BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

CD 1 :
A Sea Of Honey
1. King Of The Mountain (4:53)
2. Pi (6:09)
3. Bertie (4:18)
4. Mrs. Bartolozzi (5:58)
5. How To Be Invisible (5:32)
6. Joanni (4:56)
7. A Coral Room (6:12)

CD 2 :
A Sky Of Honey
1. Prelude (1:26)
2. Prologue (5:42)
3. An Architect's Dream (4:50)
4. The Painter's Link (1:35)
5. Sunset (5:58)
6. Aerial Tal (1:01)
7. Somewhere In Between (5:00)
8. Nocturn (8:34)
9. Aerial (7:52)

FORMATION :

Kate Bush

(chant, piano, claviers)

Stuart Elliott

(batterie)

Peter Erskine

(batterie)

Steve Sanger

(batterie)

Eberhard Weber

(basse)

Del Palmer

(basse)

John Giblin

(basse)

Bosco D'Oliveira

(percussions)

Dan McIntosh

(guitares électrique et acoustique)

Gary Brooker

(orgue Hammond, chœurs)

Lol Creme

(chœurs)

Paddy Bush

(chœurs)

Michael Wood

(chant)

Rolf Harris

(didjeridoo)

Chris Hall

(accordéon)

Richard Campbell

(violon)

Susan Pell

(violon)

Eligio Quinteira

(guitare renaissance)

Robin Jeffrey

(percussions renaissance)

KATE BUSH

"Aerial"

Royaume-Uni - 2005

Sony - 48:06 / 52;33

 

 

Il est des Bush qui nourrissent plus que d'autres... On boit leurs paroles (et leurs musiques), on mange du regard leur visage pain d'épice, leurs yeux en amandes. Mais d'aucuns prétendent qu'il existe en ce bas monde plusieurs célébrités qui se nomment Bush. Personnellement, je n'en reconnais qu'une et elle se prénomme Catherine. Les autres sont tellement insignifiantes (pour ne pas dire méprisables) à mes yeux que j'en ai oublié jusqu'à leur existence. En revanche, je suis heureux d'avoir des nouvelles de celle de Cathy Bush. Pas grand chose à se mettre sous la dent de la part de la divine artiste depuis l'inégal Red Shoes en 1993, inégal et même décevant (un faux-pas en chaussons rouges ?) malgré la présence de quelques grosses «pointures» (sic) comme Prince, Clapton, Jeff Beck ou Nigel Kennedy.

Douze ans ! Inutile de dire que cela m'a semblé long. Même si Tori Amos a agréablement occupé le terrain de sa rousse chevelure et de ses doigt d'or pendant toutes ces années. Mais aujourd'hui, même s'il y a de la place pour tout le monde, Kate Bush est revenue pour prendre la seule qui lui est due. Au sommet. De mon cœur et de ma playlist si ce n'est celui des charts.

Et ne cherchons pas à prouver qu'elle en a aussi une au sein des augustes colonnes prog de Big Bang. Je ne vous ferais pas l'affront de prétendre vous apprendre que son premier mentor (pygmalion ?) s'appelait Dave Gilmour, ce bon vieux Dave qui la découvre dès 1973 (elle a tout juste 15 ans), ce même beau David qui lui présente alors les musiciens d'Alan Parsons (un pote de studio depuis Dark Side of the Moon comme chacun sait), pour participer à l'enregistrement des premiers albums, mais qui attend 1989 et le fabuleux Sensual World pour venir poser ses solos de guitare sur la musique suggestive de la brunette surdouée. Tout cela est de l'histoire ancienne, l'histoire de la pop de luxe, la pop intelligente, celle qui réussit sur tous les tableaux (succès public, critique, artistique), celle à laquelle appartient Peter Gabriel, le second mentor (pour ne pas dire plus, Big Bang n'est pas Gala) de la bonne Bush (même pas honte !), période Never For Ever ( 1980 ) / The Dreaming (1982) / Hounds of Love, trois disques d'une belle veine exploratrice (recherche de sons nouveaux, utilisation du Fairlight, sorte d'ancêtre des échantillonneurs). Gilmour, Gabriel, Parsons : le gratin du prog symphonique anglais des seventies, quoi !

