BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Angels And Rage (10:23)
2. Corridors (11:56)
3. Western Desert (17:08)
4. Image (1:25)
5. Then You Were Gone (8:25)
6. Valley Of The Shadow (15:52)

FORMATION :

Mark Robertson

(claviers)

Jeff Brockman

(batterie)

Alec Fuhrman

(guitare)

Bret Douglas

(chant)

Jamie Browne

(basse)

CAIRO

"Conflict And Dreams"

États-Unis - 1998

Magna Carta - 64:29

 

 

La parution du premier album de Cairo, il y a plus de trois ans, avait certifié de bien belle façon le talent de cette jeune formation américaine, semblant d'un point de vue stylistique quelque peu déplacée (à l'étroit...) au sein de l'écurie hard-progressive Magna Carta. L'attente fut donc des plus frustrantes, du fait de l'impossibilité de nous assurer dans l'intervalle que Cairo possédait bel et bien le potentiel pour figurer au sommet du microcosme progressif...

Conflict And Dreams, fruit de la même équipe (à l'exception du nouveau venu, le bassiste Jamie Brown) que son éponyme prédécesseur, nous invite dès la première écoute à réviser nos critères de jugement. Son auteur a en effet modifié assez nettement son propos musical au point que, dans un premier temps au moins, l'auditeur se retrouve incapable de préciser si les espoirs suscités par le précédant album sont confirmés ou non...

En fait, Cairo a tout bonnement radicalisé la formule qu'il avait adoptée dans le passé. Ce parti-pris initial le conduit donc à proposer aujourd'hui des compositions (10:23, 11:56, 17:08, 1:25, 8:25 et 15:52) bien plus denses qu'auparavant. Ces dernières véhiculent désormais une musique qui unis la dextérité et la démesure instrumentale de ELP à la fougue véhémente du hard-progressif. La place centrale des claviers de Mark Robertson nous éclaire évidemment sur le fait que le premier des deux vecteurs de fusion domine quelque peu le second. Néanmoins, c'est bel et bien à un art musclé que nous avons affaire, un art qu'il semble impossible d'apprivoiser facilement mais qui éveille parallèlement beaucoup de curiosité.

Cette difficulté de compréhension teintée d'excitation nous conduit donc à franchir le pas de cette apparente (et seulement apparente !) aridité en multipliant les écoutes. Celles-ci, au fur et à mesure que leur nombre croît, permettent donc bien aux mélodies et aux structures de se faire identifier et de susciter un plaisir profond et durable.

Soyons clairs afin de ne fourvoyer personne. Cairo propose une musique certes moins accueillante à présent, mais qui s'inscrit dans une démarche plus innovante ne manquant pas de charme. Force est de constater néanmoins que ce charme ne peut être véritablement actif que si l'auditeur souscrit dès le départ au parti-pris du groupe évoqué plus haut. Cette adhésion semble nécessaire, car elle seule permet, par une écoute active, d'accéder à la substance véritable de Conflict And Dreams.

«Western Desert», le titre de dix-sept minutes, est l'exemple le plus probant de cette démarche musicale et mérite donc d'être mis en exergue. Puissant et mélodique, superbement interprété et globalement instrumental, ce morceau est à coup sûr l'apogée de la jeune carrière de ces chers américains. Ces derniers sont assurément des instrumentistes hors-pair sachant se mettre au service de leur musique, lui conférant de fait une sorte d'évidence dans le profond attachement que l'on est amené à lui porter. Cette évidence finit ainsi par se propager aux autres compositions dans une dynamique irrésistible et fait bel et bien de Conflict And Dreams un ensemble de très haute volée. Il devient alors rapidement évident qu'il s'agira à coup sûr d'une œuvre marquante de cette nouvelle année. Méfions-nous donc toujours des apparences...

Olivier PELLETANT

Entretien avec Bret DOUGLAS, Alec FUHRMAN,

Mark ROBERTSON et Jeff BROCKMAN :

Il vous aura fallu plus de trois ans pour donner une suite à votre premier album. Que s'est-il passé durant cette période ?

