
PISTES :
CD 1 :
1. Leviathan - Un Pensiero E Sempre Libero (26'34)
2. Greenwall - The Secret Passage (27'13)
3. Sinkadus - God Of Silence (23'14)
CD 2 :
1. Mad Crayon - Come Vento Tornero' (I. La Citta Del Sole/II.
L'Inganno) (25'05)
2. Velvet Desperados - Lords And Knights (24'51)
3. Revelation - A New Dawn (29'26)
FORMATIONS :
Leviathan
(Italie)
Greenwall
(Italie)
Sinkadus
(Suède)
Mad Crayon
(Italie)
Velvet Desperados
(Finlande)
Revelation
(Italie)
THE COLOSSUS OF RHODES
"The Seventh Progressive Rock Wonder"
International - 2005
Muséa - 77:01 / 79:32
Toujours avec le même cahier des charges (en quelques mots : réunir plusieurs groupes progressifs actuels sur un même projet, leur donner un thème à illustrer à leur façon en l’interprétant avec des instruments analogiques pour sonner le plus possible comme dans les 70’s), le collectif Colossus (The Finish Progressive Music Association) remet le couvert à peine six mois après The Spaghetti Epic.
Pour sa première édition 2005, le thème choisi est l’histoire du Colosse de Rhodes, revue et dépoussiérée par le cinéaste Sergio Leone en 1961. Quelques rappels historiques (non pas sur le génial Mister Lion, mais sur la non moins célèbre et gigantesque statue grecque) : comme chacun le sait, grâce à la fabuleuse contribution croisée de l’éducation nationale et du péplum ultra kitsch de Sergio Leone, le Colosse de Rhodes fut une statue de 32 mètres de haut, érigée par les Grecs au IIIe siècle avant JC pour représenter Helios, Dieu du soleil, fils du titan Hypérion, enjambant (ou non, paraît-il, mais ce n’est pas notre problème) l’entrée du port, et détruite par un séisme quelques soixante dix ans après sa construction.
Tout cela est-il suffisant pour faire un bon concept album prog de deux heures ? Pas gagné d’avance, d’autant plus que cette histoire, et surtout ce qu’en a fait Sergio Leone, nous évoque davantage des souvenirs d’hommes en jupettes aux gros muscles huileux et de femmes en robes longues d’une pudeur aussi insoutenable que leur fausse transparence. Bref, du fantasme d’ado boutonneux qui ne supporte pas trop mal les trompettes péremptoires et les clichés hollywoodiens (fut-ce l’Hollywood vu du côté de Cinecitta). Pour le dire autrement, après les légendes finlandaises relativement obscures pour la plupart d’entres nous et les westerns spaghetti à l’imagerie intouchable et très stéréotypée (a priori à 1000 lieux de celle du rock prog), le nouveau projet Colossus nous laissait à priori sceptiques - au mieux curieux, au pire inquiets - pour les groupes impliqués, et pour la crédibilité de ce genre de réunion d’athlètes.
Mais rendons nous à l’évidence, la mythologie ou l’antiquité gréco-romaine n’ont jamais été boudées par le Prog, et ce n’est pas Steve Hackett et son récent Metamorpheus qui nous contredira. Concernant le mythe solaire, ce n’est d’ailleurs pas la première fois que la musique progressive célèbre le Dieu du Soleil, en particulier dans sa représentation égyptienne. Qu’on se souvienne simplement du morceau «Râ» de BJH sur Octoberon (76) ou de l’Utopia de Todd Rundgren qui donna carrément ce nom à un album (même année ! comme par hasard). Je vous laisse compléter la liste.
Après un projet Kalevala un peu trop long et de qualité trop inégale (certains groupes proposant du matériel sans grand intérêt) pour ne pas laisser un souvenir mitigé, après le Spaghetti Epic plus modeste et dont notre camarade Laurent Métayer nous a dit le plus grand bien malgré quelques réserves, quel sort réserver à cette troisième mouture ? En vérité, est-elle réussie ? Tâchons d’avancer quelques points de vue éclairants, tout en tenant compte du fait qu’en matière d’art la vérité comme la réussite sont souvent des notions relatives («la vérité, comme l’art, est dans l’œil de celui qui la contemple» dit le sage).
