BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Rainforest (7:16)
2. The Final Frontier (4:57)
3. Mirror Site I (11:35)
4. Mirror Site II (9:51)
5. Mirror Site III (5:23)
6. Sunday Afternoon (4:27)
7. Truce (4:43)
8. The Undiscovered Country (8:51)

FORMATION :

Rinie Huigen

(guitare, chant)

Dick Jeijboer

(claviers, piano)

Gijs Koopman

(basse, pédales, claviers)

Hans Boonk

(batterie)

CLIFFHANGER

"Mirror Site"

Pays-Bas - 1998

Muséa - 57:11

 

 

Situation cocasse que celle-ci... Le troisième album studio de ce groupe néerlandais sort, porteur d'une déplorable nouvelle : il sera le dernier à voir officier Dick Heijboer aux claviers. Ce musicien était pourtant à l'origine de Cliffhanger, et semblait être le garant de sa haute aspiration progressive. Une ambition que ses collègues n'ont apparemment pas voulu partager, considérant peut-être qu'elle risquait de les conduire vers des terres musicales par trop arides...

Néanmoins, si le divorce est désormais consommé, rien ne nous empêche de profiter des derniers instants d'une union que l'on imaginait des plus fécondes...

Malheureusement, les promesses de Not To Be Or Not To Be semblent rapidement ne pas devoir être tenues. Pourtant, la première écoute apporte une apparente bonne nouvelle, celle d'avoir affaire à une musique bien plus aérée que par le passé, le manque d'aération étant en effet une réserve formulée à l'égard du prédécesseur de Mirror Site.

En fait, il apparaît rapidement que Cliffhanger a gagné en accessibilité ce qu'il a perdu en cohésion. Si les compositions sont aujourd'hui d'un accès plus facile, elles ne parviennent pas dans le même temps à s'exprimer dans un cadre très cohérent. Voici bel et bien le premier reproche adressé à ce nouvel album, qui n'arrive pas à créer une dynamique du fait de son manque d'unité... Les titres s'enchaînent en effet sans qu'il soit aisé de trouver des liens stylistiques entre eux, y compris pour les trois parties structurant la suite-titre...

L'auditeur ne trouve donc aucun repère dans cette nasse sonore par trop changeante. Impossible en effet de trouver un lien réel entre les six compositions (de 4:27 à 26:49) proposées, tant les styles diffèrent les uns des autres. De plus, la dichotomie entre séquences chantées et instrumentales est vraiment très importante et n'est pas favorable aux premières. Rinie Huigen, par ailleurs excellent guitariste, n'a de cesse de déclamer ses textes avec rage et rudesse, s'ôtant de fait tout charisme. On ne sera donc pas surpris de mettre une nouvelle fois en exergue les deux titres instrumentaux, qui véhiculent respectivement un symphonisme chaleureux - «Sunday Afternoon» (4:27) - et majestueux - «The Undiscovered Country» (8:51).

En dépit de ce dernier constat positif et de ma profonde affection pour ce groupe, il demeure difficile de recommander cet album avec enthousiasme... Car les autres compositions font preuve d'une inspiration beaucoup plus fluctuante... «Mirror Site» (26:49) s'avère ainsi décousue au possible, faisant de plus s'enchaîner des séquences au sens mélodique incertain... L'aridité de certains passages émane ainsi d'une volonté affichée de s'extirper de certains schémas prévisibles. Cliffhanger peut par exemple passer d'un néo-progressif typique à de sombres expérimentations, sans prendre le temps de faire de réelles transitions... Pas facile dans ces conditions de séduire les auditeurs sur la durée, car ceux-ci voient (du fait de leur goût propre) leur engouement fluctuer au rythme d'une courbe sinusoïdale...

Inspiration et styles visités par trop instables, voilà bel et bien les limites de Mirror Site, album inégal qui risque donc de faire oublier le talent des musiciens qui lui ont donné vie... C'est d'ailleurs ce qui est le plus frustrant dans cette affaire : Cliffhanger mérite assurément mieux que les propos mitigés qui lui sont présentement adressés. L'échec relatif de ce troisième album studio trouve peut-être son explication première dans la situation évoquée en introduction. Espérons donc que la future nouvelle formation, bien que le vide laissé par Heijboer semble a priori-difficile à combler, trouve enfin cette cohésion tant espérée...

Olivier PELLETANT

Entretien avec Rinie HUIGEN :

Rinie Huigen (Clifhfanger)

Ce troisième album a été conçu dans des circonstances particulières, puisque votre claviériste Dick Heijboer avait décidé avec son enregistrement qu'il allait quitter le groupe. Peux-tu nous expliquer les raisons de son départ ?

Oh, la réponse est assez simple. Dick voulait faire une musique plus progressive, bien plus progressive encore. Il est parti de sa propre initiative, pas de la nôtre, pour travailler sur un projet solitaire où il pourra jouer la musique qu'il aime vraiment...

Est-ce que le fait de savoir qu'il allait partir a influencé sa contribution à Mirror Site ?