AF : Pas mal de choses, en fait ! Après avoir fini «Cairo 1», comme nous l'appelons maintenant, nous avons construit notre propre studio. Nous y avons enregistré au printemps 1996 trois morceaux pour la série de 'tribute' de Magna Carta : «South Side Of The Sky» de Yes, «Squonk» de Genesis, et «Breathe» de Pink Floyd. Nous avons également tourné une vidéo pour «Silent Winter» durant cette période. Le reste du temps, nous nous sommes attelés à l'écriture de ce qui est devenu «Conflict And Dreams».

MR : Pour ma part, j'ai également participé à la compilation «Steinway To Heaven», toujours pour Magna Carta.

Il y a eu également un changement de bassiste...

AF : Rob [Fordyce] voulait se consacrer à d'autres choses, et nous nous sommes séparés en bons termes. Nous avons eu beaucoup de chance de trouver Jamie Brown qui a su se montrer à la hauteur de nos attentes. Son jeu est tout en grâce et en vélocité. Nous espérons évidemment le persuader de devenir membre à temps plein du groupe !

MR : Jamie est arrivé juste après le bouclage de l'écriture de l'album, à laquelle il n'a donc pas participé. Il est probable qu'il se joindra à nous dans l'éventualité d'une tournée.

A propos de concerts, à ma connaissance vous n'en avez pas donné, ou très peu, jusqu'ici. Avez-vous préféré attendre le bon moment ?

BD : Oui. Nous sommes tous des musiciens expérimentés, nous avons tous beaucoup joué sur scène, chacun de notre côté. Pour Cairo, nous avons décidé d'attendre, de peaufiner notre répertoire, les éclairages, etc. Et nous voulions être sûrs qu'assez de gens aient entendu notre musique !

AF : Nous sommes en train de planifier des concerts au moment où je vous parle...

Parlons maintenant du groupe. A l'écoute de «Conflict And Dreams», on peut dire que Cairo a considérablement gagné en unité, en solidité, en tant que groupe...

BD : Merci. Je crois que c'est dû en grande partie au style de musique que nous jouons, qui par essence génère la progression. Et au fait que nous collaborons tous à l'écriture. Parfois les mélodies viennent en premier, parfois les séquences d'accords... Puis tout est mis en commun et c'est véritablement un travail collectif.

MR : J'ai personnellement abordé la réalisation de cet album avec l'objectif de produire quelque chose d'entièrement cohérent. J'avais cet objectif en tête lorsque j'ai composé mes parties de claviers, en évitant notamment d'écrire des choses compliquées sans raison particulière. J'ai passé l'été 1996 à composer. Beaucoup d'idées personnelles, et aussi pas mal de choses qui m'étaient inspirées par des idées de Jeff et Alec qu'ils me faisaient parvenir sur des cassettes. J'ai fait ma petite cuisine de tout ça, et quelques temps plus tard nous nous sommes tous réunis pour bosser les arrangements.

Cette étape est-elle particulièrement fastidieuse pour un groupe comme Cairo, qui doit gérer l'équilibre délicat entre la densité du contenu musical et la nécessité de rester accessible ?

MR : Évidemment, car on ne sait jamais vraiment, quand on compose un passage, comment il sonnera avec le reste du groupe. Nous avons supprimé un grand nombre de séquences qui, au moment d'enregistrer, ne nous semblaient plus nécessaires. A l'inverse, il y a certaines choses qui ont été ajoutées au dernier moment, car elles étaient nécessaires mais nous ne nous en étions pas rendu compte jusqu'alors. J'ai modifié complètement certains solos de claviers, et pareil pour nombre de parties de batterie, de guitare, de chant ou de basse.

AF : Nous nous demandons sans cesse si ce que nous venons d'enregistrer est la meilleure façon de jouer tel ou tel passage, ou si existe une interprétation plus adaptée. Nous récrivons tout un tas de choses ensemble, à tous les stades de la réalisation de l'album, qu'il s'agisse de l'écriture, de l'enregistrement ou du mixage, qui est une forme d'art à lui tout seul...

La principale originalité de Cairo est la présence, au moins aussi importante que celle de la guitare, des claviers. C'est à contre-courant de ce que font la plupart des groupes actuels. Pensez-vous qu'il puisse y avoir une réticence de la part des gens qui attendent peut-être plus de guitare ?

