BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. L'Héritage
2. Un Rien Les Amuse
3. Sur Les Plaines Du Grand Manitou
4. Le Chauffeur
5. La Mort Du Bon Côté
6. Une À Une
7. On Dirait Un Ange
8. Cezanne, Couvre-Toi
9. Fanny
10. Pierrot, La Lune A Soif
11. Impasse Du Moulin Vert
12. Comme Un Malentendu
13. les Clodos, Le Ventre-Blues
14. Paysans Et Cosmonautes
15. Catiline
16. Âme D'Homme

FORMATION :

J.P. Boffo

(guitares, basse)

H. Rouiyer

(batterie)

Christian Décamps

(chant, claviers)

Tristan Décamps

(claviers, chant)

Daniel Haas

(guitare acoustique [9])

Florence

(violon)

Julie

(violoncelle)

G. Delesse

(saxophone soprano)

Fabrice Lods

(piano)

CHRISTIAN DÉCAMPS

"Nu"

France - 1994

Muséa - 74:27

 

 

Ne serait-ce que par facilité, il aurait été tentant de chroniquer cet album comme celui d'un simple auteur-compositeur parmi tant d'autres. Seulement voilà, comment dissocier le personnage de son passé lorsque celui-ci s'avère si conséquent ? Pour avoir été celui de l'âme et la voix d'Ange durant près d'un quart de siècle, le nom même de Christian Décamps suffit à aviver les passions. Ce qui conduit immanquablement ses plus fervents supporters à crier aveuglément au génie, comme d'autres à conserver un écart indifférent, passablement agacés par l'enthousiasme des premiers, sans même parfois faire l'effort de la moindre écoute.

Et l'objectivité dans tout cela ? Il faut bien reconnaître qu'à propos d'Ange (jeu de mots involontaire !), elle n'est guère souvent a rendez-vous. Essayons quand même pour une fois de faire preuve d'un peu de lucidité : après tout, cet album en vaut la peine !

Mais il est impératif d'éviter également un autre a-priori : en effet, la participation de Jean-Pascal Boffo et, plus encore, le choix de la prestigieuse écurie Muséa, sont tout à fait de nature à influencer positivement (abusivement ?) le jugement des amateurs de rock progressif. Soyons donc fermes...

Pourtant, malgré ces considérations préliminaires, le verdict sera plutôt clément. Malgré de fortes disparités, l'album est en effet globalement une relativement bonne surprise, que l'on fonde son jugement par rapport aux deux précédents opus solitaires de Décamps ou par rapport aux albums d'Ange depuis... disons Vu D'Un Chien.

C'est à cet instant précis que s'illumine le regard jusqu'alors vide de l'ancien fan des temps héroïques, meurtri 15 ans durant... Mais il hésite à croire au miracle. C'est qu'on l'a déjà bluffé plus d'une fois ! Les concept-albums, le retour au line-up des années 70, le nom du groupe en lettres gothiques... les fausses joies, il connaît déjà... Alors, ne soyons pas cruel avec lui, et avouons-lui franchement qu'encore un fois, il risque d'être déçu et retrouvera à nouveau des aspects qui l'irritent depuis longtemps.

Citons, tout d'abord, du côté des textes, le recours persistant et excessif aux contractions et la familiarité d'une poésie qui sut pourtant jadis se faire si précieuse. Il y a un monde entre l'érotisme délicat de "Ballade Pour Une Orgie" (Au-Delà Du Délire) et le verbe cru de "Une A Une" (6:07) ou de "Paysans Et Cosmonautes" (5:53) !... même si, avec "Catiline" (3:45), on n'est pas si loin, dans le genre, des subtilités d'hier.

Dans le même ordre d'idées, on est souvent à mille lieues de l'amusante et tendre naïveté des narrations d'autrefois. L'humour vaseux à base de calembours gratuits et autres jeux de mots foireux peut à la limite prêter à sourire à force de lourdeur; on est toutefois en droit de préférer cent fois, sur ce terrain, le savoir-faire d'un Richard Gotainer. A chacun sa spécialité mais par pitié, Christian... plus de calembours !

