BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Sounds Of Passion: (29:06)
a) Prologue 2:16
b) 1st Movement 7:10
c) 2nd Movement 4:05
d) 3rd Movement 5:35
e) 4th Movement - Finale 10:00
2. Crazy Fool And Dreamer (4:25)
3. Defended (6:43)

FORMATION :

Mark Eshuis

(batterie, xylophone, timbales)

Jacky van Tongeren

(basse, chœurs)

Erik de Vroomen

(claviers, percussions, choeurs, effets spéciaux)

Jack Witjes

(chant, guitares)

INVITÉS

Auke de Haan
(saxophone alto)

Pip van Steen
(flûte, piccolo)

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PISTES :

1-3. Overture (7.36)
4. Nostalgia (2.41)
5-12. Lament For Planet Earth (27.54)
13. Spirit Of Waves (3.12)
14. Deja Vu (1.45)
15-17. Rise And Eclipse Of The Sun (16.03)
18-20. What A Symphony (12.29)
21. Last View From The Universe On Humanity (4.25)

FORMATION :

Erik de Vroomen

(claviers, chant)

Jack Witjes

(guitares, chant)

Jacky van Tongeren

(basse)

Wolfram Dettki Bludeau

(batterie, percussions)

+ Invités

CODA

"Sounds Of Passion"

Pays-Bas - 1986 - SI Music - 41:27

"What A Symphony"

1996 - Transmission - 76:17

 

 

Il y a des albums que l'on attend pas, et d'autres que l'on attend plus, comme ce What A Symphony de Coda... A l'instar de Solaris, cette formation néerlandaise emmenée par le claviériste Erik de Vroomen, a basé sa réputation sur un unique album, en l'occurence Sounds Of Passion, publié en 1986 et réédité cinq ans plus tard en CD par SI Music. Puis, la rumeur d'une seconde œuvre a commencé à se propager dans le microcosme progressif, mais les heurs et malheurs de la vie (la faillite du label SI en premier lieu) ont fait que sa parution a subi d'incessants retards. Assez curieusement, il se sera écoulé le même temps entre l'écriture et la publication des deux albums de Coda, à savoir trois ans. Mais leur auteur se serait bien passé de cette coïncidence...Personnalité complexe (comme le montre l'interview qui suit), Erik de Vroomen fait de la musique par passion, sans souci mercantile, par pure volonté de faire passer un message au-delà des notes. Il est un fervent pacifiste, décidé à faire de sa musique un rempart contre la haine, l'intolérance, la violence et la guerre. Le discours de Sounds Of Passion était sans doute plus simple que celui d'aujourd'hui, mais non moins pertinent : la musique comme contrepoint à la brutalité et la furie de notre monde moderne.

Dès le début de sa carrière musicale, Erik de Vroomen se prédisposait à être seul. Il comence à composer dès le début des années 80, et fait la connaissance de musiciens déjà confirmés : Rick van der Linden (Ekseption, Trace), Johan Sloger (Kayak) et le batteur René Creemers. Avec eux, il enregistre quelques démos qui restent sans suite. Un peu plus tard, sa rencontre avec Jack Witjes (guitare), Jacjy van Tongeren (basse) et Mark Eshuis (batterie) sera plus décisive. Leur entente les pousse plus loin dans la collaboration, et en 1983, ils adoptent le nom de Erik de Vroomen & Coda.

Pendant l'enregistrement de Sounds Of Passion, Erik décide de raccourcir ce nom à Coda, mais tient à rester libre de ses mouvements en ne se liant pas avec une unique formation. Dans son esprit, Coda doit être comparable à l'Alan Parsons Project.

L'album est publié en 1986 et reçoit des critiques élogieuses au quatre coins du monde progressif. A l'époque, les amateurs de ce style musical mangent de la vache maigre, et tout le monde tombe d'accord pour couvrir de lauriers cette œuvre. Contrairement à beaucoup de disques de ces années-là, jugés abusivement "fabuleux", Sounds Of Passion mérite bien mieux son statut. Constitué d'une longue suite instrumentale (si l'on excepte l'intro parlée) de près de 30 minutes, articulée en quatre mouvements, ainsi que de deux morceaux plus courts (4:24 et 6:43) et plus orientés 'pop' (mais réussis, surtout "Crazy Fool And Dreamer" et sa guitare poignante), cet album affiche une ambition inédite (ou presque) pour l'époque.

