
PISTES :
1. Miscreant Citizen (4:14)
2. Be Together (5:35)
3. Dancing With Your Pants Down (2:56)
4. She's No Vegetarian (2:46)
5. Doll Hammer (4:35)
6. TV Paid Off (3:05)
7. Help Yourself to a Neighbor (3:23)
8. Forever Endeavor (1:17)
9. Heavenly Scared So (3:34)
10. Your Disease is Nicer (2:51)
11. Potential People (6:24)
12. Cells Out (4:43)
FORMATION :
Jonathan Smith
(chant, guitare)
Kai Esbensen
(claviers)
Blake Albinson
(guitare)
James Swensen-Flagg
(batterie)
Jay Burritt
(basse)
BUBBLEMATH
"Such Fine Particles Of The Universe"
États-Unis - 2002
Autoprod. - 45:52
Ce qu'il y a de bien, avec un titre d'album aussi inspiré, c'est que l'essentiel s'y trouve déjà résumé : voilà une musique qui concasse grave, et qui ne pulvérise pas seulement les tympans fragiles ou amateurs de symphonisme pépère, mais aussi les limites couramment admises du courant progressif. Bubblemath, autrement dit «les mathématiques des bulles», sorte d'arithmétique molle appliquée au prog avec l'exaltation furieuse de quelque génial savant fou, désigne avant tout un quintette de jeunes américains (moyenne d'âge entre 23 et 31 ans) originaire de Minneapolis, et qui s'est fixé pour objectif, selon ses propres termes (traduis à la louche...), la propagation et la pérennité de la «non-stupidité». Vaste programme, comme disais l'autre, mais il faut bien dire que ce brillant premier opus ne manque pas d'arguments pour convaincre, et respire une intelligence non-conformiste si mordante qu'elle balaye presque tout a priori sur son passage.
Such Fine Particles Of The Universe fait en effet partie de ces albums si parfaitement maîtrisés, tant du point de vue du style que de l'interprétation, décoiffante il faut bien le dire, que l'on a presque du mal à croire qu'il s'agit d'une première œuvre. Sorte de manifeste anti-banalité, ce tumultueux brûlot progressif présente malgré tout une idée assez arrêtée de la musique que l'on peut considérer comme spirituelle : des morceaux courts, voir même très courts (à peine plus de 3 mn pour la plupart, et aucun instrumental), mais d'une exceptionnelle densité. Cassures de rythme incessantes, mélange de rock et de jazz lourd avec progressions d'accords complexes, harmonies vocales kaléidoscopiques à la Gentle Giant, énergie dévastatrice arrosée d'un insolent second degré plus proche de l'esprit Punk que du Flower Power, tels sont les ingrédients qui composent cette décongestionnante fumigation. Vous voilà prévenus : les plus revêches à ce genre bruyant sortirons sans doute moins stupides de l'écoute de ce disque, mais peut-être un peu abrutis quand même...
Pour parvenir en si peu de temps à un résultat aussi convainquant, nos cinq allumés de la cervelle ont soit fumé du poil à gratter, soit beaucoup écouté Echolyn (je pencherais quand même pour la deuxième solution...), dont l'influence évidente imprègne presque chaque seconde de l'album. Toutefois, Bubblemath fait preuve d'un dynamisme si radical qu'il dynamite presque son maître en termes de causticité et de frénésie iconoclaste. J'en veux pour preuve les mitraillages vocaux spasmodiques de «Dancing With Your Pants Down», les rythmiques hard-jazz chaloupées de «Doll Hammer» ou de «Cells Out», les samples de télé délirants de «TV Paid Off», le manifeste anti-puritain de «Heavenly Scared So», le tout arrosé d'une vitalité pétillante et d'un plaisir de jouer franchement communicatif. Entre deux bourrasques sonores aux harmonies ultra-touffues, viennent s'intercaler des accalmies mélodiques de toute beauté et d'une sensibilité souvent touchante, à l'instar du refrain ondoyant de «Be Together», repris en canon le temps d'un final particulièrement intense.
On se prend tout de même par moments à regretter que Bubblemath (c'est à dire surtout son principal compositeur et parolier, le claviériste/chanteur Kai Esbensen) se soit délibérément cantonné dans des formats de chansons aussi ramassés, enfermant sa musique dans un style finalement assez vite circonscris, sorte de prog-alternatif aux dérives punkoïdes dévastatrices (si, si, ça existe !...). Car lorsque le groupe se hasarde à dépasser les cinq minutes, c'est pour produire un formidable bijou d'inventivité mélodique et d'humour corrosif : «Potential People» (6:26 tout de même) est une chanson débordante d'idées, à la fois tendre et hilarante, qui prouve que Bubblemath peut sans complexes s'aventurer dans des morceaux relativement longs sans rien perdre de son identité, tout en s'appuyant dans le cas présent sur le thème de... l'onanisme pubertaire ! Plus décomplexé que ça tu meurs, en tout cas une première, à ma connaissance tout du moins, dans le monde finalement assez prude du prog.
Ajoutons pour finir que cet album d'exception se trouve réhaussé par un magnifique digipack en carton gaufré et découpé (oups... on se croirait chez télé-achat !), façon petit chimiste jouant au lego avec la table de Mendeleiev, ce qui achève d'en faire un objet hautement recommandable, à condition toutefois de l'assortir d'un avertissement explicite quant au style musical honoré. Bien loin des rivages contemplatifs d'un certain prog qui n'hésite pas à prendre son temps avant d'en venir au fait, ce branle-bas musical speedé est avant tout guidé par l'urgence, et s'adresse donc en priorité aux amateurs de sensations fortes ou aux buveurs de café (n'hésitez tout de même pas à tenter l'aventure, même si vous avez un doute, car croyez-moi, le jeu en vaut vraiment la chandelle). Quant aux autres, ils penseront sans doute que ces gamins ont un grain ! Ouh là là, si ce n'était qu'un, des millions vous dis-je...
Olivier CRUCHAUDET
(chronique parue dans Big Bang n°47 - Décembre 2002)