MR : Non, je ne crois pas. Tous les gens à qui j'ai parlé sont au contraire très séduits par cette approche, où la guitare est surtout soliste, et les claviers constituent la fondation de la musique. Je crois que c'est une combinaison qui autorise toutes sortes de contrastes excitants.

AF : D'autant qu'il existe entre Mark et moi une saine émulation. Au cours de l'enregistrement, nous travaillions souvent une semaine chacun de notre côté, nous enregistrions chacun des solos, et parfois ceux-ci étaient destinés aux mêmes parties. Au moment du mixage, pour nous amuser, nous écoutions les deux simultanément, et plus d'une fois ce qui est sur l'album est un mélange de segments de nos deux solos ! Le résultat était souvent surprenant. J'adore ça, c'est un peu une illustration du vieil adage, le tout est supérieur à la somme des parties.

N'es-tu pas parfois frustré par cette importance des claviers qui peut limiter ton rôle ?

AF : Certainement pas ! J'ai toujours trouvé que beaucoup de guitaristes en faisaient trop, qu'il s'agisse de virtuosité tapageuse ou de riffs lourds et non-mélodiques. Pour dire vrai, je me fiche un peu de tout le côté technique. Je préfère entendre un guitariste médiocre jouer une superbe mélodie, plutôt qu'un virtuose qui essaie d'épater la galerie avec chacun de ses solos. J'ai d'ailleurs parfois tendance à donner dans l'excès inverse, et là il faut que les autres musiciens me rappellent à l'ordre, me disent «hé, Al, tu peux te laisser aller de temps en temps, quand même !» (rires). Je ne dis pas que je n'aime pas les solos, le côté plus spectaculaire, mais je suis fondamentalement porté vers la mélodie, la recherche sur les textures sonores, ou trouver des sons de guitare nouveaux.

Tu as manifestement participé davantage à l'écriture sur cet album. A-t-il été facile d'imposer tes idées à Mark et Jeff, dont la collaboration fut à l'origine du groupe ?

AF : Oui, c'était un processus très ouvert aux apports de chacun. Mes contributions ont été plutôt appréciées, je crois, et d'ailleurs le thème mélodique qui ouvre l'album était à l'origine quelque chose que j'avais composé au banjo ! J'en avais ensuite fait un arrangement plus «prog» pour le faire écouter aux autres, et ils l'ont adoré ! Non, vraiment, nous avons travaillé dans une totale liberté et en fait dès lors qu'une idée était acceptée, nous ne nous préoccupions plus guère qu'elle fût de tel ou tel membre du groupe. Elle était devenue de la "Cairo music"...

Et toi, Jeff, quelle fut ta contribution à l'écriture ? Essentiellement rythmique ?

JB : Pas forcément. Je possède mon propre home studio, et je travaille constamment sur des compositions progressives, qui ne sont pas uniquement rythmiques, loin s'en faut ! J'essaie d'apporter au groupe des idées intéressantes, mélodiques ou rythmiques, mais il est vrai que j'apprécie particulièrement l'expérimentation sur des rythmes inhabituels. J'adore les mesures composées et je prends beaucoup de plaisir à essayer de les apprivoiser !

Mark, on a souvent comparé ton jeu à celui de Keith Emerson, et c'est encore frappant sur un titre comme « Valley». Mais sur d'autres morceaux, «Angels And Rage» par exemple, elle n'est pas vraiment apparente. Est-ce une influence pleinement digérée, à laquelle tu rends parfois hommage ?

MR : J'espère. Je n'essaie pas d'imiter qui que ce soit. Chaque morceau m'inspire une manière différente de jouer, et j'essaie avant tout de rendre justice au travail d'écriture en choisissant les sons ou les styles les plus appropriés. Il est certain que j'ai une prédilection pour les sonorités analogiques, je leur trouve une plus grande chaleur, une plus grande épaisseur. Pour ce qui est de Keith Emerson, il était évidemment une influence majeure pour moi quand j'étais adolescent. Il fut le premier à faire ce que moi-même et beaucoup d'autres faisons aujourd'hui. Il a repoussé les limites de ce qu'il semblait possible de faire. Évidemment, il y a forcément des ressemblances, mais généralement, je crois qu'il est inévitable que nous sonnions parfois comme ELP, Yes ou Genesis. Après tout, nous faisons la même chose qu'eux : mélanger toutes sortes d'influences musicales à partir d'une base rock.

