BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. La SinDrome Del Falso Amico (0:05)
2. Distrazione Infinita (10:32)
3. Cosmopolitismo
4. Centimetropolitano (10:33)
5. Amori Difficili (5:20)
6. Incomunicabilita (11:20)
7. Equilibrismo Da Insofferenza (7:32)
8. Dove Non Puo Esserci Contraddizione (7:08)
9. Trot-tronic (3:13)
10. La Fine Del Mondo (16:33)

FORMATION :

Claudio Trotta

(batterie)

Alessandro Porre Porreca

(basse)

Maurino Collina

(guitare)

Alessandro Bonetti

(violon)

Luigi Ricciardiello

(claviers)

Fabrizio Puglisi

(claviers)

Alberto Piras

(chant)

DEUS EX MACHINA

"Equilibrismo Da Insofferenza"

Italie - 1998

Kaliphonia - 72:33

 

 

Trois années n'auront pas été de trop pour venir à bout (et encore...) des mille-et-une richesses de De Republica, l'album qui a marqué l'accession de Deus Ex Machina au statut de formation essentielle du paysage progressif actuel. Et comme le sextette bolognais a su ménager notre légitime impatience en publiant entre-temps l'excellent album live Diacronie Metronomiche, nous voici dans les meilleures conditions imaginables pour nous attaquer à la nouvelle pièce de résistance qu'il nous propose en cette fin d'été : pas moins d'une heure et douze minutes de musique toute neuve, généreusement offerte à nos papilles auditives...

Le groupe nous l'avait annoncé dès la parution de son précédent opus : il souhaitait, sur le suivant, collaborer avec une section de cuivres. Promesse tenue, et principale nouveauté au menu de ce Equilibrismo Da Insofferenza. Il est toutefois à noter que la personnalité musicale de Deus Ex Machina n'est nullement trahie par cet ajout, les instruments en question ne se lançant jamais dans de véritables solos. L'objectif semble avoir avant tout été d'apporter une 'couleur' supplémentaire. Certains déploreront cette retenue, d'autres s'en féliciteront. Je saluerai pour ma part la prudence et la mesure dont fait preuve le groupe dans sa volonté d'innovation. L'ampleur des progrès effectués avec De Republica était en effet telle que Deus Ex Machina n'avait rien à gagner, hormis le chaos, à révolutionner une nouvelle fois les fondements mêmes de son art musical.

Pour autant, ce quatrième album est loin d'être une copie conforme de son devancier. Pas plus que les cuivres, la présence sur trois morceaux d'un nouveau claviériste (le titulaire habituel du poste s'étant installé temporairement aux États-Unis pour ses études) n'est pour Deus Ex Machina un bouleversement fondamental. La véritable évolution est ailleurs, dans l'écriture et les arrangements. La formule conceptuelle très particulière utilisée pour De Republica n'a, fort logiquement du reste, pas été reconduite sur Equilibrismo Da Insofferenza, et c'est finalement un rock progressif plus classique dans sa conception que nous proposent les six Italiens.

A savoir tout d'abord qu'Alberto Piras ne donne plus autant l'impression d'être le maître d'œuvre unique des compositions et de leurs développements. En ce sens, il se montre plus en phase avec les conceptions qu'il affiche depuis le départ en la matière : n'être qu'un instrument parmi les autres, ni plus ni moins. Certains objecteront immédiatement que le chanteur use d'un style de toute façon trop typé pour passer inaperçu, citant en exemple sa récente collaboration avec les Américains d'A Triggering Myth. Certes, avouons-le, on aime ou on déteste, même si chacun s'accordera à lui reconnaître des dons exceptionnels en la matière (quel coffre !).

En fait, la façon de chanter de Piras se situe dans une certaine tradition italienne, qui veut que les heureux détenteurs des plus belles cordes vocales le fassent savoir un peu bruyamment (l'opéra n'est pas né en Italie par hasard !). En progressif, force est de constater que les chanteurs qui ont marqué la scène italienne sont plutôt des extravertis, qu'il s'agisse de Francesco Di Giacomo (Banco) ou de Demetrio Stratos (Area). C'est d'ailleurs à ce dernier que l'on compare souvent Piras, mais précisons tout de même que les velléités expérimentatrices du chanteur de Deus Ex Machina s'arrêtent, contrairement à celles de son défunt aîné, bien en-deçà du seuil de ce qu'il convient d'appeler le bruitisme...

Pour revenir à la musique dans son ensemble, et à l'émancipation des instrumentistes du groupe en particulier, cette dernière s'exprime donc surtout dans l'architecture des compositions. Car dans l'absolu, il n'y avait pas tant que ça matière, dans De Republica, à se plaindre d'une quantité trop faible de séquences instrumentales ! La différence, avec Equilibrismo..., est que les séquences en question (mettant toujours en vedette de façon équitable guitare, violon et claviers) ne donnent plus l'impression d'être des respirations (plus ou moins conséquentes) entre les interventions du chant, mais constituent cette fois le véritable moteur de la musique. Pour preuve certains morceaux où Piras ne fait son apparition qu'après plusieurs minutes de mise en bouche instrumentale...

