
PISTES :
1. Diminished (7:36)
2. The Reasoning Wall (7:22)
3. Carmilla (9:39)
4. The Nursery Year (5:18)
5. Faces Of The Pretty (4:47)
6. Systems (7:26)
7. Blueprint (6:02)
8. America (7:42)
FORMATION :
Matthew Parmenter
(chant, guitare, violon, programmations, tambourin, synthétiseur)
Jon Preston Bouda
(guitare, chœurs)
David Krofchok
(claviers, chœurs)
Matthew Kennedy
(basse)
Paul Dzendzel
(batterie, percussions)
DISCIPLINE
"Push & Profit"
États-Unis - 1993
Autoprod. - 56:16
La fusion réussie du rock progressif et de la pop est incontestablement un privilège américain. Rendre crédible la cohabitation d'une intégrité artistique et de la volonté d'être "accessible", tient en effet de la gageure. Kansas, dans ses premières années d'existence, avait réussi ce pari. Plus récemment, Echolyn témoigna de la même volonté, ce qui lui valut d'ailleurs d'être signé par Sony.
Discipline fait lui aussi partie de ces groupes capables d'attirer un large public de par leur caractère accessible, tout en satisfaisant l'exigence des amateurs de musiques sophistiquées par la qualité de leurs compositions et le talent de leurs musiciens.
Ce qui rend Push & Profit, le premier album du quintette de Royal Oak (Michigan), si séduisant, c'est l'habile compromis qu'il parvient à effectuer entre professionnalisme et authenticité : le premier s'exprime par le biais d'arrangements très travaillés et des mélodies accrocheuses (sans être pour autant faciles), la seconde au travers d'une production refusant courageusement les sonorités gonflées et réverbérées à la mode pour la chaleur (rustique ?) d'une instrumentation assez classique (sons de claviers - piano et orgue - et de batterie surtout).
C'est au milieu des années 80 que remonte la création du groupe, suite à la réunion de quelques camarades d'université autour du chanteur (également claviériste à l'époque) Matthew Parmenter : Jon Bouda (guitares), Mathew Kennedy (basse) et Paul Dzendzel (batterie) - plus tard rejoints par le claviériste David Krofchok. Le nom de Discipline ne fut adopté qu'en 1988, et se veut plus une référence philosophique que musicale avec King Crimson, dont l'influence est assez mineure dans le répertoire de la formation.
La composition, à ce propos, est l'exclusivité de Parmenter, l'affable et fascinant 'frontman' du groupe. Ce monopole n'est pas le fruit d'un choix délibéré; c'est simplement que le chanteur s'est avéré si prolifique que ses acolytes n'ont jamais éprouvé le besoin de composer de leur côté. Ils participent par contre tous aux arrangements, nés le plus souvent de nombreuses prestations scéniques. "Discipline est un groupe de scène", tient à préciser Parmenter. "Ce disque découle de nos concerts, et non l'inverse. Croire le contraire, c'est se méprendre complètement sur le groupe".
L'écoute de l'album confirme l'absence de despotisme de Parmenter. Bien que nombreuses, les parties vocales ne viennent jamais asphyxier les instrumentistes. Il faut dire que Matthew Parmenter ne fait pas que chanter : ses interventions au violon sont particulièrement inspirées. "Je suis un boulimique d'instruments", confie-t-il, "je les essaie tous, même si je ne joue d'aucun parfaitement...". Et puis, il est conscient de l'intérêt de faire respirer ses compositions : "Les passages chantés et instrumentaux ont des fonctions différentes. Le chant raconte une histoire; il s'exprime donc au niveau cognitif : nous entendons des mots qui nous font réagir ou réfléchir. La musique, elle, s'adresse plus directement à notre âme; et comme certaines odeurs rappellent des souvenirs, elle nous transmet des émotions".
Les passages instrumentaux, nombreux sur cet album ("Blueprint" (6:02) l'est d'ailleurs complètement), sont ceux où les tendances progressives de Discipline s'expriment logiquement avec le plus de conviction : ceux de "The Reasoning Wall" (7:22) et "Systems" (7:26) sont à signaler en particulier.
Quant aux interventions du chant, leur force mélodique ("The Nursery Year") et la qualité des arrangements ("Carmilla") préviennent tout risque de lassitude. La voix de Parmenter, mature et personnelle, est mise au service de constructions évitant soigneusement les travers (conventions et absence de surprise) des "chansons" traditionnelles.
Les textes jouent d'ailleurs dans cette optique un rôle crucial, renforçant l'originalité de Discipline. Souvent allégoriques, ils traitent généralement de sujets pas très gais : enfants maltraités ("The Nursery Year"), problèmes de drogue ("Faces Of The Petty")... Pas de sentimentalisme dans la verve de Matthew Parmenter : il s'exprime en toute franchise, privilégiant l'efficacité (ses métaphores visant avant tout à l'universalité de son propos) et instaurant en quelques mots des ambiances tantôt malsaines, tantôt mélancoliques.
Une impression diffuse de solitude ressort aussi de cet album : "Tout ce que je suis, c'est un seau sous une cascade, une goutte de pluie dans une bassine remplie d'eau, un atome dans une molécule..." ("Diminished"). La lecture peut s'effectuer à deux niveaux : lamentation d'un artiste se sentant seul au monde, ou expression d'un mal-être typiquement américain. "Notre pays est immense, et beaucoup de gens ici ont l'impression de n'avoir aucune emprise sur cette immensité. Et c'est assez déprimant...".
Il faut dire qu'à ce jour, Discipline n'a jamais joué en dehors de son Michigan natal... hormis pour une tournée, l'an dernier... en Norvège !!! Elle a été rendue possible grâce à l'aide d'un amateur local très motivé... voilà de quoi encourager des vocations !
Plus d'un an après la sortie du CD, Discipline ne pense pas encore à son successeur : il s'agit avant tout, pour l'instant, de rentabiliser Push & Profit, voire de récupérer un peu de bénéfice pour motiver les troupes. Mais, en avant-goût de ses oeuvres futures, le groupe nous propose une cassette comprenant un nouveau morceau qui comblera sans doute ceux qui apprécient en priorité sa facette progressive : "Canto IV (Limbo)" (14:47), une suite conceptuelle ambitieuse inspirée de la "Divine Comédie" de Dante.
Malgré une qualité sonore assez moyenne (il s'agit d'un enregistrement amateur), on ne pourra qu'être enthousiasmé par cette excellente composition aux multiples rebondissements, proposant un rock progressif intransigeant débordant d'énergie et d'idées. Le travail de Jon Bouda à la guitare y est réellement remarquable. Même si Matthew Parmenter ne considère pas "Canto IV" comme forcément représentatif de la direction future de Discipline, on ne peut qu'être extrêmement impatient de voir le groupe (dont le nouveau claviériste, Brad Buszard, effectue des débuts des plus prometteurs sur ce titre) lui donner une suite aussi réussie. Il est ardemment conseillé de vous procurer cette cassette, qui comprend par ailleurs deux titres du CD.
Aymeric LEROY
(chronique parue dans Big Bang n°8 - Novembre-Décembre 1994)

