
PISTES :
1. New Shangri-la (6:03)
2. Lunatic Kingdom (6:01)
3. Umbrellas (2:13)
4. Inside You (5:11)
5. Beams (6:38)
6. Monasteries Of Meteora (4:32)
7. I’ll Be Going (5:48)
8. Tweakhead (2:05)
9. A Reason To Wake (3:11)
10. Meatball Tour (5:43)
11. Timeless For The Time Being (7:45)
12. Shangri-la (2:35)
FORMATION :
Max Bergman
(batterie, percussions)
Stefan Damicolas
(guitares électrique et acoustique, chant)
Gunnar Maxén
(claviers, chœurs, basse)
BROTHER APE
"Shangri-la"
Suède - 2006
Progress Records - 57:53
Si l’on ne peut guère suspecter d’opportunisme un groupe qui choisit d’œuvrer dans le rock progressif, certains se distinguent tout de même par leur authenticité et leur ferveur hors du commun. De ce point de vue, Brother Ape, formation suédoise passée l’année dernière de quatuor à trio, peut être rangée dans la catégorie des «acharnés», insensible à toute considération commerciale, faisant presque de sa musique un mode de vie. Ce groupe, qui existe en effet depuis 1980 sous diverses appellations, ne s’est choisi un patronyme définitif que depuis la fin des années 90, et s’avoue bien plus motivé par le plaisir de jouer ensemble – allant jusqu’à investir illégalement pendant de nombreuses années un local de répétition pourtant jugé insalubre – que par l’argent ou la notoriété qu’il pourrait en retirer. Ce n’est donc finalement que l’année dernière que l’on a pu découvrir sa musique grâce au label suédois Progress Records, au bout de vingt cinq ans de labeur, à travers le plutôt réussi On The Other Side, qui mêlait déjà une certaine urgence rock (façon Saga, Rush…) à un esprit fusion bien maîtrisé inspiré de Weather Report.
Shangri-la, son nouvel album, se situe dans le prolongement de ce premier opus, mais enfonce le clou avec davantage de panache et une personnalité à la fois plus claire et plus affirmée. C’est à peine si le départ du chanteur/claviériste Peter Dahlström, séparé du groupe en 2005 pour raisons personnelles, se fait ressentir, tant Stefan Damicolas – par ailleurs guitariste de la formation – s’avère un successeur convainquant dans le rôle de vocaliste, assurant un chant d’une parfaite justesse, avec un timbre de voix détaché rappelant un mélange entre Christopher Cross et John Wetton, très agréable et tout à fait en phase avec le style musical honoré. Quant au bassiste Gunnar Maxén, celui-ci se révèle être un claviériste à peu près honnête, et on ne lui en demandera de toute façon guère plus, puisque cet instrument, bien loin de dominer les débats, est ici cantonné à un strict rôle d’appoint et d’enrichissement de la texture sonore. Ce sont donc principalement ses qualités rythmiques, le jeu volubile de la guitare, et surtout sa profondeur mélodique, qui font le caractère de la musique de Brother Ape.
Celle-ci, comme précisé un peu plus haut, s’est donc clarifiée, donnant désormais l’avantage à une certaine immédiateté mélodique, sans gommer totalement ses racines «fusion», ce qui rapproche indéniablement Brother Ape d’un groupe comme UK (le thème de «I’ll Be Going» presque calqué sur les couplets de «Rendez-Vous 6:02», est à ce titre plus qu’évocateur), avec un petit côté pop renvoyant plutôt à Barclay James Harvest, voire même occasionnellement à Genesis le temps de quelques courtes mélodies bucoliques dans la veine de «For Absent Friends». La section rythmique, au cœur des débats, est un modèle du genre, toute en basse ondoyante et en batterie déliée et syncopée, faisant jeu égal avec la guitare inspirée de Stefan Damicolas, saisissante de maestria sans sombrer à aucun moment dans des assauts de virtuosité injustifiée.
Shangri-la s’avère donc un album particulièrement avenant, varié et contrasté sans pour autant donner l’impression d’être décousu. Les pièces se répondent en effet les unes aux autres sans jamais vraiment se ressembler - ni verser dans la facilité -, quelle que soit la couleur privilégiée, tantôt délicatement acoustique (les jolis intermèdes que constituent «Umbrellas» et «A Reason To Wake», ou encore le duveteux «Monasteries Of Meteora», splendide instrumental traversé par un chœur en apesanteur), tantôt pêchue et électrique (sur le tellurique «Inside You», rappelant parfois le King Crimson le plus contemporain et accessible, l’ironique «Meatball Tour», voire la très courte récréation «Tweakhead», les deux seules minutes de l’album que l’on pourrait indéniablement qualifier de «fusion»). Les meilleurs titres sont toutefois sans conteste ceux sur lesquels Brother Ape parvient à concilier le mieux ses différentes tendances - à savoir clarté mélodique, sophistication des thèmes et dynamisme instrumental - à l’instar de l’entraînant «New Shangri-la», du puissant «Lunatic Kingdom», véritable festival de trouvailles instrumentales superbement arrangées qui en font peut-être le meilleur morceau du disque, ou même des ballades plus apaisées comme «Beams» et l’excellent «Timeless For The Time Being», dotées de mélodies savoureuses, aussi légères et élaborées que la plume.
Voici donc, au total, un album d’excellente facture, suffisamment profond pour séduire les oreilles les plus exigeantes sans se départir d’un vernis «pop» faussement volage. Car si les premières écoutes ne donnent pas forcément l’impression d’avoir affaire à une œuvre majeure, Shangri-la ne cesse de se bonifier au fur et à mesure que son charme subtil opère, vous poussant presque irrésistiblement à le réinsérer dans votre lecteur CD, persuadé qu’un détail vous a échappé, et chaque fois plus conquis par sa pureté et son expressivité mélodique. Une musique qui ne peut se résumer à ses contours, et dont la véritable essence - cette sorte de beauté diaphane - se dérobe en même temps qu’elle s’offre à vous, c’est sans doute du grand art…
Olivier CRUCHAUDET
(chronique parue dans Big Bang n°64 - Hiver 2006/2007)