Cette différence rendra-t-elle la musique de Deus Ex Machina plus accessible au tout-venant ? Oui et non. Oui, si celui-ci veut bien se laisser séduire ou, mieux encore, est à la recherche d'une musique qui bouscule les conventions et la routine. Non, si l'on attend du groupe qu'il ait renoncé aux formes les plus controversées de son audace. En clair, pas plus qu'hier, la musique de Deus Ex Machina ne se destine aux férus de symphonisme. Pour cela, il faudra repasser...

Que nous propose alors Equilibrismo Da Insofferenza ? Neuf morceaux denses et touffus, dont quatre durent entre dix et seize minutes, soit autant de manifestes éloquents d'un irrépressible bonheur à écrire, jouer et faire entendre de la musique. Un constant bouillonnement créatif qui trouve dans la précision incroyable, quasi osmotique, des six musiciens (allez, accordons-le lui, à Alberto Piras, ce titre d'instrumentiste qu'il revendique avec tant d'insistance !) son plus précieux allié, garant d'un plaisir communicatif. Le degré d'excellence qu'ont atteint, individuellement comme collectivement, les membres de Deus Ex Machina est d'ailleurs la preuve irréfragable de leur investissement total, depuis maintenant treize ans, dans ce souci de perfection qui leur a permis d'accomplir, sur cette durée, un chemin qui a de quoi laisser songeur.

Avec ce quatrième album capitalisant brillamment les acquis de ses prédécesseurs, le groupe italien nous offre sans aucun doute son œuvre la plus équilibrée. Intense et complexe, d'une originalité déroutante de prime abord, sa musique restera pour beaucoup difficile à appréhender. La persévérance est néanmoins de mise car, c'est bien connu, les coups de foudre sont rarement les passions les plus durables; et à l'inverse l'art réticent à se laisser trop vite apprivoiser est souvent celui qui, à terme, suscite l'attachement le plus profond...

Aymeric LEROY

Entretien avec Alberto PIRAS :

Avec votre précédent album, De Republica, vous avez pour beaucoup accédé à la catégorie des tous meilleurs groupes progressifs actuels. Vous revenez tout juste de votre troisième tournée aux États-Unis, où votre musique semble particulièrement bien accueillie. Avez-vous l'impression de récolter enfin les fruits de plus de dix ans de travail acharné ?

C'est vrai, les Américains semblent nous apprécier particulièrement. Je ne sais pas vraiment pourquoi... Peut-être nous aiment-ils surtout parce que nous sommes différents ? Parce que nous essayons, avec chaque album, de faire quelque chose de nouveau ? Je l'espère en tout cas... Dans l'absolu, nous ne sommes pas très connus. Peu de gens apprécient notre musique, mais ceux qui l'aiment semblent l'aimer beaucoup, et c'est ce qui compte le plus pour moi. Mon souhait est qu'à l'avenir, l'engouement des États-Unis s'étende à l'Europe...

Où vous situez-vous sur l'échiquier progressif italien ? Deus Ex Machina semble assez en marge du courant dominant, qui est celui du progressif symphonique. Dirais-tu que vous êtes plutôt bien acceptés par le public progressif ?

Je ne sais pas. Nous faisons la musique dont nous sommes capables. Je n'aime pas nous voir classifiés d'une manière restrictive, il y a dans Deus une facette progressive, mais il y en a d'autres. Il est impossible aujourd'hui d'être fermés à tous les styles de musique qui affluent de toutes parts. Nous essayons d'y être réceptifs, en nous contentant de filtrer ces influences. Bref, nous essayons d'être des musiciens, c'est tout ! Être «accepté» par le public progressif ne m'intéresse pas en soi, j'espère seulement que notre musique transmet aux gens des idées et des émotions. Et surtout pas un seul type d'émotions !

Comment juges-tu, avec un recul de trois ans, De Republica ? Cet album était une sorte de laboratoire dans lequel vous vous livriez à toutes sortes d'expérimentations. Feriez-vous certaines choses différement aujourd'hui ?

J'aime beaucoup De Republica, je trouve qu'il s'agit d'une vision forte, sans compromis, et un pas important dans notre évolution musicale. Cet album est à mon avis un bon exemple de musique résolument inclassable. Il fut extrêmement difficile à écrire et, plus encore, à jouer ! Je pense qu'il y a sur ce disque beaucoup d'idées intéressantes. Il est le fruit d'un énorme travail, de ma part comme de celle de mes amis du groupe.

L'un des faits marquants du nouvel album est l'utilisation de l'italien pour la quasi totalité des textes. Pourquoi avoir délaissé le latin ? Pour que vos textes soient mieux compris ?

La langue n'est qu'un instrument. Un guitariste, s'il veut changer de son, peut changer de cordes, d'effets, d'ampli ou même de guitare. Un chanteur, lui, n'a qu'un seul instrument. La seule variation possible, c'est la langue, et le latin et l'italien sont deux langues assez différentes, du point de vue de la métrique comme de l'expression. Que les textes que je chante soient compris par l'auditeur n'a pas beaucoup d'importance pour moi. Je suis un musicien, et mes textes, quelle que soit la langue dans laquelle ils sont écrits, sont toujours le résultat d'une forme de traduction. Par conséquent, même s'ils sont en italien, les textes du nouvel album sont sans doute plus difficiles à comprendre que ceux de De Republica ! A l'avenir, je compte utiliser aussi bien l'italien que le latin.

