
PISTES :
1. The Winter Song (2:28)
2. This Time (6:15)
3. Cages Of The Mind I (0:44)
4. Cages Of The Mind II (6:09)
5. Stranded (6:29)
6. Eight Kisses (10:07)
7. One Of Their Kind (5:52)
8. Safe (7:28)
9. The Chanting (8:07)
10. Made Again (6:30)
11. Cages Of The Mind III (6:14)
12. I Will Be There (2:33)
FORMATION :
Robert Amirian
(chant, guitare acoustique)
Mirek Gil
(guitares)
Krzysztof Palczewski
(claviers)
Wojtek Szadkowski
(batterie)
Piotr Mintay Witkowski
(basse)
COLLAGE
"Safe"
Pologne - 1996
Ars Mundi - 71:01
S'il y a une formation au cœur de l'actualité progressive, c'est bien Collage. Non contents de publier un nouvel album chez Ars Mundi, les célèbres polonais voient simultanément Moonshine (dans une version Roadrunner, avec un livret légèrement embelli) et Nine Songs Of John Lennon (introuvable jusqu'alors depuis sa parution en 1993) réédités... Sans oublier Changes, CD compilant des titres de jeunesse inédits ou issus de démos, sorti pour sa part l'année dernière. Quelle véritable opulence ! De plus, Collage jouit d'une cote de popularité dont peu de groupes progressifs peuvent se targuer... Au point même qu'on parle sérieusement de lui pour participer au prochain Progfest.
Alors 1996, année de la consécration ?!?... Il y a chez Collage un goût de l'esthétisme indéniable, qui concerne chaque stade de son activité artistique, en commençant par le livret au ton ocre rougeoyant. Il s'agit là d'ailleurs d'une des plus belles pochettes (la peinture, œuvre de Zdzislaw Beksinski, date néanmoins de 1975) qu'il nous ait été donné d'admirer depuis longtemps; on remarquera que le style graphique de Moonshine est respecté, logique puisque les auteurs sont les mêmes... La performance du groupe polonais est en effet de parvenir à concilier totalement ses valeurs esthétiques et son goût pour une musique travaillée, ciselée, peaufinée dans les moindres détails. Avec en prime, ce qui n'est pas le moindre des atouts : l'inspiration.
Inutile de tergiverser, nous avons affaire à un album de grande classe, où prime la cohésion et la sobriété. La maturité artistique de Collage s'affirme tout au long de Safe, au point que la recherche d'une quelconque faille formelle devienne une tâche désuète. Le succès rencontré par le quintette polonais, même s'il peut apparaître lié au côté 'exotique' de ce dernier (ce n'est évidemment pas la seule formation a être simultanément accessible et inspirée), n'est clairement pas le fruit du hasard...
La séduction opère dès l'introduction, avec l'apparition de nappes de 'violons' synthétiques, dont les accords nous entraînent vers une mélancolie toute empreinte de finesse harmonique et de délicatesse. La sensibilité de Krzysztof Palcezewski (claviers) s'exprime sans retenue, notamment quand il fait chanter délicatement son piano. La couleur nostalgique de Safe est constamment éclairée par la lumière tamisée de l'inspiration. Celle-ci est tout autant prégnante dans les périodes d'accalmie que dans les séquences enfiévrées; constance est indubitablement le maître mot de cette œuvre pénétrante. La guitare de Mirek Gil, élément central dans l'art de Collage depuis ses débuts, se veut paradoxalement moins aérienne, moins noyée dans les nimbes (la réverbération et l'écho ont été utilisés avec plus de parcimonie) que dans Moonshine. Un peu plus pesante donc, elle continue néanmoins de donner au groupe sa griffe instrumentale.
Quant à la section rythmique, elle fait preuve d'une cohésion impeccable, avec un jeu de plus en plus complexe et raffiné mais dénué d'esbroufe. Robert Amirian au chant ne peut que charmer, voire envoûter, sans jamais créer de lassitude chez l'auditeur (même les plus férus de musique instrumentale devraient être séduits !). La voix fait corps avec la musique, et en souligne les contours pour former une osmose parfaite.
Collage semble avoir une facilité pour séduire, grâce à une sincérité et une simplicité que l'on ressent tout au long de l'album. Rien n'est démonstration gratuite et tout le savoir-faire est au service des compositions (12, de 0:44 à 10:07mn) qui s'enchaînent sans réelles cassures. La jonction entre moments fiévreux et calme rédempteur est constamment pleine d'à propos, ce qui donne l'impression que l'album a été composé d'une traite, sans aucune difficulté.
Vous êtes alors en droit de vous demander ce qui manque à Safe pour être qualifié de chef-d'œuvre. En fait, ce qui constitue sa force semble également le desservir : une trop grande unité. En effet, on aurait espéré l'apparition d'une perle rare dans cette étendue linéairement sans faille évidente. Il ne s'y détache pas de morceau inoubliable susceptible de cristalliser le 'génie' potentiel du groupe. N'est pas Roine Stolt qui veut, capable de composer un "Pilgrim's Inn" (sur The Flower King) et d'aider ainsi des titres nettement inférieurs à paraître plus réussis qu'ils ne le sont vraiment...
Alors ? Collage se contentera-t-il d'être un des nouveaux chefs de file, voire un des fleurons d'une musique progressive tout à la fois de bonne qualité et accessible, mais dont l'impact ne sera pas suffisant pour lui donner enfin ses lettres de noblesse auprès d'un large public. Tant d'éléments (apparemment secondaires mais en fait essentiels) doivent être additionnés à la simple compétence d'un groupe pour lui permettre d'obtenir un début de reconnaissance médiatique, qu'il apparaît important de demander à Collage de se recentrer sur une musique peut être moins étirée et plus urgente. Il semble que ce soit le seul moyen pour la plupart des formations progressives de convaincre leurs détracteurs (ceux qui ont un pouvoir économique au moins) de leur viabilité financière, et ce sans trahir leurs aspirations artistiques.
Collage n'en est guère loin...
Frédéric BELLAY
(chronique parue dans Big Bang n°15 - Printemps 1996)

