
PISTES :
1. Exiles (8:57)
2. Tonk (3:44)
3. Slippy Slide (4:02)
4. Duo (6:51)
5. This Is Your Life (4:40)
6. Fast (5:38)
7. Troppo (8:44)
8. Hero (10:51)
FORMATION :
David Cross
(violons)
Mick Paul
(basse)
Dan Maurer
(batterie)
Peter Claridge
(guitare [1,2,7])
Paul Clark
(guitare [1,3,5,6,7,8])
Robert Fripp
(guitare [2,4,7])
Peter Hammill
(chant [2,7])
Dave Kendal
(claviers [1,2,7])
Pete McPhail
(saxophone sopranino, flûte [3,8])
John Wetton
(chant [1,5])
DAVID CROSS
"Exiles"
Royaume-Uni - 1996
Red Hot Records - 53:27
L'heure de la reconnaissance aurait-elle enfin sonné pour David Cross, au moment où l'ancien violoniste de King Crimson se réconcilie définitivement avec son passé pour nous proposer son meilleur album à ce jour ? Il serait grand temps, car ce musicien, dont l'inconscient collectif des amateurs de progressif sous-estime souvent le talent du fait des curriculum vitae bien mieux achalandés des Fripp, Wetton et autres Bruford, est sans doute celui des quatre anciens du King Crimson de 1973-74 qui en perpétue le plus l'esprit et la lettre.
Cette démarche, qui aurait pu paraître statique, voire régressive, se voit aujourd'hui légitimée par la participation à son quatrième album de Robert Fripp lui-même. Caution qui en dit long sur le respect que le garant de la tradition crimsonienne accorde au travail de son acolyte d'autrefois, et ce malgré les brouilles passées. Cette caution est à ce titre la plus importante, mais elle n'est pas la seule : on retrouve également à ses côtés John Wetton et, plus surprenant, Peter Hammill. Bref, on trouve aux côtés de Cross trois grands noms du patrimoine progressif qui n'ont pas forcément l'habitude d'offrir leur talent au premier venu.
Mais ne nous attardons pas trop sur ce qui pourrait finalement passer pour un argumentaire publicitaire. Car la réussite d'Exiles ne tient pas, loin s'en faut,à la seule présence de ces invités prestigieux. Elle est aussi le fruit d'une vision musicale forte qui a su fédérer autour d'elle de tels appuis.
La personnalité musicale de David Cross demeure pour beaucoup assez floue. Il est vrai qu'il n'a que peu composé pour King Crimson, et que son rôle pouvait y apparaître comme secondaire par rapport à celui de ses collègues. Pourtant, la façon dont il était parvenu, sur son précédent album Testing To Destruction (1994), à reprendre en compte une part significative de l'héritage crimsonnien, n'avait rien d'un 'revival' opportuniste. La démarche était à la fois intelligente et authentique, tout en conservant une part d'innovation.
Sur Exiles, cette appropriation se voit poussée à un degré supplémentaire. Et paradoxalement, ce n'est pas forcément la reprise du classique de King Crimson, auquel l'album emprunte son titre, qui l'illustre avec le plus de force. Celle-ci s'en veut en effet une 'revisitation' moderne, qui atteint d'ailleurs cet objectif (même si elle pourra rebuter les puristes au premier abord), mais qui ce faisant s'éloigne quelque peu des canons crimsonniens. Non, les morceaux en question sont, évidemment, les deux sur lesquels Robert Fripp intervient à la guitare, qui sont d'ailleurs aussi ceux dont Peter Hammill tient les parties chantées, "Tonk" (3:45) et "Troppo" (8:45), et deux compositions instrumentales, "Slippy Slide" (4:03) et "Fast" (5:38).
Ces quatre plages confirment la montée en puissance de la guitare dans la musique de David Cross, dont il faut rappeler que ses deux premiers albums, Memos From Purgatory (1989) et The Big Picture (1992), en étaient totalement dénués. La prédilection du violoniste pour un progressif aussi musclé ne laisse d'étonner, mais aussi surprenant soit-il, ce choix est pleinement assumé. Les interventions d'Hammill, centrées sur la facette la plus extrême de ses talents vocaux (autant dire qu'il ne fait pas dans la dentelle...), vont d'ailleurs dans le même sens, sans parler de la guitare de Fripp, toute en stridences. De quoi ravir tous les amateurs de King Crimson, sans aucun doute !