Notre chronique de De Republica ne trouvait à l'album qu'un seul véritable défaut : la soumission totale de la musique aux parties chantées, qui donnait l'impression que les séquences instrumentales, excellentes au demeurant, n'étaient que des respirations entre les interventions du chant. Equilibrismo semble avoir été conçu avec un plus grand souci d'égalitarisme...

Vous avez peut-être raison à propos de De Republica... N'y voyez cependant aucune sorte de despotisme de ma part. L'approche utilisée était celle qui me semblait la plus adéquate pour les idées musicales en question. Croyez-moi, je ne veux surtout pas trop chanter. J'essaie d'user de ma voix avec modération. Je pense que la voix est un instrument comme les autres, et qu'elle est d'autant plus expressive qu'elle est utilisée parcimonieusement. Je suis foncièrement pour une approche démocratique à ce niveau. D'ailleurs, en bon démocrate que je suis, je respecte votre opinion (rires).

La participation d'une section de cuivres à certains morceaux est très judicieuse, car elle apporte quelque chose de nouveau du point de vue du son sans trahir votre originalité. Cette expérience est-elle vouée à sa prolonger ?

Cette section de cuivres est constituée d'amis à nous. Deus Ex Machina est avant tout une bande de copains, vous savez ! D'ailleurs, le saxophoniste alto n'est autre que notre premier batteur, Marco Matteuzzi. Les autres sont des musiciens professionnels, mais intéressés par notre démarche. Nous leur sommes extrêmement reconnaissants d'avoir investi tant d'efforts dans ce projet sans recevoir quelque contrepartie financière que ce soit, juste pour le plaisir. Nous sommes un groupe très ouvert aux apports extérieurs, tout musicien désireux de jouer avec nous est le bienvenu, même vous si vous le voulez ! En ce qui concerne les cuivres, nous projetons de donner un concert exceptionnel à Bologne avec eux, courant novembre. Ensuite, nous verrons...

As-tu écrit les textes autour d'un thème général, une sorte de concept ?

Tout à fait, ils traitent des dysfonctionnements de l'esprit humain dans la société contemporaine. La traduction du titre de l'album est «l'équilibre de l'intolérance». Il me semble que la société actuelle trouve son point d'équilibre dans les effets conjoints de plusieurs formes d'intolérance. Celle-ci peut avoir trait aux goûts, aux gens, à n'importe quoi... Les gens ne savent pas très bien de quoi ils ont besoin.

Votre claviériste, Luigi Ricciardello, s'est installé l'année dernière aux États-Unis pour poursuivre ses études, et n'est présent que sur la moitié des morceaux. Sur les autres, il est remplacé par un certain Fabrizio Puglisi. Peux-tu nous dire quelques mots sur ce dernier ?

Fabrizio est un musicien au style très original. Au départ, il vient du jazz, mais il n'aime pas être étiqueté comme musicien de jazz. Il a joué avec tout un tas de musiciens connus, comme Archie Shepp, Carla Bley ou Steve Lacy. Il est vraiment très bon ! Il a collaboré à l'écriture de trois morceaux de l'album, et il est actuellement notre claviériste permanent. Nous avons retrouvé Luigi pour la tournée américaine de cet été. Il doit encore rester un an là-bas. A son retour, nous verrons ce qui se passera...

Les morceaux sont généralement crédités à toi et Mauro Collina. Cela correspond-il à la réalité, au sens où les autres membres du groupe ne composent rien ? Comment procédez-vous pour arriver jusqu'aux versions définitives ?

Non, c'est assez proche de la réalité. Le plus souvent, les idées de départ viennent de moi ou Maurino. Parfois nous écrivons un morceau entier avec seulement chant et guitare ! Mas chaque morceau est une création collective. Et les droits d'auteurs sont divisés en parts égales entre les membres du groupe. Dans l'écriture, les parties vocales viennent en dernier. Souvent, j'enregistre mes parties sans que les autres sachent ce que je vais chanter... Parfois, je ne le sais pas moi-même ! (rires)

Il y a sur l'album deux ou trois titres plus «expérimentaux», plus ou moins improvisés. Est-ce une manière de «souffler», par rapport à vos autres morceaux qui exigent souvent une très grande mise en place ?

Vous savez, parfois nos parties instrumentales ont l'air plus écrites qu'elles ne le sont en réalité. Nous jouons généralement d'une manière très spontanée, croyez-moi ! En concert, chaque morceau est différent chaque fois que nous le jouons. Si nous ne changions jamais rien, ça deviendrait vite lassant, vous savez...

Quels sont pour finir vos projets ? Un nouvel album ? Des concerts ?

Un nouvel album, peut-être... Un album acoustique, ou en «big-band». Et bien sûr des concerts, un peu partout en Europe si possible, cet hiver je l'espère. Toute aide est la bienvenue !

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°27 - Septembre 1998)