BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Darknest Lights (12:57)
2. Countdown (7:38)
3. Over The Sea (9:59)
4. Dunes (7:33)
5. Dream's Ghost (6:49)
6. All About Us (9:54)

FORMATION :

Laurent Simmonnet

(claviers)

Vincent Fis

(guitares)

Jean-Luc Fabre

(basse)

Igor Molchanov

(batterie)

Partrick Amar

(guitares)

Christian Lagarde

(guitares)

CHANCE

"Dunes"

France - 1994

Ugum/MSI - 54:54

 

 

Le rock progressif n'a plus de souci à se faire quant à sa pérennité; Laurent Simonnet s'est proposé de nous en offrir une nouvelle preuve. Tant qu'il existera des artistes à son image, qui se battront sans autre aspiration que celle de voir leur musique exister, nul doute que le courant musical qui nous est si cher saura conserver notre dévotion (à nous, passionnés actifs ou passifs) pour le faire perdurer.

Car le rock progressif, comme toute représentation artistique, se doit d'effectuer, à intervalles réguliers, des introspections afin d'examiner, donc de redéfinir ou de confirmer, les valeurs qui constituent son tissu éthique. C'est à ce titre que notre ami bordelais est à remercier, car il a mis en lumière la première des valeurs, celle qui doit guider (au moins a priori) tout musicien : la gratuité de l'acte créatif. Cette notion se doit d'être redécouverte, surtout en cette période de règne d'un capitalisme sauvage où l'on a pris l'habitude de tout mesurer en termes de rentabilité et non de bien-être...

Oh, bien sûr, si la performance de Chance s'arrêtait là, le message implicite que ce projet véhicule aurait une portée somme toute limitée... Mais, vous vous doutez bien que si je me suis permis ce préambule quelque peu audacieux, c'est parce que j'avais assuré mes arrières en bénéficiant d'un soutien inestimable : le talent de Laurent Simonnet.

D'essence pourtant résolument néo-progressive (sa tendance à cadencer par paliers la plupart de ses développements), la musique de Chance anéantit tout risque d'assujettissement à ce style en y associant des éléments 'exotiques', fleurant plus précisément le symphonisme précieusement latin des formations sud-américaines. Les six compositions (de 6:50 à 12:54) de Dunes présentent alors un visage dont l'atout premier n'est pas de posséder des traits finement dessinés, mais de véhiculer des attitudes fortement expressives.

Libéré de toute contrainte vocale (le chant, dans le monde néo-progressif, se voit trop souvent confier le rôle de potentat au lieu de s'unir démocratiquement aux instruments), Chance bâtit avec brio une musique dont l'évidente modernité n'a d'égale que la chaleur qui s'en dégage. En quelque sorte, l'exaucement improbable d'un vœu que l'on n'aurait peut-être pas osé suggérer au plus puissant des génies... Celui qui unit l'exaltation émotionnelle des pays latins (symbolisée parfaitement par Dogma) et l'enthousiasme rythmique des contrées néo-progressives (on pense évidemment au Now belge, mais aussi à Pendragon et Jadis quand ceux-ci oublient leur penchant castrateur...).

Au delà des ressemblances qu'on peut lui trouver, Dunes est un superbe album, car il cristallise brillamment les apports de musiciens, pourtant d'horizons et de compétences diverses, mais dont l'incessante préoccupation fut sans nul doute de se faire plaisir en laissant s'exprimer sans entrave leur personnalité (donc leur sensibilité stylistique).

Ce constat s'adresse particulièrement à Vincent Fis qui, tout au long des trois titres où il officie, présente un jeu littéralement jubilatoire. En délaissant quelque peu ses tendances maniérées (car perfectionnistes), notre talentueux ami belge expose une facette de son caractère qu'il bride trop souvent, et qui pourtant s'avère ici admirable d'à-propos : la spontanéité de ses délires guitaristiques.

Plus généralement, Chance assoit son pouvoir attractif sur la délicieuse harmonie existant entre les interventions solistes des musiciens. Claviers et guitares, par la pertinence de leurs étirements sonores sans fin (on entendrait presque des articulations craquer de plaisir...), se portent mutuellement pour exciter progressivement nos "papilles auditives". Tandis que Laurent Simonnet fait jaillir de ses instruments des séquences empreintes de pureté mélodique (les sons choisis s'avèrent cependant trop immuables lors des solos), les trois guitaristes (tous très bons même si la palme de l'inventivité revient à Vincent Fis) se chargent de construire des structures plus alambiquées dans lesquelles s'engouffre avec frénésie leur fougue. Nous voici alors conviés à une version musicale du mariage culinaire du sucré (les claviers) et du salé (les guitares).

Au terme de cette chronique, on peut se demander si Dunes, superbe album dans l'absolu (rappelons-le !), n'est finalement pas à considérer comme un avenir possible pour le rock néo-progressif dont le marasme actuel est atterrant. Chance, bien qu'enraciné dans ce courant musical, a brisé les carcans de ce dernier et a, quoi qu'il en soit, ouvert une voie nouvelle. Espérons simplement que les formations proches de cette culture progressive (qui se doit, malgré tout et contrairement aux pensées perplexes de fans d'une musique plus aventureuse, de s'exprimer) sauront s'engouffrer dans une telle brèche...

Olivier PELLETANT

(chronique parue dans Big Bang n°8 - Novembre-Décembre 1994)