N'oublions cependant pas de mentionner le travail remarquable accompli par la section rythmique de Mick Paul et Dan Maurer. Si le premier n'a pas été reconduit dans le rôle de chanteur dont il avait hérité en 1995, avec celui de bassiste, du démissionnaire John Dillon (qui signe la pochette), il se révèle un excellent instrumentiste. Le second, complice de longue date de Cross depuis l'expérience de Low Flying Aircraft avec Keith Tippett, n'a plus besoin d'être présenté : son jeu foisonnant et précis, qui évoque souvent celui de Bill Bruford, est d'une redoutable efficacité. Il est à noter que ces deux musiciens sont les seuls à participer à l'écriture aux côtés du violoniste : pas de véritable groupe en effet, Paul Clark et Peter Claridge se partageant les parties de guitare, l'ingénieur du son Dave Kendal de celles de claviers, au demeurant plus rares et en retrait qu'auparavant, et le saxophoniste Peter McPhail (qui jouait sur le premier album et deux morceaux du second) venant en renfort sur deux titres.
Si l'on excepte deux plages à part pour des raisons différentes - "Cakes" (7:45), improvisation sur Cross sur des 'soundscapes' de Fripp, et "This Is Your Life" (4:41), chanson acoustique plaisante sans plus, au texte signé Peter Sinfield (KC est décidément une grande famille !) et chanté par John Wetton - nous avons donc affaire à un album peut-être moins cohérent que Testing To Destruction, où le chant de John Dillon était un facteur d'unité appréciable, mais tout de même bâti sur des fondations solides.
C'est ainsi que "Hero" (10:00), titre qui clot l'album et qui s'en avère rapidement le sommet, peut s'en servir comme un tremplin vers des contrées musicales plus inédites. Son introduction, savoureux dialogue entre piano et saxophone sopranino, n'est ainsi qu'un détour momentané avant le retour en forme d'apothéose finale de cette électricité ravageuse qui est la sève nourricière des végétations, au progressisme intransigeant, qui peuplent l'univers musical de David Cross.
Pas de doute au sortir de l'audition d'Exiles : l'ancien violoniste de King Crimson a su en perpétuer la flamme si caractéristique. Œuvre à la croisée d'un passé assimilé et fièrement revendiqué, et d'un présent résolument tourné vers l'avenir, cet album remarquable mérite assurément d'apporter à son auteur la consécration qui lui a jusqu'ici été injustement refusée.
Aymeric LEROY
Entretien avec David CROSS :
Exiles était annoncé depuis un certain temps. Pourquoi a-t-il mis si longtemps à sortir ?
Tout simplement pour des questions d'argent. Je n'avais pas l'argent nécessaire pour le finir. J'ai dû arrêter plusieurs fois d'y travailler en attendant qu'il y ait de nouveau de l'argent. Aucun label n'a voulu me donner d'avance. C'est finalement Red Hot Records, mon label anglais, qui a pris le projet en charge, mais comme c'est un petit label, il ne pouvait pas se permettre de trop dépenser d'un seul coup. Ce fut donc très long, interminable même, et très frustrant...
Il semble que ton groupe ait également connu quelques modifications. Cela a-t-il été un facteur de retard ?
Non, pas vraiment, car j'avais décidé à l'avance que je voulais inviter des gens extérieurs à participer à l'album. Donc la réalisation d'Exiles a été assez différente de celle de mes disques précédents. Il était de toute façon impossible de conserver un groupe stable et de répéter en attendant une hypothétique séance d'enregistrement. Ce n'est pas viable, financièrement.
Pourquoi ce désir de nouvelles collaborations ?
Je crois que je voulais avant tout renouer contact avec des gens avec lesquels j'avais travaillé par le passé. C'était important pour moi de renouer ces contacts, d'une manière positive. Et je suis très heureux de la façon dont ça s'est passé, et des contributions de chacun à l'album, que ce soit celles de Fripp, Wetton, Peter McPhail, qui est revenu jouer un peu de saxophone, et aussi Peter Hammill que je ne connaissais pas auparavant. J'avais déjà entendu certains de ses disques, mais c'est Brian Leafe de Red Hot Records qui me l'a présenté car Peter avait sorti des choses sur le label.
Cet album propose une musique plutôt dure, agressive. Est-ce ton style de prédilection ?
Oui, je crois... C'est toujours ce qui m'a impressionné dans la musique rock, cette puissance. Quitte à avoir un groupe de rock, autant utiliser la puissance qu'on a à sa disposition. Donc oui, j'ai une certaine affection pour la musique 'heavy'.
Robert Fripp a dit à plusieurs reprises que le violon n'était pas un instrument fait pour jouer du rock. J'imagine que tu n'es pas d'accord...
