BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Superhero (6:34)
2. Fathers House (6:29)
3. Calm Sea Of Their Pupils (5:42)
4. There Like Another (4:04)
5. Host vs. Graft (5:26)
6. Watching The Clock (4:30)
7. Into The Never To Speak Of (6:41)
8. Flesh (5:30)
9. Malfunction (6:20)
10. Lie Down (4:13)
11. Sleep (5:44)

FORMATION :

Niclas Flinck

(chant)

Carl Westholm

(claviers)

INVITÉS

(The No Future Orchestra) :

Ulf Edelönn
(guitares, basse)

Öivin Tronstad
(chœurs)

Jan Hellman
(batterie)

Jejo Percovic
(batterie)

Stefan Fandén
(basse)

Kjell Bjarnhage
(tambour)

Franziska Edvinsson
(narration)

CARPTREE

"Superhero"

Suède - 2003

Autoprod. - 61:13

 

 

La quantité des productions progressives est aujourd'hui telle qu'il n'est pas toujours évident de mettre la main sur les meilleures formations dès leur premier album. Ainsi, lorsqu'en découvrant ce superbe Superhero, on apprend qu'il est déjà le second CD de Carptree, on se dit qu'il devient vraiment difficile de suivre le mouvement et qu'en ce jour même, forcément, quelques perles nous échappent encore.

Pourtant, la première œuvre éponyme des Suédois témoignait déjà d'une grande qualité. Certes, la formule choisie, une collection d'une douzaine de chansons dépassant rarement les cinq minutes plus un cours instrumental, ne semblait pas très ambitieuse, il n'empêche que déjà on y décèle des compétences exceptionnelles dans la conception mélodique. Le groupe (en fait un duo constitué du chanteur Niclas Flinck et du claviériste Carl Westholm, auxquels s'ajoutent les invités du moment) se montre surtout habile dans la mise en valeur de son propos sur un temps relativement court, et le varie suffisamment pour ne pas tomber dans les schémas d'une pop insipide. Le gros du problème, c'est qu'aucun batteur n'est au nombre des invités; Westholm a beau faire de son mieux pour y pallier, on ne peut que regretter cette limite, somme toute relative dans la mesure ou elle est souvent contournée. Ainsi, de nombreux passages sans rythme en pointe, comme le morceau «Fools» (3:07), s'avèrent splendides. Par ailleurs, les boites à rythmes se révèlent plutôt discrètes, assurant un minimum syndical susceptible parfois d'évoquer une batterie. On sera tout de même bien heureux, en parcourant le livret du nouvel album, de voir la liste des invités s'étoffer considérablement, passant de 3 à 7, et comprendre cette fois deux véritables batteurs pour assurer 7 titres sur les 11.

La qualité de production, déjà excellente sur le précédent CD, devient époustouflante sur Superhero. Tout est hyper soigné. Mais attention, ce n'est pas là le seul gain, loin de là. Après une première écoute, déjà bien accroché, on focalise surtout sur l'impressionnante performance de Niclas Flinck. Le timbre de sa voix évoque dans un premier temps le Fish théâtral des premiers Marillion, puis par la suite, on pourra alors trouver d'autres nuances du côté de Les Dougan d'Aragon, voire de Christian Mayer d'Ivory lorsqu'il susurre ses paroles (comme à la fin de «Watching the Clock» (4:28). Cela dit, si la passion que met ce chanteur dans la théâtralisation de ses interprétations est pour beaucoup dans l'intensité qui se dégage de ces différents titres, le rapprochement avec le Marillion époque Fish s'avère musicalement plutôt étroit. De même, le format choisi, toujours relativement limité, ne doit pas pour autant inciter à penser qu'il s'agit ici de pop sophistiquée. Le registre instrumental emprunté est en fait beaucoup plus large qu'il n'y parait dans un premier temps, et l'on pourra tout aussi bien aller trouver de franches filiations chez Peter Gabriel ou le Genesis d'And Then There Were Three, que chez Van Der Graaf Generator et Peter Hammill. Quoi qu'il en soit, ce qui préside à la réussite de l'ensemble et lui confère son unité, c'est principalement l'exceptionnelle beauté des thèmes, l'intelligence de leur agencement et la richesse de leurs arrangements. L'exception qui confirme cette observation, «There Like Another» (4:03), qui ne possède pas une substance mélodique aussi efficace que les autres titres, dénote un peu dans l'ensemble. Il vient même un temps où on a l'impression d'avoir toujours connu ces morceaux tellement ils se sont ancrés profond dans notre cerveau. Même plus besoin du CD...

