BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Buckethead (5:56)
2. Thai Noodles (3:35)
3. Tyranny Of The Hunt (4:54)
4. Elephant Ghost (10:01)
5. Hip Shot From The Slab (3:51)
6. Junior (4:21)
7. Scott Taylor (6:15)
8. The Big Eyeball In The Sky (4:35)
9. Jackalope (3:46)
10. 48 Hours To Go (4:14)
11. Ignorance Is Bliss (4:16)

FORMATION :

Les Claypool

(chant, basse)

Buckethead

(guitare)

Brain

(batterie)

Bernie Worrell

(claviers)

EXTRAITS AUDIO :

COLONEL CLAYPOOL'S BUCKET OF BERNIE BRAINS

"The Big Eyeball In The Sky"

États-Unis - 2004

Prawn Song Records - 55:52

 

 

Les Claypool est, contre toute attente, quelqu'un à surveiller de très près. Oui, le bassiste/chanteur de Primus à la voix et au jeu caractéristiques présente tous les symptômes dits «du musicien qui fait du prog sans le savoir». Délaissant de plus en plus son groupe originel, le «Colonel», comme il se plait à se faire surnommer, a décidé de créer son propre label, Prawn Song Records, donc, dans le simple but de jouir d'une entière liberté créatrice, dénuée de toute contrainte, même si ses ventes doivent finir divisées par dix. Un langage que l'on aime entendre dans Big Bang.

Evidemment, cet état de fait, même couplé à la récente participation du bonhomme aux albums solos d'Adrian Belew ne suffira pas à faire lever un sourcil interrogateur aux plus sceptiques d'entre-nous. Pourtant, avec l'annonce d'un nouveau projet, sous forme de «super groupe», la curiosité reprend ses droits... mais, de quoi cela peut-il s'agir, bon sang ?! Histoire de rester encore plus dans l'expectative, les autres protagonistes de cette nouvelle formation sont derechef plus imprévisibles que le maître de cérémonie lui-même ! Il s'agit de Brain, simiesque petit batteur au jeu touffu en diable, déjà présent dans Primus. De Buckethead, vous savez, cet énigmatique guitariste virtuose, toujours coiffé d'un seau de chicken wings dont la dextérité improbable n'est plus à prouver, alliant la vélocité surhumaine du «hard néo-classique» de Malmsteen à la chaleur singulière du P Funk d'Eddie Hazel et aux expérimentations d'Adrian Belew. Pour compléter le quatuor et en ajouter dans l'hétéroclisme mais aussi dans la crédibilité, le fameux Bernie Worrell, véritable sorcier des claviers, notamment de l'orgue, dont il s'occupa fièrement au sein de Funkadelic et des Talking Heads.

C'est lors d'un festival musical et à la suite de désistements que C2B3 s'est créé. L'alchimie est rapidement intervenue entre eux alors qu'ils n'interprétèrent qu'une musique totalement improvisée. Les seuls dénominateurs communs entre ces quatre fortes personnalités étant le funk expérimental et l'iconoclasme, nul doute, l'originalité sera au moins au rendez-vous. Doux euphémisme, tant cet album regorge de surprises et se pose, aux oreilles des spécialistes de Claypool (et du rock plutôt alternatif, avouons-le) comme le meilleur projet parallèle du bonhomme.

Pour résumer, C2B3 nous balance allègrement un heavy-prog-funk-alternatif sur cinquante-cinq minutes lors desquelles la folie est loin d'être absente. Oh !, j'en imagine des circonspects parmi vous mais fort à parier que ce sont les mêmes qui n'auraient pas parié un Kopeck quant à la réussite de Mars Volta. The Big Eyeball In The Sky est surtout caractérisé par une urgence de tout les instants (deux semaines, seulement, suffirent à son enregistrement) et le savoir-faire technique de ses protagonistes. Mais ce serait mentir d'affirmer que tout y est réussi. En fait, on peut scinder les onze morceaux constituant cette œuvre en deux parties distinctes de durées égales. Avec d'une part, les courts titres dominés par la voix de canard de Les Claypool; ce sont aussi les plus expérimentaux et originaux. Musicalement, c'est surtout le jeu de basse, grondant et singulier à souhait que l'on retient. Le tout est souvent saccadé, haché, tendu (les textes ont été écrits pendant l'invasion américaine en Irak et une certaine violence en ressort) et demande plusieurs écoutes pour être digéré. Claviers et guitares y sont poussés dans leurs retranchements les plus expérimentaux. Pour schématiser à l'extrême, cette poignée de morceaux peut être rapprochée du King Crimson des années 80 mâtiné du P Funk iconoclaste de Funkadelic. Bref, peut-être pas la partie de l'album la plus recommandable, du moins d'un point de vue progressif, disons mainstream.

Les autres morceaux (cinq) sont aussi les plus longs et, on s'en doute, les plus mélodiques. L'originalité reste de mise mais de somptueux soli et une rythmique efficace la canalise de la plus belle des manières. Le chant est également moins présent, trois instrumentaux sont même au programme, le long «Elephant Ghost» (9.58) pas loin du space-rock le plus abouti avec sa montée crescendo vers un superbe solo d'orgue (le clavier maître ici, on le rappelle) et les puissants «Scott Taylor» (6.12) et «Jackalope» (3.45) durant lesquels les musiciens ne faillissent pas à leur réputation de virtuoses; nous sommes alors aux confins du hard-prog le plus technique. Les morceaux d'ouverture et de fermeture sont aussi les plus mélodiques et maîtrisés, peut-être aussi les plus écrits et réfléchis. De là à dire qu'ils représentent la voie à suivre pour l'avenir, il n'y a qu'un pas. Même si les rares apparitions scéniques de la formation sont toutes entièrement improvisées (téléchargeables gratuitement sur son site !).

Toujours est-il qu'ils introduisent et terminent de la plus belle des manières un album des plus recommandables... à la frange la plus aventureuse d'entre-vous, certes, mais recommandable quand même.

Fabien CLAIR

(chronique parue dans Big Bang n°59 - Octobre 2005)