Si, dans une certaine mesure. Il ne s'intègre pas naturellement dans cette musique. Enfin, ce n'est plus la même chose aujourd'hui par rapport à l'époque de King Crimson. On peut maintenant obtenir un son bien meilleur. Mais il demeure un certain préjugé d'ordre plus culturel. Le violon garde cette image d'instrument classique, précieux. D'un côté vous avez la batterie, qui est clairement faite pour être frappée, et de l'autre le violon qui, honnêtement, semble a priori assez déplacé dans un tel contexte...
Comment en es-tu malgré tout venu à jouer ce style de musique ? As-tu été convaincu, à l'époque, par le travail de gens comme Jerry Goodman ?
Oui, certainement, lui en particulier. J'aimais aussi beaucoup Sugarcane Harris, qui joue sur Hot Rats de Zappa, et Papa John Creach de Hot Tuna. C'étaient des musiciens de blues avant tout, mais ils ont vraiment réussi à tirer de leur instrument quelque chose de nouveau qui m'a beaucoup intéressé.
Dirais-tu, comme beaucoup de gens, que les années 70 étaient une époque plus ouverte à ce genre d'expérimentations ?
Certainement, mais ce fut surtout le cas pendant une période assez courte, deux ou trois ans guère plus, avant que je ne rejoigne King Crimson. Une période où tout semblait possible, toutes sortes de mélanges de styles, de disciplines artistiques. J'ai vécu cela de l'intérieur, en Angleterre, je ne sais pas vraiment quel impact cela pouvait avoir dans les autres pays. Mais rapidement cette porte s'est refermée, à mesure que des groupes comme Yes ont vraiment jeté les bases de la musique progressive, ou Led Zeppelin celles du hard-rock. J'ai eu de la chance que cela coïncide exactement avec le moment où j'ai décidé de me lancer dans la musique...
Continuer à jouer une telle musique aujourd'hui, n'est-ce pas en quelque sorte un suicide commercial ?
Complètement, je peux vous le dire. Moi, je n'ai jamais considéré la musique que je fais comme de la vieille musique. Mais tout le monde semble le penser, alors peut-être que je devrais me mettre à la page. J'ai pourtant fait de mon mieux, ces vingt dernières années, pour suivre un peu ce qui se passait. Mais autant d'un point de vue technologique il y a eu des progrès, autant musicalement... Il n'y en a plus désormais que pour la dance music. Et malheureusement pour moi, ce n'est pas une musique qui me fascine vraiment. Elle repose sur l'effet hypnotique du rythme, et c'est une approche que je n'aime pas car elle est trop intrusive, trop évidente. Je ne sais pas, je devrais peut-être revoir complètement mon attitude, penser davantage en termes d'entertainment plutôt qu'essayer de stimuler et générer un processus émotionnel chez les gens. Ce n'est pas ce qu'ils veulent...
Certains titres de l'album sont apparemment nés d'improvisations. As-tu conservé un intérêt pour cette démarche ?
Honnêtement, c'est une question que je ne souhaite pas trop me poser actuellement, d'autant que je n'ai pas de groupe. Je suis un peu lassé de ne pas gagner le moindre argent à faire cette musique. L'improvisation est certainement le style de musique avec lequel on gagne le moins d'argent. Même chose pour la musique instrumentale. C'est pourquoi je n'ai pas trop envie de jouer ce genre de musique en ce moment. Je peux très bien me lever le matin, prendre mon violon et improviser, mais ça ne me rapporte pas du tout d'argent. Et j'ai une famille, une maison, une hypothèque... je ne peux pas me permettre de vendre éternellement des disques que personne n'achète !
Parlons du morceau «Exiles». Quelle fut ta part dans son écriture, et pourquoi avoir choisi d'en faire une nouvelle version ?
J'ai eu l'idée de la mélodie de départ lors de ma première séance de répétition avec King Crimson, pendant l'été 1972. C'était la première fois que je rencontrais Wetton et Bruford. Nous avons joué tous les quatre, avec Robert, dans cette salle de répétition de Covent Garden et j'ai improvisé ce thème, à partir duquel le reste du morceau a été développé, surtout par Robert. J'ai voulu réenregistrer «Exiles» évidemment pour faire le lien avec mon passé, mais aussi parce que je me suis toujours un peu identifié au texte de cette chanson. Je me suis toujours senti un peu isolé par rapport au reste du monde, comme si je vivais dans un pays très lointain de celui où la plupart des gens vivent.
As-tu essayé d'en donner une version plus moderne ?
