studio d'enregistrement et depuis peu dans un musée (le Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris).

"Brocéliande est avant tout l'histoire d'une rencontre avec Papillon [une jeune femme écrivain] autour de l'idée d'écrire un opéra-rock sur les légendes arthuriennes; ç'était en 1990. Finalement, ce projet ne s'est jamais concrétisé et, deux ans plus tard, j'en ai fait une version instrumentale. Mais c'est seulement en 1994 que j'ai pu financer moi-même le CD", nous confie-t-il.

Brocéliande est une superbe fresque musicale, présentant en douze délicieux tableaux (dont les durées s'échelonnent de 0:48 à 8:55) la version de Patrick Broguière du célèbre "Cycle de la Table Ronde". Car, tel un orfèvre, travaillant non plus les métaux précieux mais le son, ce brillant artiste façonne des paysages symphoniques raffinés, dans la contemplation desquels il est aisé de découvrir un Graal, plus prosaïque celui-là : notre plaisir !

Contrairement à Thierry Brandet (pour poursuivre la mise en parallèle du début), Broguière n'est pas un artiste qui compose d'amples mouvements musicaux afin de permettre à sa virtuosité de s'exprimer pleinement. Techniquement plus limité, il bâtit, animé d'un perfectionnisme extrême, de courts thèmes mélodiques, se superposant en une divine mosaïque musicale.

"Effectivement, pour les instruments [l'album le crédite aux claviers, guitares et flûte], je suis plutôt un touche-à-tout, pas du tout virtuose. En harmonie, j'ai par contre une médaille de la Ville de Paris, avec félicitations ! Mon principal intérêt est donc la composition, exercice plutôt solitaire, qui convient parfaitement à mon indépendance d'esprit et à mon goût pour le collage minutieux des sons et des notes", approuve Broguière avec beaucoup d'humilité.

Brocéliande est une œuvre superbe, millimétrée dans sa texture, qui laisse s'épancher dans un contexte tantôt descriptif, tantôt suggestif, des motifs ornementaux ciselés dans la dentelle. La luxuriance des atmosphères générées est telle qu'on se trouve baigné dans le flux et le reflux de courants émotionnels difficilement descriptibles. Si la musique de Patrick Broguière s'écoule, dans sa grande majorité, de manière sereine (les parties de flûte sont réellement bouleversantes et réminiscentes du Rousseau le plus inspiré !), elle n'hésite pas, de temps en temps, à se faire "violence" pour engendrer des passages plus tourmentés (orchestrés par les claviers; la guitare électrique ne s'exprime que sur le morceau d'ouverture et se trouve - tout aussi rarement - relayée, plus loin, par sa consœur acoustique), qui répondent plus précisément aux canons du rock progressif. Mais la grande force de Brocéliande est bien de ne s'accommoder d'aucune forme d'étiquetage, susceptible de réduire son aura, et donc de l'amputer d'une partie de son large pouvoir de séduction (qui peut honnêtement être insensible aux phrases mélancoliques du piano, véritable fil rouge de l'album ?!?).

Conditions optimales d'écoute : dans le noir et avec une disponibilité d'esprit totale. Alors, êtes-vous prêts à vous plonger dans l'obscurité de cette légendaire forêt ? Faites-moi confiance, engagez-vous dans ce dédale végétal. Vous y découvrirez sans nul doute un être enchanteur : il s'appelle Patrick Broguière...

Olivier PELLETANT

Entretien avec Patrick BROGUIÈRE :

Peux-tu nous parler de ton parcours musical antérieur à l'élaboration de Brocéliande ?

Tout a débuté par l'achat d'une guitare électrique à 15 ans (après avoir vu Ritchie Blackmore à la télé). Je passe sur mon apprentissage, avec plein de groupes rock ou de chanteurs inconnus. Quand même deux 45 tours oubliés, avec le chanteur Martin G (en 1986). L'année suivante, je découvre les joies de l'informatique musicale, et commence à travailler comme arrangeur-programmeur (notamment sur les 4 albums new-age de Jean-Philippe Brenot). Parallèlement à ces activités, j'ai pris des cours de piano, sax, violon, harmonie et contrepoint.

Quels sont tes goûts musicaux en général, et ceux qui t'ont inspiré pour cet album ?

Toutes les musiques peuvent m'intéresser, pour une raison ou une autre, suivant l'humeur du moment (pop-rock, classique, variétés, rap, rai, fusion...). Pendant l'écriture de Brocéliande, j'ai écouté entre autres Platinum de Mike Oldfield, Tommy des WHO, King Arthur d'Henry Purcell, Parcifal de Wagner, Pelléas de Debussy, Ma Mère L'Oye de Ravel, Tabula Rasa d'Arvo Pårt, La Nuit Transfigurée de Schoenberg, Le Sacre Du Printemps de Stravinsky... Donc beaucoup de classique. Il y a aussi pas mal de clins d'œil aux grands musiciens de rock. L'emploi des grandes orgues est par exemple un hommage 'fun' à Rick Wakeman, Jon Lord et Keith Emerson, trois magiciens de l'Hammond. J'ai également beaucoup lu... Quant au progressif, je connais surtout les inventeurs du genre, c'est-à-dire les grandes groupes anglais des années 70 (plus Ange), et bien sûr Marillion. J'ai découvert le prog actuel il y a seulement six mois grâce notamment à Muséa. Mes préférences vont pour l'instant à Galaad (chanteur exceptionnel), mais aussi Halloween (Merlin, forcément...), Eclat, Cafeine ou Pendragon...

Pour reprendre l'exemple d'Halloween, ne crois-tu pas gue le "Cycle de la Table Ronde" soit un thème un peu éculé ?

Non, pas du tout ! Il s'agit d'un mythe fondateur de l'Occident chrétien, et il est normal que, régulièrement, des créateurs s'en emparent pour en faire leur version. Ensuite, c'est bien sûr au public de trancher. Ceci dit, il est évident qu'en 1995, les textes de MC Solaar sont beaucoup plus dans l'air du temps... Cependant, le dernier album de Laurent Voulzy (!) fait de constantes allusions au Roi Arthur, à Lancelot, à Stonehenge...

Des projets ?

Oui, bien sûr ! Cela me permet d'ailleurs de revenir sur la couverture de Brocéliande, qui est l'œuvre d'un miniaturiste : c'est une peinture sur verre de 9cm sur 9 d'Hervé Thibon, qui prépare en ce moment la pochette du deuxième album (on s'y prend à l'avance, car cette fois-ci la musique sera inspirée en partie par les tableaux d'Hervé). Mon objectif immédiat, pour cette année, est donc de boucler ce nouveau disque (pochette + compositions + enregistrement). Par contre, sa sortie effective dépendra de beaucoup de critères, notamment financiers (hélas...).

Je te laisse le mot de la fin...

Merci. Je profite de cette opportunité pour préciser que les textes de la jacquerie de Brocéliande sont de Papillon. C'est un résumé condensé du livret original de 60 pages; le moteur du projet étant peut-être dans le dernier vers de La Quête...

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°10 - Mars-Avril 1995)