BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Unexpected pochette

PISTES :

CD :
1. Face The Space (5:56)
2. Witness Of Today (3:56)
3. Recycling (6:26)
4. Sleep On Mr. President (6:36)
5. Don't Look Back (22:43)
a - Transcend
b - Blame The Fate
c - The Rule
d - Descent
e - Elegy
6. Silent Garden (6:15)
7. Desert Angels (4:56)
8. She's In The Case (5:27)
9. Love Energy (5:32)
10. Drumtasy (6:57)
11. Summer Love (4:16)

DVD :
1. Live and Unexpected 2006 (20:34)
a - Face The Space (6:36)
b - Sleep on Mr. President (8:35)
c - After The Funeral (5:23)
2. Featurette : Decades to Reunion (14:14)
3. Love Energy (TV 1986) (3:59)
4. Prima Donna (Live 1986) (9:10)

FORMATION :

Heiko Möckel

(chant)

Jochen Scheffter

(orgue Hammond, piano, claviers)

Hans Ochs

(guitares électrique et acoustique)

York von Wittern

(basse)

Artur Silber

(batterie, percussions)

INVITÉS

Rudi Zapf
(accordéon [CD - 3])

Thomas Kretscher
(guitares)

Charles Hoernemann
(guitares)

Dagmar Hellberg
(chant [CD - 5])

CENTRAL PARK

"Unexpected"

Allemagne - 2006

Transformer Records - 78:45/47:57

 

 

Le monde du progressif possède comme tout autre son lot d'histoires émouvantes, et celle de Central Park en fait indubitablement partie. Ce groupe allemand fondé dans la première moitié des années 80, à l'époque du néo progressif, n'avait en effet jamais réussi à réaliser un premier album studio, en dépit d'une solide expérience scénique et de compositions déjà écrites. Devant ce mur infranchissable dressé alors par les maisons de disques, Central Park décida finalement de se séparer à l'aube de la décennie 90. Ce n'est qu'une quinzaine d'années plus tard que les musiciens eurent envie de rattraper le temps perdu et d'enregistrer leur premier album, le bien nommé Unexpected. Le chanteur Heiko Möckel, le claviériste Jochen Scheffter, le guitariste Hans Ochs, le bassiste York von Wittern et le batteur Artus Silber accèdent ainsi à une reconnaissance tardive, en proposant dix compositions anciennes et une nouvelle de 2006, qui se fonde parfaitement dans l'ensemble. L'ensemble est d'une grande clarté sonore, la production se révélant particulièrement claire et percutante, avec un son de batterie qui a gardé sa patte des années 80.

Quant aux morceaux, ils témoignent d'une inspiration rarement prise en défaut, aucune véritable longueur n'étant à déplorer en dehors de l'instrumental «Drumtasy», basé sur la batterie, une démonstration technique qui manque quelque peu de chair. La dominante générale évoque, de manière assez logique, le néo prog d'un IQ, mais aussi le style des quatre premiers albums de Saga, avec des compositions dynamiques aux mélodies conquérantes et aux arrangements raffinés : «Face the Space» et son pont instrumental captivant; «Witness of Today» et «Silent Garden», aux atours romantiques; «Desert Angels» aux couplets très pop, taillé pour un succès en radio; le contrasté «She's in the Case», avec ses arrangements un brin allumés (vocalises de diva et claviers tous azimuts); «Love Energy», aux accents d'un Smallcreep's Day, où la batterie fait preuve d'une inventivité trop rare; sans oublier le refrain de «Sleep On Mr. Président». Les influences plus anciennes de Central Park sont aussi perceptibles sur certains titres : ainsi, la première moitié et la conclusion de «Recycling» rappellent fortement le Genesis de Collins et Hackett, la partie centrale étant consacrée à un beau et sensible solo de guitare. Plus généralement, plusieurs arrangements de piano ou de guitare acoustique évoquent le groupe britannique et sa moelle symphonique (sur «Sleep On Mr. Président», le début de «Silent Garden» ou la belle et grave ballade «Summer Love»), tout comme le lyrisme dont sait faire preuve Hans Ochs.

Mais c'est surtout la suite de vingt-deux minutes, «Don't Look Back» (sic), qui prouve de manière incontestable que les Allemands ne sont pas simplement des décalques de IQ ou Saga. En effet, le premier mouvement, «Transcend», après une ouverture inquiétante à base d'orgue électrique et de chœurs dissonants, offre une très belle partition de piano évocatrice d'un Emerson ou d'un Moraz. S'ensuit, après une transition avec la complicité de la guitare acoustique, un «Blame The Fate» qui démarre avec la vigueur du Gerard des années 80 et se poursuit en une très jolie chanson à tiroirs. Autre point commun avec le progressif japonais, d'ailleurs, le chant de Heiko Möckel est rehaussé à merveille par celui, féminin, de Dagmar Hellberg. Le troisième mouvement, «The Rule», leur est justement pleinement consacré, avec l'aide du piano, très sensible intermède avant un «Descent» plus déstabilisant : instrumental, il flirte avec le free jazz, la musique contemporaine ou le RIO du fait d'arrangements dissonants, voire bruitistes, d'où émerge sur la fin une ambiance plus électrique, solo de guitare allumée à la clef, mais tout aussi torturée. Enfin, «Elegy» conclut la pièce en beauté, avec le retour de Dagmar Hellberg et surtout une séquence au thème de piano évocateur du Tubular Bells de Mike Oldfield, sublimé par des vocalises proches d'un «The Great Gig in the Sky» et une progression harmonique croissante qui a toutes les chances de porter l'auditeur vers le septième ciel musical.

Pour fêter la sortie si tardive de ce premier album, le groupe a ajouté au CD un DVD bonus, pour composer un pack d'une grande qualité formelle. On y trouve un concert d'environ vingt-cinq minutes, Live and Unexpected, réalisé à Munich devant un public réduit, sans doute composé d'amis et de proches des musiciens. Les interprétations de «Face the Space» et «Sleep On Mr. President» sont nettes et sans bavures, avec juste ce qu'il faut de légères variantes vis-à-vis des originaux pour donner un gage d'authenticité (un duo de guitares et un solo de clavier à la Jon Lord sur le second). Quant au troisième titre, «After the Funeral», c'est un inédit d'une grande délicatesse. Un petit documentaire, «Decades to Reunion», propose ensuite quelques images des retrouvailles du groupe pour l'enregistrement de 2005, mêlées à quelques vidéos de concerts dans les années 80. Hélas, les quelques commentaires des musiciens sont en allemand non sous titré. Enfin, on a droit à «Love Energy» joué en play back dans une émission de la télévision de RFA, et «Prima Donna», interprété en live avec une qualité sonore moyenne, tous deux datant de 1986. Central Park crée véritablement la surprise, comblant ainsi les nostalgiques d'un passé pas tout à fait révolu.

Jean-Guillaume LANUQUE

(chronique parue dans Big Bang n°64 - Hiver 2006-2007)