BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Caillou pochette

PISTES :

1. Hum Hum (3:24)
2. Victor F. (7:33)
3. Tomahawk (8:31)
4. Païens (3:34)
5. Dancin' Dogz (4:45)
6. Goban (3:08)
7. Spirales (3:19)
8. Les Carpates (8:57)
9. 200 Toiles (6:45)
10. Nebuleuse Part 1. (3:23)

FORMATION :

Philippe Gleizes

(batterie)

Rudy Blas

(guitare)

Matthieu Jérôme

(Fender Rhodes, synthétiseurs)

Charles Lucas

(basse)

CAILLOU

"Caillou"

France - 2013

Soleil Mutant - 60:33

 

 

Flash-back : début 2007, le sextette Dr Knock donne au Triton ce qui se révèlera son ultime concert, faisant la part belle à des compositions inédites destinées à un deuxième album qui ne verra finalement jamais le jour. Une prestation qui débute et s'achève par deux compositions du batteur Philippe Gleizes : "Victor F." et "Carpates". Cinq ans plus tard, après avoir consacré l'essentiel de sa considérable énergie au Jus de Bocse de Médéric Collignon (auteur l'an dernier d'un remarqué hommage à King Crimson), revoici notre homme à la tête d'un quatuor baptisé Caillou, dans lequel on retrouve un autre ex-Knock, le pianiste Matthieu Jérôme.

Le projet est né en 2011 au cours d'un séjour prolongé en Bretagne. Ayant accumulé au fil des ans de nombreuses compositions personnelles, Gleizes convainc trois jeunes musiciens du cru de l'aider à leur donner vie. Un changement de claviériste plus tard, c'est toujours dans le Morbihan que Caillou a enregistré son premier CD éponyme, dont la publication a été confiée au décidément incontournable Alain Lebon, sous l'étiquette Soleil Mutant. Comme on l'aura deviné, les deux morceaux cités plus haut en constituent logiquement deux des pièces de résistance.

Découvrir Philippe Gleizes, devenu depuis une dizaine d'années l'un des batteurs qui comptent sur la jeune scène jazz française, dans le rôle de meneur et principal compositeur d'un groupe (ses acolytes signant tout de même, à eux trois, une petite moitié de l'album) ne surprendra que ceux qui ignoraient qu'il avait déjà fait de même dans les années 1990 avec Chewbacca, formation d'obédience zeuhl dont faisaient également partie les ex-Xaal Jad Ayache et Stéphane Jaoui, ainsi que la chanteuse Himiko Paganotti. Une composition de cette époque, "Nébuleuse", conclut d'ailleurs Caillou, hélas dans une version shuntée prématurément (renseignements pris, la suite n'avait pas été jugée satisfaisante, d'où l'idée de substituer au reste un ghost track, "Newtown The King", témoignage de la première formule du quatuor, avec Jeff Alluin aux claviers), à prendre comme un avant-goût d'une "Part 2" prévue pour le prochain album.

Renonçant à la paire sax/trompette de Knock, Gleizes a fait le choix d'une configuration à quatre - guitare, Fender Rhodes/synthé Korg, basse et batterie - identique à celle de ses amis de One Shot, sans pourtant qu'il y ait entre les deux quatuors des ressemblances plus que fugaces et superficielles. Question de voix solistes sans doute, d'écriture surtout. Si l'on peut parfois reprocher à One Shot de recourir systématiquement au même type de structures, avec l'expression soliste comme principale finalité, il y a chez Caillou un refus clair de toute uniformité, un sens plus appuyé des contrastes et une scénarisation plus travaillée de son propos. Alternent ainsi compositions à tiroirs solidement charpentées, plages de transition ou de contraste atmosphérique, séquences linéaires propices à une expression soliste généreuse mais toujours dosée avec soin, et pièces plus condensées, à l'impact plus immédiat ("Païens", du guitariste Rudy Blas). Avec, à chaque fois, des thèmes mémorables, que le registre choisi soit celui de la scansion tribale ("Tomahawk") ou d'un parti pris plus mélodieux.

Sans reléguer, loin s'en faut, ses camarades à des rôles de faire-valoir, Gleizes mène clairement la barque, propulsant l'ensemble avec l'énergie débridée et l'investissement physique total qu'on lui connaît, mais sachant aussi oeuvrer dans la finesse et la retenue (la montée en régime très maîtrisée de "200 Toiles"). Plus qu'à la zeuhl, malgré les raccourcis que pourraient encourager sa récente participation à la reformation du Offering de Christian Vander (et tout de même quelques séquences qui s'y rattachent, comme la jubilatoire partie centrale des "Carpates"), sa musique renvoie à l'esthétique du premier Lifetime de Tony Williams, voire du Miles Davis de Live/Evil (l'utilisation fréquente de la saturation, y compris sur le Rhodes) : du jazz (très) électrifié en somme, mais suffisamment "européanisé" (autrement dit, écrit et structuré) pour flirter d'assez près avec une optique progressive.

Bien que constitué de solistes performants (on citera en particulier les chorus de guitare dans "Les Carpates" et des Rhodes dans "Victor F."), c'est avant tout par l'interaction permanente, organique, entre les quatre musiciens et leur ferveur contagieuse que Caillou emporte l'adhésion (il suffit d'écouter "Dancing'dogz" pour s'en convaincre). Et si c'est évidemment en concert que le groupe donne sa pleine mesure, il est rare qu'un disque studio réussisse à capter aussi bien l'énergie propre à la scène. Alors guettez les prochaines apparitions scéniques du quatuor (il est notamment question d'une participation à l'édition 2014 du festival RIO), mais ne passez surtout pas à côté du CD !

Aymeric LEROY

(chronique parue dans Big Bang n°88 - Novembre 2013)