Tout d’abord, quelques considérations d’ordre général : tous les groupes réquisitionnés, de nouveau au nombre de six (comme sur le précédent projet) ont accouché sans douleur d’un morceau pour le moins honorable d’une bonne vingtaine de minutes, tout en préservant l’esprit demandé et la qualité jusqu’à présent respectée sur les précédents projets. Premier constat : comme sur le Spaghetti Epic, où les groupes s’étaient vus imposer une partie du synopsis d’un film de Sergio Leone («Il était une fois dans l’Ouest»), ici tous les titres nous parlent assez fidèlement du «Colosse de Rhodes», version cinéma, sans pour autant en respecter les stéréotypes musicaux. Deuxième constat : il est clair que les artistes convoqués ont donné le meilleur d’eux-mêmes, ce qui est globalement une constante depuis le premier projet Colossus. Les morceaux sélectionnés sont encore une fois des œuvres majeures et ne sentent pas la récup. De plus, personne n’a cédé à la facilité. Comme si tous ces groupes voulaient lancer ou relancer leur carrière de la façon la plus brillante qui soit, en se plaçant d’entrée de jeux à leur meilleur niveau.
Venons-en maintenant à la musique elle-même, en détaillant l’ensemble des copies rendues :
Leviathan :
Après une trop longue absence, Leviathan revient avec une aisance confondante. Toujours dans le même registre, mais en démultipliant sa matière émotive. Imaginez une sorte de fusion détonante entre le Genesis de «Battle Of Epping Forest» et le Branduardi du «Seigneur des Baux». On y retrouve tout ce qu’on attend d’un Leviathan au mieux de sa forme, et aussi tout ce qu’on n’attend plus d’un groupe qui semblait jusque là appartenir au passé proche mais révolu du prog : un regard singulier sur le prog en général, un point de vue personnel sur le prog transalpin en particulier, une attention au temps qui passe et aux détails qui émeuvent.
«A Thought Is Always Free» est une pièce de musique comme on n’en croise pas tous les jours et qui rejoint sans mal les pépites du dernier album en date de Leviathan. Contrairement à sa réalisation sur Kalevala, celle-ci réussit à tenir la distance sans fléchir : vingt-cinq minutes de diablerie au charme latin où des thèmes mélodiques poignants sont développés, étirés jusqu’au point de rupture, répétés jusqu’à épuisement de leur sève créatrice autour d’une rythmique étourdissante. Tout ce que je défends depuis dix ans dans le prog transalpin se retrouve condensé dans ce morceau : une voix à la sensibilité à fleur de peau, plus un esprit festif chauffé sous le soleil régénérateur par le vin et la bonne chair, plus l’amertume que l’on ressent à penser que tout cela ne durera pas, plus Ars Longa Vita Brevis et Sic Transit Gloria Mundi. On en ressort essoufflé, conquis, brisé mais heureux.
Greenwall :
Voici le groupe du subtil pianiste Andréa Pavoni, qui compte déjà deux sympathiques albums à son actif. On avait été enchanté, séduit, puis convaincu par sa participation au projet Kalevala, mais on ne l’attendait pas à un tel niveau.
Avec une imagination mélodique sans baisse de régime, passant sans vergogne, par des enchaînements un peu rudes, d’un prog jazzy qui réconcilie Banco (période ELP) et Camel (période Canterbury s’il en fut) à du symphonisme expérimental tout droit sorti d’Atom Heart Mother, «The Secret Passage» sert bien davantage Greenwall que leur participation à Kalevala, qui se «contentait» de nous donner envie de réécouter les vieux Renaissance. Ici, à peine est-on gêné par une construction alambiquée et un interlude mélodique médiéval, ce qui constitue tout de même un anachronisme croustillant.
Sorte de condensé de ce que le prog a pu fournir de meilleur dans les 70’s, Greenwall est le genre de groupe à priori mineur, un peu perdu dans le continent prog mais qui arrive à nous surprendre simplement en reprenant les vieilles recettes de leur aînés. Un peu à la manière de Retrohead cette année, l’approche moderniste en moins, Greenwall réinvente le prog des euphoriques 70’s et n’en finit plus de nous toucher, rendant pour le coup caduque le débat «pour ou contre une instrumentation tout analogique», et imposant, avec un sublime final au piano à la profondeur mélodique existentielle, le silence admiratif ou le commentaire passionné et infini.