Mélange très réussi de cultures classique et rock, Sounds Of Passion mise tout sur l'emphase de claviers somptueux, sans dédaigner une certaine audace, dans les ruptures de rythme, les changements de thème audacieux et autres passages à la limite de l'expérimentation sonore (exigence qui se retrouve sur un titre du mini-CD paru après l'album...). Les parties rock sont finalement assez rares, mais la guitare de Jack Witjes fait des merveilles. Erik de Vroomen, au piano, orgue d'église (une seule apparition dans le "Finale", mais si sublime !), orgue Hammond, clavinet et autres synthés, domine largement l'interprétation, rivalisant de finesse et de virtuosité. L'apparition de deux invités à la flûte (Pip Van Steen) et au sax (Auke de Haan), quoique rare, enrichit la palette sonore du groupe (notamment lors du somptueux deuxième mouvement).

Cet album, pas aussi facile d'accès qu'on pourrait le croire, n'en finit pas de se révéler au fil des écoutes, et demeure dix ans plus tard une œuvre hautement recommandable, dont on espérait une suite avec avidité. Hélas, il faudra attendre la fin de l'année 1996 pour découvrir enfin What A Symphony, après trois années d'un espoir sans cesse repoussé...

C'est bien connu, l'attente exacerbe l'imagination, et tous autant que nous sommes, nous avons peut-être trop voulu croire à l'avènement d'une pièce maîtresse dans le genre symphonique. La désillusion à la première écoute de What A Symphony n'en sera que plus grande selon l'endroit où vous vous situez sur cette échelle de l'imaginaire.

Erik de Vroomen s'est-il laissé emporter, dépasser, enfermer par son sujet et les moyens mis en œuvre pour l'élaboration de cette fresque de près d'1h40 (pour la version complète, CD + mini-CD) ? Toujours est-il qu'on reste un peu abattu face à notre déception. Heureusement, en multipliant les écoutes, cette désagréable sensation s'estompe, même si les moments franchement ratés demeurent.

En fait, ceux-ci se ressentent surtout lors des mouvements les plus "rock". La trop grande dichotomie entre passages classiques (tous somptueux, mais peut-il en être autrement de la part d'un musicien aussi féru de ce style musical ?), donc calmes, et échappées dynamiques, en est la cause principale.

Pour ne prendre qu'un exemple, arrêtons-nous à l'ouverture de l'album. Après un premier mouvement, très proche dans l'esprit du prologue de Sounds Of Passion, le second qui s'enchaîne passe complètement à côté. Rythmique plate, sons de synthés terriblement insipides, on a peine à croire que c'est le même musicien qui nous avait ravis auparavant avec ses claviers luxuriants aux sonorités très recherchées ! Seuls échappent du naufrage le guitariste Jack Witjes (ses interventions sont toutes parfaitement assurées et justes) et le bassiste Jacky van Tongeren (plus discret mais également impeccable). Wolfram Dettki Bludeau, batteur, co-producteur et ingénieur du son, nouvellement arrivé (en remplacement de Mark Eshuis), ne nous laissera pas un souvenir impérissable.

Heureusement, les parties "rock" ne sont pas majoritaires, et toutes ne sont pas complètement ratées. Mais il est curieux qu'Erik de Vroomen n'ait pas eu le recul nécessaire pour juger du fâcheux "fossé" entre certaines sections.

Pour revenir au concept de cet album et à sa réalisation, sachez que tout commence en 1993, lorsqu'Erik de Vroomen retrouve l'énergie pour s'atteler à une nouvelle réalisation. Les compositions sont déjà dans son esprit depuis plusieurs années, et mûrissent. Erik s'entoure de nombreux musiciens (des Pays-Bas, d'Allemagne, de France et de Russie) et même Colin Blunstone est contacté pour chanter sur quelques titres (suite à un empêchement, c'est finalement le claviériste lui-même qui s'en chargera). Le thème de l'album est décrit dans ces quelques mots d'Erik de Vroomen : "Je dédie cet album à tous ceux qui, dans le passé ou le présent, ont subi ou continuent de subir le joug de notre monde agonisant". En substance, il importe aussi de garder en mémoire les horreurs des camps de concentration : un hommage est ainsi rendu à Tsvi Nussbaum, ce petit garçon, les bras levés face aux armes nazies, dont la photo est gravée dans toutes les mémoires...

