BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Les Portes (7:24)
2. Stratagème (3:20)
3. Déploration Funèbre Mais Non Destinée Aux Morts (4:34)
4. Petit Choral (1:21)
5. Electronika Mambo-Musette (5:26)
6. Coeur De Boeuf (2:35)
7. Opus Rictus (5:00)
8. Histoire Belge (1:34)
9. Bulgarian Flying Spirit Dances (5:38)
10. Rumeurs d'En-Bas (2:57)
11. The Devil's Kitchen (2:00)
12. Second Présage (8:06)
13. Histoire Belge (reprise) (0:38)

FORMATION :

Daniel Denis

(batterie, percussions, claviers, bruits)

François Garny

(basse)

Guy Segers

(basse)

Pierre Vervloesem

(guitare)

Andy Kirk

(piano, guitare)

Dirk Descheemaeker

(clarinette, clarinette basse, saxophone soprano)

Michel Massot

(tuba)

Daniel Stokart

(saxophone alto)

Jan Kuijken

(violoncelle)

Jean-Pierre Catoul

(violon)

Bart Quartier

(marimba)

DANIEL DENIS

"Les Eaux Troubles"

Belgique - 1993

Musea/Cuneiform - 50:58

 

 

Après un premier album, Sirius And The Ghosts (1991), où il put profiter de sa nouvelle liberté pour, à l'image d'Art Zoyd, élargir sa palette sonore, voilà Daniel Denis de retour à son inspiration d'antan. Les instruments acoustiques retrouvent une place plus conséquente (clarinettes, tuba, violoncelle, saxophones et violon dont on pourra regretter qu'il ne soit présent que sur une seule compositon, "Second Présage"). On remarque aussi la participation d'anciens d'Univers Zéro (Guy Segers et Andy Kirk).

Maintenant, il serait un peu trop facile de s'arrêter à ces seules considérations et de croire que le batteur-leader-claviériste-compositeur (!) d'Univers Zéro nous réchauffe un plat que l'on connaît déjà. Si sa pochette et son titre peuvent faire croire à un contenu très glauque, il n'en est fort heureusement rien; bien au contraire. Cette musique qui peut paraître très sombre au profane lors d'une première écoute, est cependant à même de lui proposer des ponts pour surmonter l'aspect trouble de ces eaux inquiétantes. Daniel Denis use ici de son sens dramatique pour brouiller les pistes et jouer constamment avec nos émotions.

La tension dramatique se voit ainsi fréquemment tempérée d'éléments plus apaisants, voire même franchement enjoués et gais !... De sorte qu'il s'en dégage à l'arrivée une sorte de recul et d'ironie par rapport à la noirceur des thèmes... Sans doute d'une certaine forme d'humour noir musical !

L'angoissante "Histoire Belge" en témoigne à sa façon. "Electronika Mambo-Musette" (5:26) commence quant à lui dans la dissonance la plus absolue, pour brusquement prendre une tournure plus proche du titre, sans que l'on sache pour autant sur quel pied danser. "Opus Rictus" (5:00), lui, n'est peut-être pas franchement hilarant, mais à la manière de "Parade" d'Erik Satie, revêt une atmosphère de cirque où les clowns ne sont pas très loin. Le paroxysme de l'ambiguïté est atteint avec "Bulgarian Flying Spirit Dances" (5:38), où Denis nous propose un mélange détonnant de gaieté (mélodie folklorique, clappements de mains) et d'angoisse (martèlement sourd, accords de piano répétitifs). Le résultat est aussi superbe qu'étonnant. Ce titre s'inscrit à sa façon dans un nouveau genre musical inauguré par BAG chez Muséa.

Au fil des écoutes, ces eaux bien qu'étranges vous paraîtront de plus en plus hospitalières. D'ailleurs, si vous observez bien la grenouille sur la pochette en faisant abstraction du jeu d'ombres qui lui donne un air inquiétant, vous verrez que celle-ci, dans la position du penseur de Rodin, a finalement un petit côté bien sympathique !...

Certaines personnes pensent que la musique progressive peut être plus populaire en concédant une plus grande légèreté. A ceux-ci, Daniel Denis démontre à sa façon l'inverse, en réussissant dans la complexité ce que d'autres ratent dans la facilité.

Pour autant, cette réussite ne vous fera pas forcément aimer ce type de musique si particulier. On est même en droit, d'un point de vue objectif, de le détester. Il n'empêche qu'on ne peut minimiser son importance, et surtout pas rejeter son affiliation au large mouvement qui nous réunit.

Ce CD de Daniel Denis est l'occasion ou jamais de tenter l'expérience. Si celle-ci s'avère suffisamment prolongée pour donner sa chance à cet album, je ne doute pas que certains feront là une bien belle découverte.

Laurent MÉTAYER

(chronique parue dans Big Bang n°4 - Mars-Avril 1994)