BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Titans Clash Aggressively To Keep An Even Score (5:29)
2. Sunshine Waters (5:48)
3. The Weakening Sound (6:21)
4. Tilting The Scales (6:50)
5. The Man You Just Became (5:15)
6. Man Made Machine (6:18)
7. Burn To Something New (5:58)
8. In The Centre Of An Empty Space (5:31)
9. The Recipe (2:31)
10. This Is Home (8:17)

FORMATION :

Niclas Flinck

(chant)

Carl Westholm

(piano, synthétiseur, vocoder, theremin)

INVITÉS

Ulf Edelönn
(guitares électrique et acoustique, basse [6,8,10])

Jejo Perkovic
(batterie)

Stefan Fanden
(basse [1,2,4,5], guitare bariton [8])

Jan Hellman
(basse [3,7])

Jonas Waldefeldt
(tambourin, percussions [1,2,4,7], chœurs [1,4])

Öivin Tronstad
(chœurs [2,8,10])

Cia Backman
(chœurs [1,2,4,5,7])

The Trollhättans Chamber Choir
(chœurs [3])

CARPTREE

"Man Made Machine"

Suède - 2005

Forson - 58:34

 

 

Il y a deux ans, la surprise créée par la sortie de Superhero, le deuxième opus de cette formation suédoise alors inconnue, laissa nombre d'entre nous sans voix tant la musique offerte était sublime et inespérée. «Exceptionnelle beauté des thèmes, intelligence de leur agencement et richesse de leurs arrangements», ainsi écrivait Laurent Métayer dans ces pages pour décrire le contenu de ce merveilleux album. Autant dire que l'attente d'un successeur est vite devenue insupportable, et que ces deux années ont pu en paraître bien plus pour l'amateur conquis.

Heureusement, dès les premières notes de piano du premier morceau, «Titans Clash Aggressively to Keep an Even Score» (quel titre !), on peut être rassuré. Niclas Flinck et Carl Westholm ont encore donné le meilleur d'eux-mêmes, et les dix titres de Man Made Machine (de 2:32 à 8:18, 6 en moyenne) ne vont pas manquer de tourner longtemps sur vos platines, jusqu'à ressentir une nouvelle fois cette «impression d'avoir toujours connu ces morceaux tellement ils sont ancrés profond dans notre cerveau» (nouvelle citation de mon camarade de Big Bang, à croire que j'aurai pu écrire sa chronique en 2003 !). En effet, le goût de la perfection de notre duo magique lui permet d'arriver à des compositions dont on a vraiment beaucoup de mal à déceler le moindre défaut. Man Made Machine n'est pourtant pas la copie carbone de Superhero, car ce nouvel album développe une musique à la fois plus personnelle et d'essence plus symphonique. Plus personnelle car on y ressent moins des influences marquées (Fish pour la voix, Peter Gabriel pour la musique... même si cela est encore un brin réducteur). Plus symphonique car l'emphase des claviers et l'utilisation d'un chœur sur certains morceaux donne une dimension nouvelle et tout bonnement renversante de beauté (écoutez «The Weakening Sound» pour vous en convaincre).

Les deux compositeurs sont toujours entourés du No Future Orchestra (guitariste, batteur, bassiste, percussionniste et choristes), ce qui leur permet de laisser libre cours à leur inspiration la plus débridée, passant ainsi de séquences feutrées (sublimes et nombreux duos piano-voix, marque de fabrique des deux compères) à des envolées quasi-métalliques quand elles ne sont pas d'un lyrisme exacerbée (voir le titre final, «This Is Home»). Carptree est bon quel que soit le genre auquel il s'attelle, qu'il soit sombre et mystérieux (le titre éponyme, un des sommets, mais y a-t-il des creux ?) ou au contraire plus léger («The Recipe» et son simili orgue de barbarie). Et quel talent pour trouver des thèmes immédiatement accrocheurs sans pour autant céder à la facilité («In the Centre of an Empty Space» au hasard) !

La seule critique que je me permettrai de leur adresser touche à la production. Limpide sur Superhero, il semble que Carl Westholm ait du faire face à un dilemme pour Man Made Machine. Devant la multitude de pistes en présence, il lui a fallu privilégier certains aspects plutôt que d'autres et puisqu'il a choisi le côté symphonique et choral de l'album, la partie rock (guitare et rythmique) s'en trouve forcément lésée. Devant les performances entendues (en prêtant l'oreille...) sur certains titres, on ne peut bien sûr que regretter que l'ensemble ne sonne pas «autrement». De ce point de vue, peut-être qu'un producteur extérieur au groupe pourrait apporter une contribution qui leur manque encore ?

