BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Cryptic Vision pochette

PISTES :

1. In A World (16:22)
2. This Dream Part I (1:06)
3. Common Ground (4:37)
4. Merkaba (3:14)
5. All Along (5:09)
6. The Space In Between (4:58)
7. I Am The Energy (4:10)
8. Point Of View (4:49)
9. Power To Mend (10:03)
10. Find (4:09)
11. The Balance (8:42)
12. This Dream Part II/In A World (Reprise) (5:03)

FORMATION :

Rick Duncan

(batterie, guitare, claviers)

Todd Plant

(chant, guitare)

Sam Conable

(basse, chant)

Timothy Keese

(guitare, chant)

Howard Helm

(claviers, chant)

INVITÉS

David Ragsdale
(violon)

Alan Morse
Ralph Santolla
Jerry Outlaw
Shawn Bowen
(guitare)

John Zahner
(claviers)

Carrie Martin
(chœurs)

EXTRAITS AUDIO :

CRYPTIC VISION

"In A World"

États-Unis - 2006

Progrock Records - 72:53

 

 

Contrairement à ce que le patronyme de son géniteur pourrait laisser supposer, la musique de Cryptic Vision n’a absolument rien d’impénétrable. Révélée en 2004 grâce à un premier album chaleureux et facilement catégorisable (Moments Of Clarity), sorte de pop-prog mélodique à la sonorité FM léchée, bien américaine dans l’esprit - j’entends par là efficace et carrée, mais pas forcément d’une délicatesse transcendante -, cette formation originaire de la côte ouest de Floride remet le couvert avec ce fougueux In A World, dans un style bien circonscris, quoique honoré avec une louable ambition. Il faut dire que notre turbulent combo, passé en trois ans de trio à quintette en faisant se succéder au passage quelques claviéristes (Howard Helm, actuel titulaire du poste, n’est jamais que le troisième à y accéder), mais toujours rassemblé autour du noyau dur constitué par le multi-instrumentiste Rick Duncan et le chanteur Todd Plant, s’en est donné les moyens : le violoniste David Ragsdale (ex-Kansas, que l’on peut aussi découvrir sur certains opus de Salem Hill, dont l’excellent Mimi’s Magic Moment) se voit une deuxième fois convié à la fête, ainsi qu’une petite kyrielle d’invités compétents, dont Alan Morse (guitariste de Spock’s Beard), venu prêter main forte au groupe sur quelques titres.

La somme de professionnalisme investie dans la réalisation de cet opus est proprement colossale - la plupart des membres du groupe ont une carrière à rallonge en tant que musiciens de studio ou de scène, incluant des collaborations avec des artistes aussi variés que Brian Johnson [AC/DC], The Doobie Brothers, Chicago, Steely Dan, et j’en passe… - et cela se ressens notablement dans la production, puissante et sans bavure, d’une propreté presque aseptisée (mais qui, entendons nous bien, pourrait tout de même faire exploser les tweaters de vos vieilles enceintes). Quand aux influences célébrées ici, elles se situent très clairement du côté de Spock’s Beard, Kansas ou Styx, toutes fondues dans un même alliage mélodique aux soubresauts pêchus, émaillé de refrains imparables et de fougueuses ruptures instrumentales.

Ceux qui avaient craqué sur Moments Of Clarity se retrouvent donc en terrain connu, d’autant qu’au moins un titre, et non des moindres puisqu’il s’agit de l’ambitieux ‘epic’ éponyme de 16 mn, nous a déjà été révélé l’année dernière sous une forme très proche sur l’album Live At RosFest 2005 - ce qui amoindrit quelque peu l’impact du présent CD, et démontre que la stratégie commerciale du groupe est perfectible. Cette pièce, d’une envergure sans égale par rapport aux autres morceaux de l’album, comme à tout ce que Cryptic Vision a pu produire par ailleurs, traduit ce qui ressemble à une plus grande ambition de la part du groupe, ou tout du moins son désir de faire une forte impression, d’autant qu’elle est placée d’emblée en ouverture de l’album. Autant le reconnaître tout de suite, on est pas déçu du voyage : flamboyance des thèmes, lyrisme exacerbé, presque forcé, séquences solistes frénétiques, tout, jusqu’aux paroles benoîtement mystiques, concourt à faire de ce titre éléphantesque un concentré de prog estampillé US, jusqu’à la caricature. Et tant pis si le pont central hispanisant évoque furieusement celui de «The Light» de Spock’s Beard, tant pis si les envolées de violons semblent samplées sur quelques bandes inédites de Kansas, et même si les refrains accrocheurs renvoient à des clichés FM vieux de vingt ans, l’agencement irréprochable des sous-parties et le formidable entrain des musiciens fait presque tout oublier, et mettra sans doute au tapis les amateurs du genre les plus aguerris.

Les autres titres, bien que dans l’ensemble plus concis, n’en déméritent pas moins, à commencer par la suite plus ou moins implicite constituée par «Power To Mend»/«Find»/«The Balance»/«This Dream part II…». Gorgées de claviers emphatiques, de chœurs «Yessiens» et de breaks trépidants, ces pièces s’enchaînent avec un fluide entrain et une inspiration mélodique sans faille, même si elles n’évitent pas un certain pompiérisme «FMiné». C’est d’ailleurs là le principal reproche que l’on puisse faire à Cryptic Vision : cette capacité de reprendre à son compte toutes les qualités d’un prog-rock exubérant et démonstratif, mais aussi tous ses excès, sans être apparemment capable de faire le tri. De son côté, le chanteur Tood Plant s’acquitte de sa tâche avec un professionnalisme lisse, un brio certes impressionnant mais sans âme ni réelle profondeur - reproche que l’on pourrait également adresser à la plupart des instrumentistes, en premier lieu aux claviers, d’une sonorité souvent froide et agressive. Ce n’est donc pas tant le fond qui semble pêcher sur cet ébouriffant In A World, mais plutôt la forme, exagérément polie et sans nuances.

En résumé, Cryptic Vision a malheureusement perdu en fraîcheur et en spontanéité ce qu’il a sans doute gagné en professionnalisme. Résultat : un bon album, extrêmement plaisant, mais qui révèle une absence criante de personnalité, un goût discutable, le tout desservi par un son passe-partout et peu chaleureux. Comme il existe du «gros rock», Cryptic Vision pourrait, avec cet opus quelque peu rustique, être rangé dans la catégorie «gros prog». Jubilatoire, c’est un fait, mais pas foncièrement enthousiasmant…

Olivier CRUCHAUDET

(chronique parue dans Big Bang n°63 - Automne 2006)