Oui, plus au goût du jour. Et un peu plus rapide. Je voulais lui donner un peu plus d'énergie et d'urgence, et je crois que nous y sommes arrivés. Je ne suis pas complètement satisfait du résultat final, car il y a eu beaucoup d'hésitation pendant tout le processus. Je voulais qu'on sente dans la musique le contraste entre cet individu seul et isolé, et l'immensité qui l'entoure. C'est une sorte de parabole sur ma propre situation par rapport au milieu de la musique. J'ai l'impression d'être vraiment à la marge, comme les gens qui travaillent avec moi d'ailleurs. C'était aussi un moyen de leur rendre hommage, de leur prouver que je leur étais reconnaissant qu'ils m'aient choisi un jour pour jouer avec eux.
Ton duo avec Fripp, «Cakes», fut-il enregistré à deux, ou as-tu simplement improvisé sur ses 'soundscapes' ?
Non, j'ai effectivement improvisé sur une bande. En fait, il s'agit d'une seconde version, la première s'intitule «Duo» et figure sur le pressage américain. «Duo» était un titre plus chaleureux, plus amical d'une certaine manière. Mais au cours de la masterisation, nous nous sommes rendus compte qu'il y avait de la distorsion dans les fréquences hautes, une distorsion que mes vieilles oreilles n'avaient pas perçue jusqu'alors. Nous avons donc décidé de produire un deuxième morceau. Je n'ai pas eu de plaintes pour l'instant. Je ne devrais d'ailleurs peut-être pas en parler, cela va peut-être inciter certaines personnes à le renvoyer !
Le titre «Duo» renvoie évidemment au fameux «Trio» de King Crimson. Justement, le concert d'Amsterdam de 1973 vient de sortir en CD. Quel souvenir conserves-tu de cette soirée ?
C'était un moment très particulier, très spécial. Ce fut pour moi une sorte de révélation. C'est comme dans une scène de ménage, on s'engueule, on se bat, jusqu'à ce qu'il arrive un point où chacun a dit ce qu'il avait à dire, chacun a dit combien il détestait l'autre, et toute la colère a été évacuée. Alors on peut contempler ce qu'il reste, le plus petit commun dénominateur entre les gens. C'est, je crois, ce qui s'est passé pour King Crimson lors de ce concert. Toute l'énergie avait disparu, et pourtant nous nous sommes mis à jouer cette petite chose plutôt jolie, comme ça, sans vraiment savoir pourquoi. Cette improvisation était pour moi le cœur de notre romance musicale, la preuve ultime qu'il y avait, au-delà de toutes ces disputes, de tout ce bruit, une relation musicale simple et profonde, une capacité à s'exprimer en toute sincérité. J'ai toujours beaucoup respecté la capacité d'exprimer des sentiments à travers la musique. Je pense que c'est quelque chose de très important. Ce soir-là, nous y sommes parvenus...
La participation de Robert Fripp, John Wetton et même Peter Sinfield à Exiles, les retrouvailles du line-up de 73-74 au grand complet en septembre pour la présentation de The Night Watch... Peut-on dire que la famille King Crimson est enfin réconciliée ?
Oui, je crois qu'on peut le dire. C'est assez extraordinaire. Je n'avais jamais travaillé avec Sinfield avant cette année. Et nous avons passé un moment merveilleux à écrire ensemble «This Is Your Life». Je ne suis pas tout à fait heureux du mix de l'album, je pense que la chanson est meilleure que cette version, mais là encore c'est une question de temps et d'argent... Mais à part ça, oui, je trouve qu'il y a une nouvelle atmosphère d'amitié. Je ne sais pas pourquoi, ni ce que ça signifier, c'est peut-être seulement que nous nous faisons vieux ! (rires)
Quels sont tes projets pour le futur proche ?
Je suis en train de terminer avec Geoff Serle l'enregistrement d'un nouvel album de Radius. J'espère que ce sera fini pour la mi-janvier. Après ça, j'irai à New York pour faire un nouvelle présentation publique de The Night Watch, le 17 janvier. Et ensuite je me remettrai à écrire. Ça fait un certain temps que je n'ai rien écrit, volontairement, pour faire le ménage dans mon esprit. Donc entre Noël et avril je vais composer et puis sans doute réunir quelques musiciens et essayer avec eux quelques idées. Donc je retourne à ma table à dessin en quelque sorte... C'est l'éternel recommencement, d'une certaine manière...
(chronique et entretien parus dans Big Bang n°23 - Nov-Décembre 1997)