En tout cas, même en l'état, ce nouvel album demeure un opus exceptionnel et Carptree mérite bien évidemment d'être écouté par le plus grand nombre. D'ailleurs, les gens d'InsideOut ne s'y sont pas trompés puisque le label allemand assurera une plus large distribution de Man Made Machine à partir du mois d'août. Essentiel ! Et vivement la suite...

Christian AUPETIT

(chronique parue dans Big Bang n°58 - Été 2005)

Entretien avec Carl WESTHOLM et Niclas FLINCK :

Man Made Machine est d'abord sorti sur votre propre label, et il ressort maintenant chez InsideOut. Comment êtes-vous entré en contact ? Avez-vous obtenu un contrat pour plusieurs albums chez eux ?

Carl : Par une heureuse coïncidence : Thomas Waber (patron d'InsideOut, ndlr) a entendu notre disque dans le bureau d'Oliver Mensing (chroniqueur allemand et collaborateur du label, ndlr), et il m'a appelé le lendemain... Pour le moment, nous sommes très satisfaits d'être sur ce label, mais nous n'avons pas de véritable contrat. Ils ont juste pris une option sur les deux prochains.

D'où vient l'étrange et très long titre du premier morceau : "Titans Clash Agressively To Keep An Even Score" ?

Niclas : D'une image que j'avais en tête. J'ai essayé de trouver la meilleure façon de l'exprimer le plus précisément possible, et ce titre est apparu le plus approprié.

"The Recipe" est une chanson un peu insolite dans l'album, un peu comme une respiration plutôt amusante. Est-il important pour vous d'essayer de ne pas être trop sérieux ?

Carl : Je suis conscient que cette chanson se démarque du reste de l'album, mais je ne l'ai jamais considéré comme moins sérieuse que les autres.

Niclas : Je prends très sérieusement les choses qui ne le sont pas, et inversement. Et puis, tout est toujours une combinaison des deux points de vue. Quelqu'un a dit : "L'humour, c'est de la tragédie avec du temps", ce qui est sans doute vrai jusqu'à un certain point. Ce que je veux dire, c'est que ce qui rend quelque chose sérieux ou pas est très compliqué et difficile à cerner. En fait, "The Recipe" est un peu  des deux. Ce n'est pas sérieux, une respiration oui, peut-être. Mais c'est aussi très, très sérieux.

Niclas, vous semblez être pas mal influencé par Peter Gabriel. C'est un artiste qui compte beaucoup pour vous ?

Niclas : il y a beaucoup d'artistes brillants, et bien sûr, Peter Gabriel fait partie de ceux-là. Quant on parle de chant, de voix, il y a un lien merveilleux avec les mots, les paroles, et une grande diversité d'approche pour les exprimer à travers sa voix.

On vous classe dans le genre progressif, mais vous ne ressemblez pas pour autant à Yes ou Genesis. C'est sûrement une fierté pour vous, mais est-ce une démarche volontaire de ne pas ressembler à d'autres formations ?

Carl : Merci pour le compliment. Non, vraiment, il n'y a rien de prémédité. Parfois, certains passages peuvent ressembler à ce qu'a pu faire un autre groupe, alors je modifie quelque chose, mais c'est rare. En règle générale, ce qu'on enregistre sonne comme il était prévu que ça sonne... On ne se dit jamais : "allons-y, faisons un morceau à la Genesis". Mais l'inverse non plus. En fait, on n'a pas envie de ressembler ou de ne pas ressembler à quelqu'un d'autre, on essaye d'être tout simplement nous-mêmes !

Niclas : Oui, je ne crois pas qu'on essaye d'être quelqu'un d'autre, ni l'inverse d'ailleurs !

Ce nouvel album est plus orienté sur l'aspect symphonique de la musique. Etait-ce ce que vous souhaitiez dès le départ ?

Carl : Non... c'est venu comme ça, même s'il est vrai que j'ai toujours aimé la musique symphonique.

La production sonne par moments presque "trop" riche. J'imagine qu'il vous a fallu faire des choix par rapport au chœur et aux divers instruments ?