Sinkadus :
Naturellement à l’aise dans les limites imposées par le concept, Sinkadus fait parler les vieux souvenirs des premiers Crimson à la manière d’un Änglagård mélancolique (pléonasme ?). A commencer par les éclatantes montées en puissance gorgées de pathos du mellotron, soutenu comme il se doit par de déchirants solos de guitare, avec ce sens du drame commun à beaucoup d’œuvres venues du froid (mention spéciale pour le final à filer la chair de poule à un cornet de glace). Rien de nouveau donc (est-ce le but ?) mais nettement plus consistant et illuminé que la prestation qu’il avait bien voulu lâcher pour le projet Kalevala. Avec ce «God Of Silence», Sinkadus est revenu à son meilleur niveau, celui de son acclamé premier album. Le genre de musique très inspirée à ne vous inoculer son philtre d’amour mortel qu’après plusieurs visites. Recommandé les soirs de vague à l’âme pour mieux se sentir en phase.
Mad Crayon :
Construction faussement alambiquée, mélodies captivantes, arrangements passionnants, inutile de cacher notre enthousiasme pour cette œuvre splendide qui réussit à faire du prog moderne avec du vieux. Autant de valeur émotionnelle que sur le Leviathan, mais des développements moins linéaires et une plus grande richesse mélodique, malgré quelques discrètes passerelles entre les deux morceaux. Un final digne de celui de l’illustre «Shine On You Crazy Diamond», inutile d’en dire plus, «Like The Wind I Will Come Back» constitue certainement le sommet du coffret. Encore une somptueuse réussite incitant à la curiosité et à la découverte du reste de l’œuvre de Mad Crayon qui est parmi ce que le prog italien a fait de mieux, toutes époques confondues.
Velvet Desperados :
Venu d’on ne sait quelle planète (en fait : de Norvège), ce groupe est le plus surprenant du lot. Tout en restant dans la sphère prog, alternant un rock dynamique et une chaleureuse célébration du Blues à la façon de Brian Auger (circa 69) ou celle de Procol Harum (le live de 1971) pour un final somptueux.
Revelation :
On termine avec Revelation qui propose toujours un néo-progressif conventionnel, avec prise de risque zéro, mais qui tutoie tout de même parfois les meilleurs moments des premiers IQ (The Wake). Associé à une nième lecture du Genesis des vertes années, tout ceci ne nous incitant pas à l’indulgence, on classera ce «A New Dawn» dans les demi réussites, au moins jusqu’à ce que Revelation ouvre les vannes instrumentales en deuxième partie du morceau. Mais malgré cette nouvelle fébrilité intéressante ainsi que des progrès certains, sinon palpables, par rapport à ce qu’il proposait sur Kalevala, Revelation a un peu de mal à tenir la distance et notre intérêt sur trente minutes, ce qui fait de sa participation la moins convaincante du projet. Mais compte tenu du haut niveau de qualité de celui-ci, cela signifie que Revelation n’a pas à en rougir
Seul reproche à verser au dossier : le manque d’unité musicale. Même si ce parti pris apporte une diversité agréable, même si nous sommes loin de l’éclatement stylistique indigeste de Kalevala, même si certains prétendront que c’est cela qui fait le charme de ce genre de compilation, on ressent sur ce Colossus of Rhodes encore trop les différences entre le style latin (quatre groupes) et le style scandinave (deux groupes seulement), d’où un certain déséquilibre mathématique. D’autant plus que chacun respecte assez bien les stéréotypes que l’on prête à priori au prog issu de ces régions européennes.
L’idée de Colossus (le label) serait-elle en train d’atteindre ses limites ? La prochaine réalisation commandée, avec son affiche prometteuse qui brandit très haut l’étendard de la diversité (Minimum Vital, Nathan Mahl, Glass Hammer, XII Alfonso, Simons says, CAP, Nexus, etc… je n’en dors plus la nuit) nous en dira plus. Mais nous nous autoriserons cette prochaine fois à mettre la barre encore plus haut.
Alain SUCCA
(chronique parue dans Big Bang n°58 - Été 2005)