On parle souvent de l'accroche mélodique de manière péjorative, et il est vrai que l'usage de ritournelles faciles pour séduire un maximum de consommateurs n'est pas très glorieux dans la mesure où le charme fait vite place à la lassitude, ou pire l'irritation. Pourtant, ce serait une grave erreur de ne pas faire de distinction quant à la valeur des mélodies créées. Certaines, en apparence simples, se révèlent impérissables. Même s'il n'est guère facile, ni même possible d'analyser techniquement la réussite en ce domaine, il est un fait que le génie des plus grands compositeurs est passé par cette voie pour plaire de façon universelle et intemporelle. Cette compétence qui passe aussi, il ne faut pas se leurrer, par un travail intense, fait indéniablement partie intégrante des valeurs progressives dès lors que la réussite est probante et durable. Aussi, il n'y a pas lieu de s'appesantir sur l'analyse de la matière musicale de Superhero. Ses qualités mélodiques suffisent largement à le hisser au rang des meilleures formations progressives du moment, ce qui est quand même assez considérable quand on connaît la prolifique concurrence de ces dernières années.

Laurent MÉTAYER

Entretien avec Carl WESTHOLM :

Pour être tout à fait honnête, nous ne connaissions pas Carptree avant de recevoir un exemplaire de Superhero. Peux-tu nous en dire plus sur ta carrière ? Comment en es-tu venu à jouer du rock progressif ?

J'ai commencé à jouer dans des groupes étant adolescent, vers 1981. En fait, le tout premier groupe était déjà plus ou moins progressif, et le chanteur n'était autre que Niclas ! Après, j'ai fait diverses choses pendant deux ans, j'ai étudié la musique, et j'ai joué toutes sortes de musiques, allant du théâtre au jazz improvisé. Je vis à Stockholm depuis 1993. J'ai fait des choses en indépendant, et aussi avec des groupes de heavy-metal comme Canclemass, sur deux albums, et Abstract Algebra. En 1997, Niclas et moi avons recommencé à jouer ensemble dans une direction plus progressive, mais influencée aussi par tout ce que j'ai pu faire entre-temps. Le prog a toujours été ma musique préférée...

Votre musique n'est ni vraiment 'seventies', ni vraiment actuelle, plutôt à la croisée de différentes époques. Comment la décrirais-tu ?

Comme vous venez de le faire ! Notre musique est progressive et symphonique, mais souvent plus pop qu'elle ne l'était autrefois. Et comme vous l'avez dit, elle n'est pas 'rétro' ! Nous nous préoccupons peu de traditions et de styles, plutôt d'avoir un bon 'feeling'...

Quel intérêt trouvez-vous à multiplier les expériences musicales ? Est-ce une façon de vous mettre en danger, ou une sorte de quête d'absolu ?

Pas spécialement de nous mettre en danger... La raison pour laquelle Niclas et moi avons créé Carptree, c'était pour jouer une musique sans compromis. Ayant œuvré dans des styles plus commerciaux, j'étais obligé de faire des concessions en permanence. Je ne voulais plus qu'on me dise quoi écrire ou quoi jouer ! L'album couvre un large éventail de styles, mais je ne vois pas cela comme un signe d'incertitude quant à notre son. Je pense plutôt que notre approche est naturellement diverse. C'est comme dans la vie, on passe sans cesse d'une humeur à une autre.Ce refus de tout compromis nous a amenés au final à sortir l'album nous-mêmes, ce qui est un facteur de liberté supplémentaire. Comme nous étions à cheval sur plusieurs styles, tous les labels que nous avons contactés voulaient que nous changions telle ou telle chose, afin de plaire davantage au public visé. Pour ma part, les groupes que je préfère pratiquent ce genre de mélange de styles, comme par exemple le groupe de métal suédois Opeth. Bien qu'étant métal, ils font aussi certains trucs prog parmi les meilleurs que je connaisse ! Radiohead aussi a des côtés progressif, et j'aime beaucoup ce qu'ils font également.

Comment travaillez-vous au niveau de l'écriture et de la réalisation ?

Généralement, nos morceaux partent d'une idée de départ de Niclas ou moi. Nous travaillons alors dessus, un processus qui peut durer parfois très longtemps, parfois seulement quelques minutes. Par exemple, "Superhero" a été finie dans le quart d'heure qui a suivi ! Ensuite, chacun repart dans son coin retravailler le morceau, en faisant régulièrement écouter à l'autre le résultat. Quand nous sommes tous les deux satisfaits, alors nous faisons appel aux autres musiciens. Il y a un grand rapport de confiance entre Niclas et moi, notre partenariat est un compromis idéal entre un projet solo et un groupe, et je ne pense pas que cela pourrait fonctionner aussi bien avec quelqu'un d'autre. Pour ce qui est de l'enregistrement, nous en faisons l'essentiel dans mon propre appartement, hormis la batterie et le piano acoustique.

Comment avez-vous choisi les musiciens qui vous entourent sur l'album ?

Certains sont des gens avec qui j'avais déjà travaillé sur d'autres projets, d'autres sont simplement des amis. Mais aucun n'est vraiment un musicien de rock progressif. Je pense que cela nous permet d'éviter d'avoir un son trop prévisible, je crois.

Quels sont vos projets pour les mois à venir ?

Nous commençons à réfléchir au prochain album, mais nous travaillons toujours à notre propre rythme, sans nous presser. D'ici là, ce serait sympa de faire quelques concerts, mais rien n'est encore vraiment planifié. Niclas et moi vivons actuellement dans des villes différentes, ce qui pose certains problèmes au niveau des répétitions.

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°50 - Août 2003)