Carl : Les instruments n'ont pas toujours le même rôle dans un album : parfois certains sont devant, d'autres fois ils sont plus loin dans le mixage. On gagne quelque chose, on perd autre chose, c'est ainsi. Par exemple, à la fin de "This Is Home", la batterie est presque totalement couverte par le chœur, le piano et divers effets, et pourtant le solo de batterie est joué par un des meilleurs batteurs suédois ! Oui, dans un sens, c'est vraiment dommage, mais d'un autre côté, je ne voulais pas faire un album de compétition pour solistes. Je souhaitais plutôt un final apocalyptique et plus chaotique pour conclure le morceau et l'album. Et pour accentuer encore cette impression, j'ai rajouté un effet de phaser sur la batterie, pour vraiment étouffer le son. Au final, le résultat me satisfait, mais bien sûr, d'un certain côté, c'est décevant pour le solo de batterie ! Vous perdez, vous gagnez, c'est inévitable... Il y a des moments où j'aime avoir comme un mur de sons, où il est impossible de dire qui joue quoi, très orchestral, comme à la fin de "Sunshine Waters" où là aussi, on a ajouté de la distorsion sur la voix pour lui ôter son aspect "soliste".

Avez-vous déjà songé à travailler avec un producteur extérieur ?

Carl : Je ne suis pas sûr de bien comprendre ? Mixer une chanson et faire des choix en conséquence est une chose, engager un producteur extérieur en est une autre, et cela n'arrivera jamais. Il m'arrive de demander l'avis d'autres personnes comme Ulf, le guitariste, par exemple; certains morceaux ont été mixés par Stefan Fandén, et d'autres le sont par Björn Eriksson et moi, et bien sûr Niclas est impliqué à tous les stades de la production, MAIS, je ne laisserai jamais le contrôle total de Carptree m'achapper. L'idée de base à l'origine de Carptree était que Niclas et moi puissions faire ce que nous, et uniquement nous, voulions.

Niclas : L'une des choses les plus importantes dans Carptree, ce qui nous procure le plus de plaisir, c'est justement que nous fassions tout nous mêmes. Quelquefois avec l'aide de nos amis, comme les musiciens du No Future Orchestra ou d'autres invités, ce qui est un réel bonheur pour nous, mais un autre producteur que Carl aux commandes de Carptree n'est pas une chose qu'on puisse concevoir dans un avenir même lointain.

La musique de Carptree est un réservoir de mélodies extrêmement fortes et entêtantes. Est-ce l'aspect sur lequel vous portez le plus d'attention ?

Carl : Oui, les mélodies fortes font les bonnes chansons.

Niclas : Oui et non. Je crois qu'on se concentre toujours sur tous les aspects de la musique. Comme pour toute action, c'est à demi conscient. La mélodie est une part très importante de la musique pour moi. Si vous, et d'autres personnes, trouvez nos mélodies belles et fortes, c'est un compliment très appréciable.

Vous n'avez jamais été tentés par la compositions d'une longue pièce, le "cliché" par excellence de tout groupe progressif depuis les années 70 ?

Carl : Si, bien sûr, qui ne l'est pas ? Mais un long morceau n'est pas forcément un bon morceau, et pas mal de monde semble l'avoir oublié... Je cherche depuis des années la "bonne longue chanson" mais je ne l'ai pas encore trouvée...

Niclas : Une chanson doit avoir la longueur qui lui convient. Si on juge un jour qu'une chanson doit être très longue, elle le sera. Je dois tout de même dire que cela m'amuserait de parvenir à trouver suffisamment d'éléments qui se tiennent pour constituer une suite digne de ce nom ! Avoir un sujet qui puisse être vu sous différents angles, des parties musicales qui se fondraient naturellement les unes aux autres... Mais encore une fois, rien de décidé à l'avance.

La pochette de Man Made Machine est assez mystérieuse. Comment a-t-elle été conçue ?

Carl : Pal Olofsson en est l'auteur. Il s'occupe de tous nos livrets d'albums. Il écoute beaucoup nos morceaux, même bien avant d'être finalisés, s'en imprègne longtemps et ensuite, il nous propose des centaines d'idées, que nous corrigeons au fur et à mesure tous les trois, jusqu'à aboutir à un résultat qui nous satisfasse.

Carptree n'est-il qu'un projet studio ou envisagez-vous des concerts ?

Carl : J'adorerais jouer en concert, mais la bonne occasion ne s'est pas encore présentée. Le jour où cela arrivera, et si on a les bonnes personnes pour nous accompagner, alors bien sûr on partira sur les routes !

Après Man Made Machine, d'autres projets déjà lancés ?

Carl : En ce moment, on pense au futur album, comme toujours...

Niclas : Faire un nouvel album. Faire encore mieux. Et prendre du plaisir à le faire !

(entretien paru dans Big Bang n°59 - Octobre 2005)