Il y a sur l'album un petit interlude au piano et à la guitare acoustique, «Image». Comment est née cette pièce ?

MR : Un jour, j'étais dans notre studio et je jouais du piano. Il s'est mis à pleuvoir très fort, à tel point qu'on pouvait entendre le bruit des gouttes sur le toit. Ce qui, soit dit en passant, n'est pas spécialement rassurant quant à l'isolation phonique du studio ! (rires). Et puis, je ne sais pas, je suis parti dans une sorte de rêve éveillé, j'ai mis en route le magnéto, et j'ai enregistré ce qui m'est venu. Par la suite, j'ai réécouté ce que j'avais fait, j'ai corrigé quelques passages, je l'ai réenregistré et j'ai demandé à Alec d'y ajouter une partie de guitare. A l'arrivée, je crois que l'on y retrouve bien l'esprit dans lequel je l'ai écrit...

Bret, peux-tu nous parler des textes de l'album ?

BD : J'y ai abordé différents sujets, mais tous sont liés au concept - «le conflit et les rêves» - qui est le thème général d'inspiration. «Angels And Rage» et «Corridors» parlent de conflit à un niveau personnel. « Valley Of The Shadow» est d'inspiration historique, il parle de Roland, personnage du cycle légendaire de Charlemagne. Quant à «Western Desert», il traite d'un conflit dans un pays étranger, un conflit persistant...

Etes-vous au fait de ce qui se passe sur la scène progressive américain ?

MR : Pas vraiment, hélas. Je dois avouer que j'écoute presque exclusivement de la musique classique. Évidemment, j'ai eu l'occasion d'entendre certains des groupes signés chez Magna Carta, et ils sont très bons. Mais je crois qu'il y a de nouveau un public pour ce style de musique, et je m'en réjouis. Malheureusement, on ne peut guère compter sur les radios pour s'en faire l'écho.

JB : Personnellement, je me sens quand même assez isolé, ici aux États-Unis. Il me semble que les gamins ne savent pas vraiment où trouver de la bonne musique. Il n'y en a plus que pour le rap, le rap, le rap. Et je trouve ça très triste.

Pour conclure, quel bilan tirez-vous de «Conflict And Dreams», et quels sont vos objectifs pour l'avenir ?

JB : Nous voulons donner des concerts partout dans le monde et écrire encore beaucoup de bonne musique !

MR : Oui, faire une belle et grande tournée, composer et enregistrer un autre album qui soit encore meilleur que le précédent ! Faire une musique audacieuse et excitante est le défi qui nous motive tous, et je crois que nous avons déjà amélioré pas mal de choses par rapport au premier album avec celui-ci, ne serait-ce que du point de vue du son - si l'on excepte le bruit de la pluie sur le toit bien sûr ! (rires)...

BD : Nous nous sentons maintenant prêts à présenter notre musique sur scène et prouver à tout le monde à quel point nous croyons en ce que nous faisons !

AF : Je crois que «Conflict And Dreams» est une réussite dans le sens où nous avons atteint l'objectif que nous nous étions fixé, à savoir faire quelque chose d'à la fois original et excitant. Nous avons cherché à nous libérer de tous les carcans existants. Je pense, et c'est un avis qui est certainement partagé par le reste du groupe, que tant qu'à être un groupe de rock progressif, autant l'être jusqu'au bout ! Quant à l'avenir, je dirais qu'il va nous falloir encore repousser nos propres limites en tant que compositeurs et instrumentistes. J'aimerais aussi que nous parvenions à composer un morceau qui réunisse, en moins de cinq minutes, tous les aspects de la musique de Cairo. Enfin, nous avons le projet de réaliser une vidéo qui soit le pendant visuel de ce que nous essayons de faire d'un point de vue musical.

Un dernier mot ?

AF : Longue vie au rock progressif !

Entretien réalisé par Aymeric LEROY

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°24 - Janvier/Février 1998)