Une fois encore, Coda ne fait pas de la musique pour le seul plaisir auditif, mais aussi pour délivrer un message de paix et d'amour (ce thème est plus particulièrement sensible sur le mini-CD, d'ailleurs intitulé Love Poem). What A Symphony est composé de huit titres (de 1:45 à 27:54), dont trois longues pièces déclinées en plusieurs mouvements. Love Poem, le mini-CD supplémentaire (en édition limitée à 500 exemplaires), comporte quant à lui cinq morceaux (de 2:21 à 7:07). En plus des quatre musiciens qui constituent le groupe Coda, une bonne dizaine d'invités sont présents (violon, violoncelle, sax, basson, accordéon, percussions), deux récitants (dont un français, Franck Edon !) et trois chanteuses (deux d'entre elles sont issues du répertoire classique).

Du beau monde certes, mais tout cela reste tout de même assez anecdotique au final... On comprend très bien d'ailleurs que de Vroomen, face à une telle débauche de moyens, ait pu subir une dispersion de son inspiration. Certains titres renvoient ainsi inévitablement aux limites de la variété ("Elegy", où le chant de Marie-Claire Cremers n'est pas sans rappeler Barbra Streisand !), voire de la new-age un peu soporifique.

On peut également regretter que la plus longue suite ne soit en fait qu'une succession de courts morceaux artificiellement reliés. Et là encore, de constater la trop grande différence de niveau musical entre les intermèdes classiques et la plupart des plages "rock". Néanmoins, ne jetons pas le bébé avec l'eau du bain... Toute la fin de l'album (soit près de 35 minutes), comprenant en particulier la suite-titre, est réellement excellente, alternant avec plus de bonheur inspiration classique et envolées de guitare très lyriques. De même, le poème symphonique en trois mouvements, "Rise And Eclipse Of The Sun" (16:03), est teinté d'une délicatesse pianistique et claviéristique qui semble renouer avec les fastes passés de Sounds Of Passion. Sans doute un album plus condensé, plus resserré autour de ses principaux protagonistes (en gros, les quatre membres du groupe et les chanteuses) aurait-il suffi à notre bonheur !

Est-il possible de tirer une conclusion de tout ce qui a été ressenti à l'écoute de cette fresque musicale démesurée ?... What A Symphony laisse en effet ses auditeurs exténués, non seulement face au gigantisme rencontré, mais aussi du fait du thème abordé (les extraits des discours d'Hitler sont rétrospectivement effroyables...). Ce genre de projet est finalement très difficile à mener à bien, d'un point de vue strictement musical, à cause de l'émotion qui s'empare de l'auteur et l'étreint... Peut-être que la souffrance des hommes ne s'accommode tout simplement pas de formes artistiques grandiloquentes... Ce sera pourquoi pas la leçon à retenir pour Erik de Vroomen, dont le talent est évident, afin qu'il redonne à sa musique une dimension humaine... Le mieux est souvent l'ennemi du bien...

Christian AUPETIT, avec Olivier PELLETANT

Entretien avec Erik De VROOMEN :

La question que tout le monde se pose : pourquoi un si long silence ?

Lorsque j'ai rencontré Jan Schuurman, l'ingénieur du son de Sounds of Passion, tout allait très bien pour moi et Coda, même si petit à petit des pressions ont commencé à se faire sentir puis à devenir de plus en plus fortes. Finalement, la réalisation de Sounds Of Passion s'est faite dans la douleur, et j'ai déclaré que je ne ferai un autre album que si les circonstances autour de moi étaient plus favorables - c'est à dire du respect, et une totale liberté créative, afin de produire la meilleure œuvre possible. Il m'a fallu attendre 1993 pour que ces conditions soient enfin réunies...

Coda est considéré par beaucoup comme un groupe "culte". Que cela t'inspire-t-il ?

Je ne sais pas si Coda est un groupe "culte", en fait je n'y ai jamais songé. Je ne cherche pas à être ceci ou cela. Ce que je veux dire, c'est que j'essaie seulement de composer de la musique, d'écrire des histoires qui viennent spontanément de mon cœur et de mon âme. Et si cela me rattache à un style ou quelque chose comme çà, c'est plus une coïncidence qu'une volonté délibérée de ma part.

Ta musique a de fortes consonances classiques. Est-ce ta principale influence ?

Je serais tenté de dire oui, même si cette influence est venue indirectement, par l'écoute de musiciens eux-mêmes influencés par la musique classique, comme Keith Emerson, Rick Wakeman, Patrick Moraz, Kerry Minnear, ou autres Tony Banks... Parce que ces musiciens, comme moi s'ailleurs, aiment aussi la pop et le rock. Je crois vraiment qu'il y a une relation très étroite entre ma musique et celle qu'ont composée ces musiciens.

Il y a de très longs morceaux sur les deux albums. Considères-tu que ce format est celui qui te donne les meilleurs moyens d'expression ?

