
PISTES :
1. Learning Curve (6:33)
2. Calamity (8:59)
3. Welcome To Frisco (6:49)
4. The Affable Mister G. (4:14)
5. The Swing Arm Disconnects (7:15)
6. Tripwire (4:44)
7. Cycle Logical (3:43)
8. Testing To Destruction (1:56)
9. Abo (12:22)
FORMATION :
David Cross
(violons)
John Dillon
(chant, basse)
Sheila Maloney
(claviers, chant)
Paul Clark
(guitare)
Dan Maurer
(batterie)
DAVID CROSS
"Testing To Destruction"
Royaume-Uni - 1994
Red Hot Records - 56:40
Un nouvel album de David Cross, voilà qui, pour beaucoup d'entre nous, a des airs de 'come-back' inattendu ("tiens, mais c'est l'ancien violoniste de King Crimson, non ?"), après une très longue absence.
Et pourtant, les cordes du violon de David Cross n'ont pas vraiment eu l'occasion de rouiller depuis sa séparation d'avec Fripp, Wetton et Bruford, il y a tout juste vingt ans. Après avoir choisi de délaisser la scène rock, et après un court crochet par la scène expérimentale en 1975 (Centipede, Clearlight...), notre homme s'est consacré à des activités artistiques plus confidentielles, d'abord en prenant des leçons de jazz et de comédie à Londres (il composa également la musique de quelques pièces de théâtre), puis en allant s'installer un an en Irlande, en 1977, pour y étudier la musique traditionnelle locale. Il revint ensuite en Angleterre où, depuis une dizaine d'années, il dirige une école de musique et participe activement à la scène jazz londonienne.
C'est donc en spectateur distant mais concerné que Cross assista, à la fin des années 70, au déclin du rock progressif. Bien que continuant à jouer au sein de formations éphémères ("expérimentales et pluri-disciplinaires"), il pouvait se réjouir de ne pas être confronté directement aux douloureux dilemmes résultant de cette soudaine désaffection du public pour la musique qu'il continuait à aimer.
"La mort du rock progressif et l'émergence du mouvement punk, c'était selon moi la manifestation d'une désillusion généralisée du public vis-à-vis du progrès en général. Grâce au progrès, nous avions conquis la lune... mais les problèmes de dictatures, de famine etc... n'étaient pas pour autant réglés. La musique progressive généra alors un corps d'élite de plus en plus éloigné des préoccupations des gens qui ne voyaient plus l'intérêt de continuer à explorer, de progresser pour progresser... Dans la musique "artistique", on a d'ailleurs assisté à une évolution semblable, délaissant peu à peu l'incompréhensibilité moderniste de Stockhausen ou Cage pour la simplicité post-moderne de Glass ou Riley...".
Les carcans, cela n'a jamais été la tasse de thé de David Cross, qu'il s'agisse d'ailleurs de la complexité systématique ou du simplisme de la pop. "Une musique simpliste", dit-il, "n'est apte qu'à transmettre des idées simplistes. Or les êtres humains ne sont-ils pas tout sauf simples ? Alors, où trouverons-nous notre propre post-modernisme ?". La réponse du violoniste est simple : un peu partout ! Et dans son propre cas, c'est dans un mélange très personnel de rock (tendance 80's) et d'éléments progressifs. Une musique, donc, à la fois ancrée dans la réalité de notre époque, et désireuse comme par le passé de ne jamais restreindre son propos, mais au contraire de partir sans cesse à la conquête de nouveaux espaces musicaux.
C'est cette conception bien à lui de la musique que David Cross illustre depuis quatre ans au sein du groupe qui porte son nom. Il s'est entouré pour cela de divers musiciens rencontrés au cours de ses expériences précédentes : le batteur américain Dan Maurer (ex-Hazard Profile), qu'il côtoyait, ainsi que Keith Tippett et Hugh Hopper, dans Low Flying Aircraft, et la claviériste Sheila Maloney, avec laquelle il fait parallèlement partie, depuis 1988, du groupe Radius (trois albums parus); le bassiste (par ailleurs parolier et chanteur) John Dillon, originaire de Liverpool et membre originel des Christians (qu'il quitta peu avant leur succès) avant de fonder son propre groupe Plenty (tendance funk-rock), complétant le quatuor d'origine.
