
PISTES :
01. Zeitgeist (6:20)
02. Black Flower (9:26)
03. Off The Rails (8:20)
04. Courage (3:10)
05. To Be Alone (9:57)
06. Riding The Brakes (4:34)
07. In The Water (4:54)
08. Stones Of Beauty (4:31)
09. Second Chance (4:33)
10. Touch (4:47)
FORMATION :
Joe Acaba
(chant)
Joe Damien
(guitare, basse, claviers)
Joe Nardulli
(guitare)
Hector Lopez
(batterie)
CELESTIAL O'EUVRE
"Second Chance"
États-Unis - 2006
Autoprod. - 60:32
Attention, ami lecteur, sangle-toi bien dans ton fauteuil, car nous avons ferré là un gros poisson ! Celestial O’euvre (Ah, première interrogation, comment prononcer correctement ce patronyme incongru ? Personnellement, j’ai pris le parti d’oublier l’apostrophe et de dire «Œuvre» en bon français, mais après tout chacun est libre de faire comme bon lui semble, je ne voudrais surtout pas brider votre esprit créatif…), groupe américain originaire de New York, vient en effet de frapper un grand coup avec ce premier album, d’un professionnalisme sans faille. Et pourtant je peux vous dire que ce n’était pas gagné d’avance : une visite préalable sur le site internet du groupe, visiblement fait maison avec un design d’un goût discutable, sans compter quelques photos de concerts pas très glamour (le genre moustachu qui se la donne, ou bermuda avec les chaussettes soigneusement remontées sur les mollets…), m’avait plutôt laissé une impression de dilettantisme bon enfant. Comme quoi, il ne faut jamais se fier aux apparences !
Le titre même de l’album, Second Chance, semble avoir une résonance personnelle pour certains membres du groupe, en particulier son chanteur/parolier Joe Acaba, d’origine portoricaine, dont le parcours musical, de petites formations en utilités alimentaires, ne fut guère fructueux. Quant au groupe lui-même, ses racines remontent à l’année 1975, date à laquelle le guitariste Charlie De Jesus (décédé en 1991) et Joe Acaba, très vite rejoints par le claviériste Jose Damien, fondèrent une formation baptisée Demian, dont il ne reste aujourd’hui aucun témoignage discographique, malgré un répertoire de plus de 40 titres originaux. Ne rencontrant guère le succès escompté – il faut dire que les temps commencent à être durs pour le genre progressif – le groupe se saborde au bout de deux ans d’existence, tout en laissant à ses membres la nostalgie d’une expérience passionnante et très enrichissante sur le plan humain. C’est en grande partie en souvenir de cette époque, et aussi en mémoire de Charlie De Jesus, que Joe Acaba décide de retrouver Jose Damien en 2004, et que ceux-ci s’entourent d’un nouveau batteur (Hector Lopez) et d’un guitariste (Joe Nardulli), pour donner une suite tardive à cette aventure, sous le nom de Celestial O’euvre.
Si l’on en juge aux références actuelles qui parsèment les textes de Joe Acaba, prolifique parolier aux écrits riches et inspirés, les compositions semblent assez récentes (à l’exception du titre final, sur lequel nous reviendrons), bien que leur sonorité générale renvoie plus au meilleur des années 80 qu’à un rock seventies soigneusement remis au goût du jour. Les compositions, puissantes et énergiques, ressemblent en effet à un croisement entre le Yes de 90125 et Kansas, voire même Queen tant la dimension lyrique y est prégnante. Joe Acaba fait en effet partie des chanteurs qui «envoient», sans hésiter à en rajouter dans le grandiose, ce dont on ne saurait lui tenir rigueur puisque sa voix est tout simplement exceptionnelle, à la fois puissante et nuancée, dans un registre particulièrement étendu. Celui-ci n’hésite pas à la démultiplier – il assure également les chœurs - le temps de prodigieuses joutes vocales au lyrisme mélodique échevelé (sur «Courage» ou «Off The Rails»). Superbe !
Quant aux compositions elles-mêmes, pas de doute, notre duo d’anciens combattants possède encore un sacré savoir faire, même si la structure des titres reste relativement carrée et sans surprise particulière. Toujours est-il que cela joue sans complexe, mené tambour battant (c’est le cas de le dire…) par une vigoureuse section rythmique, à base de batterie trépidante et de guitare électrique incisive. Les ambiances visitées évoquent un rock FM de grande classe, aux refrains accrocheurs, sans souci de formatage particulier puisque certains titres flirtent avec les 10 mn, rappelant en cela une période où le genre (aujourd’hui pour ainsi dire éteint) possédait une ambition instrumentale respectueuse de son public. Si certains sons de synthé font tout de même un peu daté, il faut avouer qu’ils collent parfaitement à l’esprit de la musique, répondant avec beaucoup d’a-propos à la guitare électrique, le temps de petits solos pointus et véloces. Bref, des morceaux précis et directs, mais dégageant un souffle pour le moins décoiffant.
S’il est difficile d’extraire un titre en particulier de cet ensemble relativement homogène, on signalera tout de même que le groupe sait aussi ménager quelques saines respirations au symphonisme à fleur de peau, comme en témoignent les très émotionnels «Courage», «In The Water», ou encore le titre final, «Touch». Ce dernier morceau, particulièrement émouvant, se distingue des autres en ce qu’il fut composé en 1975 par Jose Damian en collaboration avec Charlie De Jesus, auquel il est d’ailleurs dédié. Gravé dans sa mémoire depuis trente ans, Jose Damian y interprète le solo de guitare note pour note tel qu’il fut conçu à l’origine par De Jesus, avec un feeling presque latin que les amateurs de Santana ne renieront sans doute pas. Un bien bel hommage, il va sans dire, et un bon moyen de clore le CD avec un supplément de panache.
Second Chance, vous l’avez compris, fait donc une très forte impression, et révèle une formation mature au talent considérable. Certes, les musiciens qui la composent ont déjà de la bouteille, et leur conception d’un «rock progressif dans la grande tradition avec un côté totalement moderne» (dixit leur site internet) date quelque peu, mais leur musique dégage une fraîcheur juvénile encore quasiment intacte. La conclusion est donc toute trouvée, et consiste à vous inviter à leur accorder cette «seconde chance» si méritée, en assurant à cet album le succès qui lui revient. Un petit coup de pouce pas si altruiste que çà, car la musique de Celestial O’euvre, je n’en doute pas une seconde, vous récompensera amplement.
Olivier CRUCHAUDET
(chronique parue dans Big Bang n°62 - Été 2006)