Je ne pense pas. Cet album a été conçu dans le même esprit que les précédents. S'il y a une différence, elle se situe à mon niveau. Je n'avais écrit qu'un morceau, «The Artist», sur l'album précédent, alors que cette fois-ci mon apport est bien plus important. Il y a davantage d'équilibre entre le côté purement progressif et le côté symphonique. Pour autant, Dick a été laissé complètement libre quant à ses contributions, et pendant l'enregistrement il a fait preuve du même soin que pour les albums précédents. Personnellement, je déplore son choix. La diversité de nos styles de composition - celui de Dick, très progressif; le mien, plus accessible; et celui de Gijs, entre les deux - apportait quelque chose de frès fort... Je lui souhaite néanmoins bonne chance pour son album...

Comme tu viens de le dire, la musique de Cliffhanger a toujours été au confluent de styles que l'on sentait très divers. C'est plus que jamais le cas avec Mirror Site : est-ce le résultat d'une certaine tension qui aurait eu à voir avec la perspective du départ de Dick ?

Pas du tout. Comme je vous l'ai expliqué, ma contribution à Not To Be Or Not To Be était très réduite. Je venais de perdre mon père, et j'avais perdu pendant quelques temps tout désir de composer. Le résultat est que cet album était purement progressif. Cette fois, mon rôle a été beaucoup plus important, et le résultat est un disque moins tendu, plus symphonique. Soit dit en passant, nous aimons la diversité, c'est ce qui rend la musique intéressante. Quand tout est complexe d'un bout à l'autre, ça peut devenir étouffant. Avec Mirror Site, nous avons souhaité laisser des moments de respiration à l'auditeur. Nous aimons tous les morceaux de l'album de la même façon et, en ce qui nous concerne, nous trouvons qu'ils vont très bien les uns avec les autres...

Peux-tu nous dire un mot du concept, qui tourne manifestement autour d'Internet. Quel en est te message général ?

Quand je regarde autour de moi, je vois des gens qui passent tout le temps, ou presque, derrière un écran, à jouer à des jeux, à surfer sur le Web. Pendant ce temps, il négligent complètement le monde qui les entoure. J'ai un ami qu'il est impossible de joindre entre 19 et 23 heures parce qu'il est systématiquement connecté. Quel intérêt aurait la vie si tout le monde faisait de même ? «Mirror Site» raconte l'histoire de quelqu'un qui est devenu complètement dépendant de son ordinateur. Son écran est devenu son unique fenêtre sur le monde extérieur, mais ce dont il ne se rend pas compte, c'est que ce monde-là n'a rien de réel. Il finit par s'en rendre compte et tente d'échapper à cette dépendance. Mais il est maintenant seul, parce que ses amis en ont eu marre de tomber sans cesse sur une ligne occupée... Il réalise abrs qu'il va lui falloir beaucoup de volonté pour réparer les dégâts qu'il a fait... Donc, s'il y a un message dans mes textes, c'est le suivant : il y a une vie en dehors des ordinateurs !!!

Les trois morceaux qui portent le titre «Mirror Site» 1,2 et 3, ne semblent pas vraiment constituer une suite. Il n'y a pour ainsi dire rien de commun entre eux...

Je suis d'accord. Il s'agit de trois morceaux distincts. J'étais pour leur donner des titres différents... Comme vous pouvez le deviner, j'ai perdu ! (rires) Donc, non, il n'y a pas de cohérence, musicale en tout cas, car évidemment les textes ont un lien entre eux.

La diversité des styles présents dans votre musique la rend difficile à classifier. Cela constitue-t-il un problème selon vous ?

Non. Nous voyons au contraire cela comme une force. Même si les morceaux sont très divers ils sonnent toujours comme du Cliffhanger. Nous conservons notre son typique et nous jouons ce que nous voulons jouer. Il y a sur Mirror Site plus d'équilibre, ce qui devrait le rendre plus facile à classifier. Je crois qu'il s'adresse à un public très varié.

Quelle est la situation actuelle du groupe ? Vos problèmes d'identité sont-ils définitivement résolus, et êtes vous prêts à prendre un nouveau départ ?

La seule personne à avoir eu des problèmes d'identités ne fait maintenant plus partie du groupe... Donc il n'y a pas lieu de prendre un nouveau départ : Cliffhanger restera comme il a été jusqu'ici. Nous avons trouvé un nouveau claviériste, Ronald van der Weerd, qui est arrivé en novembre et s'est d'ores et déjà affirmé comme une excellente recrue. Donc notre direction musicale ne va pas changer, elle devrait seulement être plus symphonique et moins purement progressive... Pour le reste, nous sommes en discussion pour participer au ProgLive de Corbigny l'été prochain. Rien n'est encore sûr, mais nous espérons évidemment vous y retrouver tous. Nous n'avons pas encore donné de concerts avec ce nouveau line-up, et nous espérons que cela pourra se faire très prochainement...

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°25 - Mars/Avril 1998)