J'aime tout autant les longs morceaux que les courts. Sounds Of Passion est une seule longue pièce, divisée en plusieurs mouvements. C'est une méthode "classique" de composition. Les thèmes et motifs viennent et reviennent dans tous les mouvements. J'ai fait la même chose sur ce nouvel album. "Rise And Eclipse Of The Sun" ou "What A Symphony", par exemple, sont découpés en mouvements. Par contre, le plus long morceau, "Lament For Planet Earth", est un peu différent : Il s'agit d'une pièce musicale composée de courts morceaux distincts, mais reliés par les "Prélude", "Interlude" et "Postlude". Il y a tout de même une grande différence entre les deux albums : c'est leur composition. L'écriture de What A Symphony est beaucoup plus complexe. Ainsi, j'ai utilisé les différents thèmes mélodiques et rythmiques tout au long de l'album. C'est une sorte de puzzle pour l'auditeur. Mais cela crée aussi une très grande cohérence tout au long de l'album.

Que connais-tu de la scène progressive actuelle ?

Pour être honnête, à peu près rien ! Depuis 1980, la majeure partie de tout çà m'a échappé. Je compose et travaille dans une solitude quasi totale. Et puis tous les groupes des années 80 et 90 que j'ai eu l'occasion d'entendre ne m'ont pas laissé de souvenirs impérissables. La seule musique que j'adore encore est celle de vieux groupes comme Yes, Genesis, UK, Gentle Giant, etc. Je n'ai pas l'impression qu'il y ait en ce moment de la musique de cette qualité [ndlr : Oh que si !!!]...

Comment envisages-tu le futur de Coda ? What A Symphony pourrait-il se voir donner un successeur plus rapidement que Sounds Of Passion ?

Au cours de l'élaboration de What A Symphony, j'ai dû faire face à de nombreux problèmes. Et surtout dans la phase d'achèvement, entre juin 1995 et novembre 1996. Cela a été une période extrêmement douloureuse pour moi, et je ne parle pas uniquement de la faillite du label SI Music.

J'ai concentré beaucoup d'énergie sur ce vaste projet, et je crois l'avoir mené à bien avec tout mon cœur et toute mon âme, de façon à faire ressentir toute l'essence spirituelle qu'il implique. Toutes mes émotions se retrouvent en lui. Seulement, dans cette même période, plusieurs personnes également très attachées à son aboutissement se sont révélées bien peu concernées par cet aspect spirituel qui est pour moi très important. Ceux-là ne voyaient que le côté matériel, ils ne pensaient qu'au côté "brillant et glamour" de la chose. Ils ont perdu de vue cette fragile essence spirituelle, comme ils ont oublié le point de départ originel de ce projet... Et mes mots, prononcés dans le premuier mouvement de "What A Symphony" ("Voyez l'homme brisé, il est vieux et fatigué") ont vraiment une double signification pour moi !

En ce moment, je me sens brisé et fatigué, et profondément blessé dans mon âme. Mais heureusement, il y a des gens autour de moi qui me connaissent très bien, et qui m'aident énormément. Ils savent ce que représentent pour moi mes convictions, et comprennent mes intentions. Ces personnes en savent plus sur moi que certaines pourtant très impliquées dans le projet What A Symphony.

Je ne sais donc pas combien de temps durera cet état de lassitude. Peut-être suis-je trop idéaliste. Je suis quelqu'un qui place en première ligne les valeurs spirituelles. Il y a encore du Gustav Mahler en moi (le "Crazy Fool And Dreamer"), l'Idéaliste. Le problème est que ma démarche est à l'opposé de celle de la plupart des musiciens, dont le caractère est plutôt hédoniste. En pop music, il n'y a pas de place pour les idéalistes. beaucoup de musiciens ont une vue très matérialiste des choses, et une philosophie des plus vagues. C'est un moyen de se préserver des responsabilités, d'être totalement libre. Mais mon opinion est que cela dénote de la lâcheté et un profond manque de caractère. Notre monde a besoin de clarté. Le philosophe Friedrich Nietzsche l'a dit trop tard : "La musique nous a longtemps fait rêver, il faut nous réveiller ! Nous marchons dans la nuit, laissez-nous maintenant marcher à la lumière du jour !". Il a fini par ne plus croire en rien ni personne. Nous aussi sommes restés trop longtemps abusés par nos rêves, nous devons nous réveiller. Nous ne pouvons plus échapper à la réalité. Finalement, la fin tragique de Nietzsche préfigurait peut-être notre société moderne...

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°18 - Hiver 1996-97)