Mais c'est la seconde partie de Hounds of Love, «The Ninth Wave», un concept de plus de 20 minutes qui permet, si cela était encore nécessaire, de classer incontestablement Kate Bush parmi les artistes de notre courant de prédilection, même si elle est un peu un courant à elle seule. Quelques fleurons du hard-prog actuels n'hésitent d'ailleurs pas à reconnaître son influence (Withtin Temptation et sa reprise live de «Running Up That Hill», sans parler d'Angra qui reprenait «Wuthering Heights» sur son premie» album, un sommet kitch). Oserai-je ajouter que sans Kate, tout le versant prog au féminin, The Gathering, Mostly Autumn... et «consœurs» (même pas honte bis !), ne serait pas ce qu'il est (I'm the king of the tautologie). Dans ce domaine, Kate a tout (ré)inventé en 1977 avec The Kick Inside et son impérissable «Wuthering Heights». Comment ça, j'exagère ? Comment ça j'oublie les grandes voix du prog des seventies ? Quoiqu'il en soit, y a t'il un équivalent (toutes catégories rock confondues) au talent protéiforme de Kate Bush ? Auteur, compositeur, interprète d'une créativité (presque) jamais démenties; un physique de rêve (mais si, ne faites pas les innocents); une grâce et une technique de danseuse classique; un chant et une voix d'exception, inimitables (et pourtant nombreuses sont celles qui ont essayées); et tout ça avant l'âge de vingt ans ? Et qu'importe si Kate a épaissi aujourd'hui (à en croire les ragots... et ses petits doigts boudinés apparaissant sur la photo du livret), elle reste à jamais la plus grande.

Qu'importe si on ne retrouve pas sur son nouveau disque, le très beau Aerial, les 'acrobaties' vocales de la femme-enfant des premiers disques. Une fois de plus, le travail sur les parties vocales reste important pour un résultat souvent surprenant. On retrouve bien les caractéristiques de son chant (voyelles qui s'allongent en légère vibration, consonnes qui claquent au vent...) mais aussi de nouvelles prises de risques et expérimentations vocales (râles, rires chantés, imitation du chant d'oiseau). Qu'importe si la voix n'est plus aussi pure et juste qu'avant (l'imprécision vocale calculée «Mrs Bartolozzi»). Qu'importe si cette nouvelle œuvre n'innove pas autant que celles des années 80.

Aerial offre en deux CD, 80 minutes de musique apaisée, de morceaux aériens comme nous l'indique son titre, aériens jusqu'au beat dance du quart d'heure final. Aériens et aquatiques mais pas new-age (comme certains le prétendent) et encore moins mielleux, malgré le sous-titre (A Sea of Honey / A Sky of Honey) du disque. Plutôt d'une beauté classique (nombreux passages piano/voix chargés d'une émotion inégalable) à des années lumière du clinquant un peu vulgaire de The Red Shoes. Une première partie, A Sea of Honey, avec quelques surprises, certaines comptant plus que d'autres, comme le morceau «Pi» (6:15) qui ressemble à du Talk Talk période minimaliste, y compris au niveau du chant (Kate Bush évoquant Mark Hollis, on ne s'y attendait pas forcément), ou cette tarentelle sobre et charmante, ode à son fils : «Bertie» (4:00). Une deuxième partie (2ème CD), A Sky of Honey, où la veine conceptuelle est de nouveau recherchée en neuf parties à la déroutante subtilité et où, de nouveau, la Dame frise le génie pour conclure sur une longue déchirure en riff de guitare, comme pour faire taire ceux qui vont reprocher à cette suite symphonique son côté par trop éthéré.

Un sans faute. Ce retour que l'on espérait plus est aussi probant que celui du Gab il y a trois ans, et là ne s'arrêtent pas les points communs : même pulsation lente sur l'envoûtant «Joanni» (5:50), par exemple. Avec Aerial de Kate Bush comme avec Up de Peter Gabriel, nous ne sommes plus seuls au milieux des tourbillons de feuilles mortes, à regretter les grandioses occasions perdues des terribles années 90. Aerial est un disque lumineux, d'une lumière de l'or du crépuscule, l'heure où le malheur se fait douceur, où l'âme humaine bat orgueilleusement des ailes au-dessus des créatures endormies...

Alain SUCCA

(chronique parue dans Big Bang n°60 - Décembre 2005)