Venons-en au chant. Quel intérêt, d'abord, de singer Michel Jonasz sur "Une A Une" lorsqu'on possède une voix si personnelle ? D'ailleurs, c'est quand il en use le plus naturellement que l'émotion parvient à passer. Et de l'émotion, dans cet album, il y en a fort heureusement. Citons notamment "Le Chauffeur" (4:38), "Cezanne, Ouvre Toi" (3:44), "Pierrot, La Lune A Soif" (8:51), le sus-cité "Catline" ou "Un Rien Les Amuse" (1:33), où Décamps retrouve dans le récitatif les intonations expressives de "Si J'Etais Le Messie" (Au-Delà Du Délire) ou des "Noces" (Emile Jacotey). On ne peut guère en dire autant de son fils Tristan qui œuvre, de ce point de vue - sur "Comme Un Malentendu" (4:41) - dans un registre proche de la pire variété : à son chant très maniéré, on peut largement préférer, dans ce même morceau, son solo de synthé.

D'ailleurs, cet aspect purement musical est sans nul doute celui qui génère les moments les plus émouvants de Nu. L'instrumental "Fanny" (2:10), duo Christian Décamps-Daniel Haas en apporte la preuve. Et, globalement, même si l'on peut regretter, sur certains titres, quelques approximations mélodiques comme, sur l'ensemble, un manque d'audace avéré, on se réjouira souvent d'une plus grande consistance musicale. La diversité instrumentale (flûte, violon, violoncelle, saxophone et piano s'ajoutent aux instruments rock 'traditionnels') y est pour beaucoup.

Il est aussi évident que Jean-Pascal Boffo a joué à ce niveau un rôle de premier ordre. On le savait déjà capable de composer avec la même aisance dans des registres très différents : musicien surdoué, le voilà qui se fond tel le caméléon dans des compositions d'autant plus éloignées de ses aires de prédilection (il n'a par exemple jamais proposé de morceaux chantés sur ses propres albums) qu'elles ne sont pas les siennes. Ceci dit, il y a quand même fort à parier qu'il se soit ménagé une bonne marge de liberté quant à certaines de ses excellentes interventions, solistes ou non ("Sur Les Plaines Du Grand Manitou" (3:08), "Une A Une", "Pierrot, La Lune A Soif", "Les Clodos De Ventre-Blues" (7:25), "Paysans Et Cosmonautes" et "Ame D'Homme" (8:41)). N'oublions pas non plus, d'autre part, de signaler sa contribution déterminante au son impeccable de ce CD.

Ceci étant dit, il serait quand même un peu mesquin de n'attribuer qu'au sang neuf le mérite des aspects positifs de Nu. Il semble plutôt que, en jouant la carte de l'éclectisme maximal, Christian Décamps se soit permis, même si cela demeure sporadique, de recourir enfin à une musique adulte, personnelle et originale.

Ange, durant sa première décennie d'existence, avait su se forger un son et un style propres. Il n'entrevit malheureusement sa survie que dans une adaptation aux caprices de la mode, sans pour autant convaincre ni les médias, ni la majorité de son public, et peut-être, sans vraiment s'en rendre compte, il délaissa le meilleur de lui-même. Cela n'explique peut-être pas totalement le déclin populaire du groupe, mais c'est bien en tout cas ce qui fit des milliers de frustrés dont on ne peut mettre en doute l'honnêteté. N'est-ce pas cette première période qui tend, encore aujourd'hui, à influencer bon nombre de groupes nationaux ? Il est peut-être intéressant aussi de rappeler que Christian cite comme ses trois albums préférés, dans l'ordre, Au-Delà Du DélireEmile Jacotey et Guet-Apens (préférences que je ne peux qu'approuver). A vouloir couvrir l'étendue des genres prisés par un public, disons, plus jeune, voire plus précisément adolescent, l'Ange vieillissant a totalement perdu ses ailes. On peut se féliciter d'une grande ouverture aux diverses catégories musicales. Mais il faut être réaliste : à ce jeu, bien peu savent rester eux-mêmes. Il n'y a rien de pire en musique que l'artifice. Le présent album en contient certes sa dose mais, en renonçant à charmer le tout-venant, Christian Décamps se retrouve par larges fragments tel qu'en lui-même, tel qu'il n'aurait jamais du cesser d'être.

Ainsi, Nu, nouveau chef-d'œuvre pour les éternels satisfaits, est aussi une lueur d'espoir pour les bougons. Entre ces deux extrêmes, disons que les amateurs purs et durs (en supposant qu'il y en ait) de musiques progressives auront du mal à y trouver leur compte, même s'ils ne sont pas totalement délaissés. Par contre, si d'aventure on souhaite acquérir un bon album de chanson française, celui-ci fera très bien l'affaire.

Laurent MÉTAYER

(chronique parue dans Big Bang n°7 - Septembre-Octobre 1994)