BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

Crucis :
1. Todo Tiempo Posible (4:33)
2. Mes (4:54)
3. Corto Amanecer (2:55)
4. La Triste Vision Del Entierro Proprio (5:00)
5. Ironico Ser (4:06)
6. Determinados Espejos (6:54)
7. Recluso Artista (6:45)

Los Delirios Del Mariscal :
8. No Mi Separen De Mi (6:06)
9. Los Delirios Del Mariscal (10:10)
10. Pollo Frito (5:45)
11. Abismo Terrenal (12:30)

FORMATION :

Gustavo Montesano

(basse, chant)

Anibal Kerpel

(claviers, orgue, Moog)

Pino Marrone

(guitares)

Gonzalo Farrugia

(batterie)

CRUCIS

"Kronologia"
("Crucis" [1972] / "Los Delirios Del Mariscal" [1977])

Argentine - 1995

Record Runner - 69:32

 

 

Les phénomènes de mode, aussi détestables soient-ils dans le domaine de l'art, ont au moins l'avantage, lorsqu'ils se focalisent sur un pan de ce dernier, de lui permettre de vivre et de créer. C'est ce qu'il se passa dans les années 70 pour le rock progressif, aux quatre coins du monde occidental. Il était à la mode pour les groupes de jouer du rock progressif, et pour les maisons de disques de sortir leurs disques. D'où un héritage extraordinairement abondant dont la majeure partie reste encore à digérer. Bel espoir pour nous, insatiables amateurs de ce style musical, que celui de tomber à tout moment sur une perle inconnue...

Je ne voudrais pas créer autour de Crucis un a priori trop positif, car il ne s'agit certes pas du meilleur groupe de rock progressif ayant jamais vu le jour à la surface de la Terre. Ce quatuor argentin est néanmoins l'auteur de deux excellents (mais courts) albums que RCA a eu la bonne idée de rééditer sur un même CD, même si l'esthétique de celui-ci n'est pas des plus réussies...

Ce qui frappe dès le premier contact avec Crucis, c'est l'excellence technique des quatre musiciens, qu'il s'agisse des solistes - Pino Marrone (guitar) et Anibal Kerpel (claviers) -, à la verve apparemment inépuisable, ou de la section rythmique - Gustavo Montesano (basse) et Gonzalo Farrugia (batterie) - qui se fend avec un flegme étonnant des changements de rythme les plus inattendus.

Cette impressionnante densité des compositions constitue la marque de fabrique du groupe sur son premier album éponyme. La fougue jubilatoire de nos quatre virtuoses s'exprime sur sept compositions assez courtes (de 2:55 à 6:54) qui sont le théâtre d'effusions instrumentales particulièrement brûlantes ("Determinados Espejos"), mais dont les mélodies sont encore embryonnaires et, surtout, où le chant de Gustavo Montesano (auteur de tous les morceaux, à l'exception de celui cité plus haut qui est une composition collective), typiquement sud-américain et donc assez poussif, est trop présent.

Crucis corrigera ces imperfections sur son second album, Los Delirios Del Mariscal (enregistré à Miami !), qui ne comprend plus que quatre titres, dont l'écriture a été equitablement partagée par les musiciens, et qui visitent chacun des styles tellement variés qu'on jurerait presque écouter un groupe différent sur chacun d'entre eux !

Pour commencer, un morceau assez dynamique, "No Me Separen De Mi" (6:06), typiquement progressif, mené tambour battant (c'est le cas de le dire !) par Gonzalo Farrugia, qui restera sans doute dans les annales comme la plus parfaite imitation de Bill Bruford (époque milieu des années 70), et les multiples claviers d'Anibal Kerpel.

Puis l'on se retrouve plongé, durant les dix minutes du morceau-titre, dans un prog 'laid-back' aux superbes envolées symphoniques, digne de Sebastian Hardie (pour ce don de la progression dans la répétition) ou Anyone's Daughter (qui proposait sur son premier album un très bel instrumental dans la même veine).

Le troisième morceau, "Pollo Frito" (5:45), préfigure quant à lui, dans un registre plus nerveux cependant, les fastes du meilleur Ain Soph, celui de A Story Of Mysterious Forest (1980), en nous servant un jazz-rock haletant et brûlant, sur des rythmes impairs étourdissants et de majestueuses nappes de synthés.

L'album se clôt avec une composition collective, "Abismo Terrenal" (12:30), qui démarre en trombe, à la manière d'un Finch, puis permet à chacun de faire sa petite démonstration technique, mais perd du même coup une partie de son intérêt.

Voici donc un groupe dont la musique n'est certes pas intemporelle, mais susceptible de plaire à un très large public tant il excelle dans les registres les plus divers (avec un talent tout particulier pour les instrumentaux) et séduit par la seule force de sa perfection technique.

Aymeric LEROY

(chronique parue dans Big Bang n°10 - Mars/Avril 1995)