Après un premier album instrumental (le chant n'y étant utilisé que de façon 'texturale'), Memos From Purgatory (1990) et un deuxième laissant au contraire la part belle aux chansons, The Big Picture (1992), Testing To Destruction marque une nouvelle évolution pour David Cross. Trois nouveautés, en effet, sont au sommaire de ce nouvel album : l'adjonction d'un guitariste, Paul Clark (arrivé peu avant le début des séances studio et donc absent de la partie live) qui transforme le quatuor en quintette, le mélange d'enregistrements studio et live et, enfin et surtout, un dosage plus équilibré entre titres instrumentaux (live) et chantés (studio).
Ce retour à une approche mi-studio, mi-live, n'est bien sûr pas sans évoquer le King Crimson de 1974. Il est à ce titre intéressant de relire ce qu'en disait David Cross à l'époque : "Je suis parfois inquiet... nous atteignons de telles extrémités ! Notre musique est souvent l'expression inquiétante de certains aspects du monde et des gens. Il est important d'avoir aussi des chansons, des compositions écrites pour contrebalancer toute cela de manière à ne pas rendre notre public complètement fou ! Il nous faut travailler très dur pour trouver un équilibre, contenir cette violence. Une seule fois, nous avons connu un instant de paix véritable lors d'une improvisation. C'était un truc que nous avons fait avec seulement violon, mellotron et basse, lors d'un concert à Amsterdam [il s'agit bien sûr du célèbre "Trio", ndr]. Autrement, toutes nos improvisations sont issues d'horreur et de panique".
Différence notable chez David Cross : les chansons sont largement aussi torturées que les improvisations instrumentales ! Sur les cinq titres studio (de 4:15 à 12:22), David Cross nous offre en effet des compositions généralement très denses et énergiques, voyant se succéder les parties vocales très expressives de John Dillon (évoquant immanquablement celles d'Adrian Belew - écoutez "Abo") et des envolées instrumentales alliant la brutalité et la dissonance de King Crimson à des rythmes encore plus enfiévrés ("The Affable Mister G"). Le violon de Cross et le Moog de Sheila Maloney (qui abuse hélas, par ailleurs, de sonorités à la DX7) viennent parfois tempérer cette ardeur par leurs interventions plus mélodieuses. Mais attention, énergique ne rime pas forcément avec agressif : l'énergie qui se dégage de ses morceaux est communicative, d'autant plus que les compositions sont plus sophistiquées et moins 'new wave' - plus progressives, en un mot - que sur le précédent album..
L'ensemble s'avère très convaincant : une sorte de rock progressif urbain, sonnant très "années 90" tout en ne sacrifiant aucunement aux modes actuelles. Le jeu de guitare épileptique de Paul Clark a achevé la genèse d'un style très abouti et qui séduira sans nul doute ceux qui apprécient aussi bien le King Crimson de 1973-74 - "Calamity" (9:00) et en particulier sa toute fin au violon seul - que celui de 1981-84 - "Learning Curve" (6:33).
Dans le contexte de la scène (les quatre titres (de 1:56 à 7:16) enregistrés live à Berlin fin octobre 1993), on retrouve les ambiances de folie improvisatrice de "Providence" ou "Asbury Park", avec ces délires dissonants (le morceau-titre) débouchant parfois (sans atteindre, certes, la magie d'un "Trio") sur des moments d'osmose quasi-télépathique entre les quatre musiciens. Il est amusant de noter que le son (et le jeu) de caisse claire de Dan Maurer évoque fortement, sur ces titres live (notamment "Welcome To Frisco"), celui de Bill Bruford, que ce dernier a malheureusement abandonné depuis au profit de son assourdissant attirail électronique.
Le groupe de David Cross a incontestablement atteint sa pleine maturité avec ce troisième album, et mérite toute l'attention de ceux qui ont apprécié le travail passé de ce musicien intègre et fidèle, malgré les années, aux valeurs progressives.
Aymeric LEROY
(chronique parue dans Big Bang n°8 - Novembre-Décembre 1994)

